Quarante-huit ans après la disparition de l’imam Moussa Sadr en Libye, une nouvelle version affirme que Mouammar Kadhafi l’aurait personnellement abattu de deux balles le 31 août 1978, avant de faire tuer ses deux compagnons. Présenté par le chercheur et historien irakien Hamid Abdullah, ce récit repose sur des renseignements qui auraient été recueillis par les services irakiens auprès d’une source libyenne. Abdullah affirme surtout que deux documents susceptibles d’étayer cette piste existeraient toujours en Irak. Ces affirmations n’ont toutefois pas été établies judiciairement et la famille de Moussa Sadr en conteste plusieurs éléments.
Une nouvelle piste relance l’une des affaires les plus sensibles de l’histoire contemporaine du Liban. Le chercheur, historien et homme de médias irakien Hamid Abdullah affirme que Mouammar Kadhafi aurait lui-même tué l’imam Moussa Sadr à Tripoli, en Libye, le 31 août 1978.
Selon le récit présenté dans son émission « Tilka al-Ayyam », l’ancien dirigeant libyen aurait tiré deux balles dans la poitrine du dignitaire chiite après une violente altercation à Bab al-Aziziya. Les deux hommes qui accompagnaient Moussa Sadr, le cheikh Mohammad Yaacoub et le journaliste Abbas Badreddine, auraient ensuite été tués sur ordre de Kadhafi.
Mais l’élément potentiellement le plus important avancé par Hamid Abdullah concerne des preuves documentaires. Le chercheur affirme que deux documents liés à l’affaire auraient échappé à la destruction et seraient toujours cachés en Irak par d’anciens membres des services de renseignement irakiens.
Aucun de ces documents n’a cependant été rendu public dans les éléments disponibles. Leur authenticité n’a donc pas pu être établie de manière indépendante. Le récit d’Abdullah doit, à ce stade, être considéré comme une piste à vérifier et non comme une reconstitution définitivement établie de la disparition de Moussa Sadr.
Moussa Sadr : deux documents seraient cachés en Irak
Hamid Abdullah affirme que les anciens services de renseignement irakiens avaient constitué un dossier sur la disparition de Moussa Sadr et de ses compagnons. Une partie de ces informations aurait survécu aux bouleversements politiques traversés par l’Irak.
Selon lui, deux pièces sont particulièrement importantes.
La première serait une lettre adressée à Mouammar Kadhafi par un homme nommé Hosni al-Ahrari. Celui-ci y aurait confirmé l’exécution de l’ordre consistant à enterrer les corps de Moussa Sadr, Mohammad Yaacoub et Abbas Badreddine.
La seconde concernerait l’envoi de trois officiers des services libyens à Rome quelques jours après la disparition des trois hommes. Cette mission aurait fait partie d’une opération destinée à fabriquer une fausse piste italienne.
La portée de ces documents serait considérable s’ils étaient retrouvés, authentifiés et confrontés aux éléments déjà recueillis dans l’affaire. Ils pourraient apporter des indications sur deux questions centrales restées sans réponse depuis 1978 : ce qui est arrivé aux trois hommes en Libye et la manière dont le régime de Kadhafi aurait ensuite tenté de dissimuler leur sort.
Hamid Abdullah ne présente toutefois pas son récit comme la clôture définitive du dossier. Il reconnaît que les informations doivent être vérifiées et comparées aux autres témoignages, documents et investigations accumulés depuis près d’un demi-siècle.
Cette précaution est essentielle. L’existence alléguée de documents en Irak ne constitue pas, en elle-même, la preuve de leur contenu ou de leur authenticité.
Une source libyenne recrutée par les renseignements irakiens
Le récit présenté par Abdullah décrit une longue chaîne de transmission de l’information.
Son point de départ serait Salim al-Hajani, un ancien colonel libyen et baasiste qui avait demandé l’asile politique à Bagdad. Celui-ci aurait signalé aux services de renseignement irakiens qu’un haut responsable de la sécurité extérieure libyenne, Mohammad Ahmad al-Adl, détenait des informations sensibles sur le régime de Kadhafi.
Les services irakiens auraient alors organisé une rencontre avec al-Adl à l’ambassade d’Irak à Tunis.
Toujours selon cette version, le responsable libyen serait ensuite devenu une source des renseignements irakiens. Il aurait transmis différentes informations sur le fonctionnement du régime de Kadhafi, dont des éléments concernant le sort de Moussa Sadr.
La provenance initiale de son récit ajoute cependant un degré supplémentaire à la chaîne de témoignages. Al-Adl aurait lui-même obtenu les détails d’une femme appartenant à la garde personnelle de Kadhafi.
Les informations présentées aujourd’hui ne proviennent donc pas du témoignage public d’une personne affirmant avoir directement assisté à l’ensemble de la scène. Elles auraient suivi plusieurs intermédiaires avant d’être consignées par les renseignements irakiens.
Ce point impose une prudence particulière dans l’évaluation du récit.
Une dispute autour du « Livre vert »
Hamid Abdullah avance également une explication au conflit qui aurait opposé Moussa Sadr à Mouammar Kadhafi.
À l’époque, le régime libyen soutenait financièrement plusieurs organisations présentes au Liban, alors plongé dans la guerre civile. Le mouvement Amal figurait, selon ce récit, parmi les bénéficiaires de cette politique.
Dans le même temps, Kadhafi cherchait à diffuser à l’étranger son « Livre vert », ouvrage dans lequel il exposait sa conception politique et sociale. Des exemplaires avaient été envoyés au Liban.
Moussa Sadr en aurait lu un.
Selon les informations rapportées par Abdullah, le dignitaire chiite aurait exprimé en privé un jugement extrêmement négatif sur l’ouvrage et son auteur. Les services de renseignement libyens, qui auraient infiltré le mouvement Amal, auraient enregistré cette conversation avant d’en transmettre le contenu à Kadhafi.
Ce serait cet épisode qui aurait alimenté la colère du dirigeant libyen.
Là encore, cette séquence repose sur le récit présenté par le chercheur irakien. Aucun enregistrement permettant d’établir publiquement l’existence de cette conversation n’accompagne, à ce stade, les informations disponibles.
Le récit d’une rencontre fatale le 31 août 1978
Moussa Sadr était arrivé en Libye le 25 août 1978 avec le cheikh Mohammad Yaacoub et le journaliste Abbas Badreddine.
Selon la reconstitution présentée par Hamid Abdullah, Kadhafi aurait demandé à rencontrer l’imam seul le 31 août à Bab al-Aziziya, complexe qui constituait l’un des centres du pouvoir libyen.
Le dirigeant libyen l’aurait alors interrogé directement sur les propos qui lui avaient été rapportés concernant le « Livre vert ».
Moussa Sadr aurait confirmé son jugement et expliqué à son interlocuteur que l’ouvrage ne contenait, selon lui, aucune théorie ou idée ayant une véritable valeur.
La confrontation aurait alors dégénéré.
Kadhafi aurait violemment insulté son invité et s’en serait pris à son turban religieux, qu’il aurait jeté à terre. Il aurait également accusé Moussa Sadr d’être un agent « israélien ».
Selon Abdullah, le dignitaire serait resté calme et aurait répondu à Kadhafi que son destin serait l’enfer.
Le dirigeant libyen aurait alors ordonné à ses gardes d’immobiliser Moussa Sadr et de l’emmener.
C’est à ce moment que se situe l’accusation la plus grave formulée par le chercheur irakien.
Kadhafi aurait tiré deux fois sur Moussa Sadr
D’après cette version, Kadhafi aurait suivi les hommes qui emmenaient Moussa Sadr et aurait fait appeler Hosni al-Ahrari.
Le dirigeant libyen aurait ensuite sorti son propre pistolet et tiré à deux reprises dans la poitrine de l’imam.
Il aurait alors remis l’arme à al-Ahrari et lui aurait ordonné de tuer également le cheikh Mohammad Yaacoub et Abbas Badreddine. Les deux hommes auraient déjà été ligotés et conduits dans un autre endroit.
Hamid Abdullah affirme donc que les trois disparitions seraient le résultat d’une exécution décidée au plus haut niveau du régime libyen, Kadhafi ayant personnellement tué Moussa Sadr.
Cette version apporte une réponse précise à une question qui reste officiellement non résolue depuis 1978. Mais elle demeure une allégation tant que les éléments matériels évoqués ne sont pas produits et authentifiés.
Elle diffère aussi de plusieurs hypothèses avancées au fil des décennies sur une détention prolongée de Moussa Sadr après sa disparition publique.
Les trois corps auraient été enterrés à Bir al-Ghanam
Après les trois meurtres présumés, le régime aurait dû faire disparaître les corps.
Selon Abdullah, Hosni al-Ahrari aurait reçu l’ordre de transporter les dépouilles de Moussa Sadr et de ses deux compagnons vers la région de Bir al-Ghanam, en Libye, afin de les y enterrer.
Cette localisation constitue l’un des éléments les plus concrets de la nouvelle piste.
Si des documents authentiques ou des témoignages indépendants permettaient de confirmer cette indication, Bir al-Ghanam pourrait devenir un point majeur de toute nouvelle investigation.
Le chercheur irakien affirme précisément que l’un des deux documents qu’il dit encore présents en Irak serait lié à cette opération. Il s’agirait de la confirmation adressée à Kadhafi par Hosni al-Ahrari après l’inhumation des trois corps.
À ce stade, aucune découverte matérielle annoncée ne permet cependant de confirmer la présence des dépouilles dans cette région.
Une opération aurait ensuite créé la piste de Rome
La nouvelle version ne s’arrête pas aux meurtres présumés. Elle cherche également à expliquer pourquoi l’Italie s’est retrouvée au cœur des premières versions sur le sort de Moussa Sadr.
Après avoir fait disparaître les corps, les services libyens auraient organisé une opération destinée à faire croire que les trois hommes avaient quitté la Libye vivants.
Des agents auraient utilisé les passeports de Moussa Sadr, Mohammad Yaacoub et Abbas Badreddine. Trois membres des services auraient été envoyés en Italie afin de se faire passer pour eux et de créer des traces administratives correspondant à un déplacement vers Rome.
Des billets auraient été achetés sur un itinéraire Tripoli-Rome-Beyrouth.
L’objectif aurait été de transférer hors de Libye la responsabilité de leur disparition.
La deuxième pièce dont parle Hamid Abdullah concernerait justement cette mission. Elle porterait sur l’envoi de trois officiers libyens à Rome après la disparition.
Cette partie du récit rejoint un élément ancien du dossier : le régime de Kadhafi avait soutenu que Moussa Sadr et ses compagnons avaient quitté la Libye pour l’Italie. Les investigations italiennes n’avaient toutefois pas permis d’établir que les trois hommes étaient effectivement entrés sur le territoire italien.
La famille de Moussa Sadr conteste le récit
La publication de cette nouvelle version n’a pas levé les divergences sur le sort de l’imam.
Hamid Abdullah a lui-même fait état d’un message reçu de Sadreddine al-Sadr, fils de Moussa Sadr et directeur du Centre Imam Sadr.
Selon le chercheur irakien, Sadreddine al-Sadr a contesté les informations présentées dans l’émission et estimé que nombre d’entre elles ne correspondaient pas à la réalité.
Cette réaction est importante car elle interdit de présenter la version irakienne comme un fait acquis.
La famille et les responsables chargés du dossier ont longtemps défendu la thèse selon laquelle Moussa Sadr et ses compagnons avaient été enlevés en Libye et ont continué à rechercher des informations permettant de déterminer leur sort.
Hamid Abdullah répond à ces réserves en soulignant l’âge qu’aurait aujourd’hui Moussa Sadr, né en 1928. Cet argument ne constitue toutefois pas une preuve des circonstances de sa disparition ou de sa mort.
Le point susceptible de faire évoluer le dossier se situe ailleurs : dans les archives.
La recherche des documents devient l’enjeu central
Près d’un demi-siècle après les faits, la nouvelle piste irakienne ne pourra prendre une dimension probante que si les pièces évoquées par Hamid Abdullah sont retrouvées.
La première devrait, selon son récit, établir qu’un ordre d’inhumation des trois corps a été exécuté. La seconde documenterait l’opération menée en Italie pour créer l’apparence d’un départ de Moussa Sadr et de ses compagnons hors de Libye.
Leur découverte ne suffirait pas automatiquement à établir les faits. Il faudrait encore déterminer leur provenance, leur date, leurs auteurs, leur chaîne de conservation et leur authenticité. Leur contenu devrait ensuite être confronté aux archives libyennes, italiennes, libanaises et irakiennes ainsi qu’aux investigations judiciaires déjà menées.
La date choisie pour la diffusion de cette affaire lui donne une résonance particulière. Le 31 août marque chaque année au Liban la disparition de Moussa Sadr, Mohammad Yaacoub et Abbas Badreddine. En 2026, quarante-huit ans se sont écoulés depuis leur disparition en Libye.
Le récit de Hamid Abdullah fournit désormais des noms, un lieu présumé d’inhumation et surtout la piste de deux documents qui seraient encore accessibles. Tant que ces pièces ne seront pas produites et expertisées, elles resteront cependant la principale promesse, mais aussi la principale inconnue, de cette nouvelle version de l’affaire Moussa Sadr.


