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Alfa-Touch : ce qui se joue derrière les recharges

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La polémique partie mercredi d’informations annonçant la fin prochaine des transferts de dollars entre lignes Alfa et Touch a rapidement rendu difficile la compréhension de ce qui est réellement décidé. À ce stade, aucune suppression générale des petites recharges, aucun « chargement obligatoire » par carte complète et aucune entrée en vigueur au 1er octobre n’ont été officiellement arrêtés. Le ministère des Télécommunications a en revanche confirmé un problème précis : une partie des sommes payées par les usagers dans le circuit de la recharge prépayée ne parviendrait pas aux deux opérateurs et, par conséquent, au Trésor. Charles Hage a demandé à Alfa et Touch de proposer un mécanisme permettant de fermer cette fuite de recettes, tout en garantissant que les soldes actuellement présents sur les lignes restent acquis aux abonnés.

La nuance est essentielle. Le dossier ne porte pas, pour l’instant, sur une nouvelle tarification du mobile. Il porte sur l’écosystème de distribution développé autour des lignes prépayées et, en particulier, sur l’usage commercial d’un service conçu à l’origine pour permettre à un abonné de transférer une petite partie de son crédit vers un autre. Dans une économie où beaucoup de ménages achètent quelques dollars ou quelques jours de validité à la fois, ce mécanisme est devenu une forme de micro-recharge. C’est précisément ce marché intermédiaire que le ministère veut reprendre en main. Le risque est qu’en supprimant une anomalie financière, la réforme supprime aussi une flexibilité devenue socialement utile.

Une information encore non officialisée

Mercredi 9 septembre, plusieurs médias et comptes sur les réseaux sociaux ont annoncé qu’Alfa et Touch s’apprêtaient à interdire, à partir d’octobre, le transfert de dollars entre lignes prépayées. Selon ces informations, l’abonné ne pourrait plus acheter séparément quelques dollars de crédit ou quelques jours de validité et devrait se rabattre sur les cartes ou formules prédéfinies par les opérateurs. L’expression de « recharge obligatoire » s’est rapidement imposée.

Cette présentation a créé l’impression qu’une décision définitive avait déjà été prise. Ce n’est pas ce qu’a confirmé le ministère. Charles Hage a expliqué avoir donné des instructions aux deux sociétés pour qu’elles traitent une « fuite » dans les recettes de la recharge prépayée. Le ministre affirme que les citoyens paient le service mais qu’une partie des revenus ne rejoint ni les comptes des opérateurs ni, in fine, les recettes publiques. Il a demandé à Alfa et Touch de lui soumettre une proposition complète dans un délai déterminé. Le ministère décidera ensuite.

Les informations sur une suppression du transfert de dollars, des jours séparés ou des micro-recharges décrivent donc un scénario rapporté, mais pas encore une réglementation définitive. Le seul principe arrêté est la volonté de fermer un circuit que le ministère considère comme une source de profits hors du cadre normal de distribution. Charles Hage a parallèlement garanti que les soldes déjà présents sur les lignes seraient conservés.

Carte de recharge et transfert de crédit : deux opérations différentes

La confusion vient en grande partie du fonctionnement particulier des lignes prépayées libanaises. Une carte de recharge et un transfert de crédit ne sont pas la même opération. La recharge est un produit vendu par l’opérateur : elle crédite une ligne selon une valeur et, suivant le produit, une durée déterminées. Le transfert de crédit permet au contraire à un abonné disposant déjà d’un solde de déplacer une petite somme vers une autre ligne.

Alfa confirme officiellement l’existence de ce service. Un abonné prépayé peut transférer du crédit vers un autre abonné par SMS, code USSD, application ou service en ligne. Le montant transférable est plafonné à 3 dollars et l’opération coûte 0,14 dollar. Le service a donc été conçu pour des transactions de faible montant entre utilisateurs, pas comme un réseau parallèle de distribution.

Dans la pratique, cette fonctionnalité a acquis une autre utilité. Des points de vente peuvent répondre à un client qui ne souhaite pas acheter une recharge standard entière. Le consommateur vient avec un besoin précis : maintenir son numéro, obtenir quelques jours supplémentaires ou ajouter une petite somme. Cette fragmentation du produit correspond particulièrement bien à une économie de crise où les dépenses sont souvent gérées au jour le jour.

C’est là que se trouve le cœur de la polémique. Si le ministère interdit seulement l’exploitation commerciale abusive du transfert tout en maintenant des micro-recharges officielles, l’effet sur l’abonné peut rester faible. Si la réforme fait disparaître à la fois le transfert utilisé commercialement et la possibilité d’acheter de très petites valeurs, le consommateur devra engager une somme plus importante à chaque recharge. Le tarif officiel n’aura pas nécessairement augmenté, mais le ticket minimal de dépense, lui, aura augmenté.

Une fuite de recettes dont le montant n’est pas encore public

L’argument du ministère est sérieux, mais il manque encore un chiffre central. Charles Hage affirme qu’une partie des sommes payées par les consommateurs ne revient pas à Alfa et Touch. Aucun montant public précis de cette fuite n’a toutefois été communiqué dans les déclarations disponibles. Il est donc impossible, à ce stade, de mesurer son poids dans les recettes du secteur ou de déterminer si elle justifie économiquement une refonte complète du système.

Cette absence de chiffrage est importante. Alfa et Touch ne sont pas deux entreprises privées ordinaires se disputant librement un marché. Les deux réseaux appartiennent à l’État libanais et leurs revenus ont une dimension budgétaire. Une perte de recettes prive les opérateurs de ressources pour la maintenance et l’investissement et réduit ce qui peut revenir au Trésor. Dans un secteur qui doit moderniser ses antennes, reconstruire des sites endommagés et financer l’extension de la couverture, le contrôle de la chaîne de revenus est une question de politique publique.

Alfa a indiqué début septembre avoir déployé 93 nouveaux sites depuis le lancement de son programme sous le mandat de Charles Hage, dont 46 depuis janvier 2026. Ces nouveaux sites transportent 47 téraoctets de données, soit environ 7 % de la consommation quotidienne de données sur son réseau. Plus de la moitié ont été installés dans des zones où la couverture devait être améliorée. Ces investissements rappellent que les recettes du mobile doivent aussi financer un réseau physique coûteux.

Mais l’argument de l’investissement ne suffit pas à justifier n’importe quelle réforme. Pour apprécier la mesure, il faudra connaître le montant effectivement perdu, les acteurs qui captent cette marge, la part provenant de pratiques irrégulières et la part correspondant à la rémunération normale des distributeurs. Sans cette ventilation, la notion de « fuite » reste économiquement incomplète.

Le vrai enjeu social : le montant minimum pour garder sa ligne

La question la plus importante pour les consommateurs est beaucoup plus simple que le débat sur les cartes : quel sera le montant minimum nécessaire pour maintenir une ligne active après la réforme ?

Pour de nombreux usagers, notamment ceux dont les revenus sont faibles ou irréguliers, le téléphone mobile n’est pas payé sous la forme d’un abonnement mensuel stable. La dépense est ajustée aux liquidités disponibles. Un ménage peut recharger une ligne cette semaine et une autre la semaine suivante, transférer quelques dollars à un enfant ou maintenir un numéro avec la dépense minimale possible.

Cette pratique est une conséquence directe de la crise économique. Depuis 2019, une partie de la consommation libanaise s’est fragmentée : les ménages achètent moins à chaque transaction et arbitrent davantage entre dépenses indispensables. Le mobile appartient désormais aux services essentiels, puisqu’il donne accès aux communications, aux services bancaires, aux administrations, au travail et aux applications de messagerie. La flexibilité de recharge a donc une valeur économique en elle-même.

Une réforme qui conserverait cette granularité dans le réseau officiel pourrait être relativement neutre. Alfa et Touch pourraient proposer directement les petits montants que les clients achètent aujourd’hui auprès d’intermédiaires. Le consommateur continuerait à payer selon son besoin tandis que la transaction serait enregistrée chez l’opérateur. Le ministère atteindrait alors son objectif de traçabilité sans imposer une dépense supérieure.

À l’inverse, si les valeurs disponibles deviennent sensiblement plus élevées que les micro-recharges actuelles, la réforme produira un effet régressif. Les ménages disposant de revenus confortables ne verront pratiquement aucune différence. Le coût de la mesure se concentrera sur ceux qui fractionnent leurs achats précisément parce qu’ils manquent de liquidités.

Pourquoi un marché parallèle s’est développé

Le ministère décrit l’utilisation détournée du système comme un marché noir. Le terme renvoie à une possible captation de revenus, mais il faut aussi comprendre pourquoi ce marché existe. Un marché intermédiaire apparaît généralement lorsqu’un produit officiel ne correspond pas exactement à la demande. Ici, l’abonné veut parfois acheter une quantité plus petite que les formats standards disponibles ou transférer une partie de son solde.

L’intermédiaire répond à cette demande en fractionnant le produit. Il peut facturer une marge pour ce service. Cette marge devient problématique si elle repose sur un détournement du mécanisme, sur des prix opaques ou sur une activité qui échappe aux règles imposées aux distributeurs agréés. Elle ne signifie cependant pas que le besoin économique auquel elle répond est artificiel.

Supprimer l’intermédiaire sans reproduire officiellement son service peut donc déplacer le problème plutôt que le résoudre. Le consommateur perd la flexibilité tandis que l’opérateur récupère davantage de recettes par transaction. C’est précisément ce qui alimente l’accusation de « recharge obligatoire » : les opposants au projet craignent que la lutte contre le marché parallèle serve, volontairement ou non, à augmenter la valeur moyenne de chaque recharge.

À ce stade, cette conséquence n’est pas établie. Elle dépendra entièrement de la proposition d’Alfa et Touch. Présenter aujourd’hui la réforme comme une hausse tarifaire déjà décidée serait donc inexact, tout comme affirmer qu’elle sera sans effet sur les ménages.

Deux réseaux publics, une chaîne de distribution complexe

La polémique rappelle une particularité du secteur mobile libanais. Alfa et Touch forment un duopole public. L’État possède les réseaux et contrôle les grandes orientations tarifaires, mais la commercialisation passe par de multiples canaux : boutiques des opérateurs, distributeurs agréés, applications, services en ligne, banques et points de vente.

Les deux sociétés avaient déjà dû rappeler, lors de précédentes tensions sur les cartes, que les recharges pouvaient être achetées au prix officiel dans leurs boutiques, auprès de leurs distributeurs agréés et électroniquement. Cette insistance révélait déjà le problème posé par la multiplication des intermédiaires et les différences de prix rencontrées par les consommateurs.

La réforme envisagée peut donc avoir une justification plus large : rapprocher le paiement effectué par l’abonné de la comptabilité réelle des opérateurs. Dans un système entièrement traçable, chaque dollar de recharge devrait correspondre à une recette enregistrée, diminuée seulement des commissions officielles de distribution. Le ministère disposerait alors d’une meilleure visibilité sur les revenus et les opérateurs pourraient mieux prévoir leurs investissements.

Mais cette rationalisation suppose de ne pas confondre traçabilité et rigidité. Un réseau numérique moderne peut vendre des micro-recharges sans passer par des cartes physiques. Les applications d’Alfa et Touch, les codes USSD et les plateformes électroniques permettent techniquement d’offrir une gamme fine de montants. La question est donc moins technologique que commerciale et réglementaire.

Ce qui est confirmé, et ce qui reste à décider

La confusion des dernières vingt-quatre heures tient à la manière dont le dossier est sorti dans le débat public. Une information non officialisée a d’abord présenté comme pratiquement acquise une suppression des transferts à partir d’octobre. Les réseaux sociaux ont ensuite transformé cette mesure en obligation générale d’acheter des cartes complètes. Le ministère a réagi en confirmant le problème de recettes, mais sans publier encore le mécanisme qu’il souhaite adopter.

Plusieurs propositions différentes circulent ainsi comme s’il s’agissait d’une seule décision. Or supprimer le transfert de crédit entre particuliers, interdire son utilisation commerciale, supprimer l’achat séparé de jours, supprimer les micro-recharges et obliger à acheter une carte standard sont cinq mesures différentes. Elles n’ont ni le même objectif ni le même impact économique.

La réponse de Charles Hage clarifie deux points : les soldes existants ne seront pas confisqués et le ministère veut récupérer des recettes qui échappent actuellement au circuit officiel. Pour le reste, Alfa et Touch doivent encore remettre leur proposition.

Cette proposition devra répondre à trois questions qui détermineront l’impact réel de la réforme. Le transfert entre deux particuliers restera-t-il possible ? Les abonnés pourront-ils toujours acheter de très petites valeurs de crédit ou de validité ? Et surtout, quel sera le montant minimum à débourser pour conserver une ligne active ?

Tant que ces réponses ne sont pas connues, parler d’une « nouvelle carte obligatoire » comme d’une décision acquise entretient la confusion. Mais l’inquiétude des abonnés n’est pas sans fondement : si la lutte contre les fuites de recettes aboutit à supprimer les achats fractionnés sans créer d’alternative officielle équivalente, le coût réel des télécommunications augmentera pour les utilisateurs qui ont précisément le moins de moyens.

Le prochain élément concret sera la proposition qu’Alfa et Touch doivent remettre au ministère. Elle permettra de savoir si la réforme vise uniquement à reprendre le contrôle d’un marché parallèle ou si elle modifie réellement la manière dont les abonnés prépayés gèrent leur budget téléphonique.

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Newsdesk Libnanews
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