Le président des Kataëb, le député Sami Gemayel, a placé jeudi 10 septembre le gouvernement devant ses propres engagements sur le monopole des armes. Dans une question parlementaire formelle adressée à l’exécutif, il demande ce qui a réellement été exécuté depuis les décisions successives du Conseil des ministres sur le désarmement, quels obstacles retardent leur application et surtout quel calendrier l’État s’est fixé. Son intervention survient alors que les opérations israéliennes s’intensifient au Sud-Liban et que la destruction de tunnels, dépôts et infrastructures attribués au Hezbollah nourrit la crainte d’une extension des frappes à d’autres régions. Pour Gemayel, le problème n’est plus l’existence de décisions gouvernementales, mais leur traduction sur le terrain.
Le chef des Kataëb adopte ainsi une position à la fois favorable au président Joseph Aoun et au gouvernement de Nawaf Salam, et critique sur la lenteur de l’exécution. Il rappelle plusieurs décisions prises depuis la formation du cabinet : l’engagement inscrit dans la déclaration ministérielle en faveur du monopole étatique des armes, la décision du 2 mars interdisant les activités militaires du Hezbollah, celle du 9 avril concernant le contrôle des armes à Beyrouth, puis les décisions des 5 et 7 août sur la préparation et l’exécution d’un plan de l’armée. Sa question est volontairement simple : « Qu’avez-vous fait, que comptez-vous faire et quel est le calendrier ? »
Gemayel transforme la question des armes en contrôle parlementaire
L’initiative modifie la nature du débat. Les Kataëb ne se contentent plus de demander publiquement au gouvernement d’accélérer le désarmement. Sami Gemayel utilise désormais un instrument de contrôle parlementaire pour obtenir une réponse officielle de l’exécutif.
Il reproche à la Chambre de ne pas suffisamment débattre de ce qui se déroule sur le territoire libanais. Les Kataëb avaient déjà demandé la tenue d’une séance consacrée à la politique gouvernementale. Gemayel a néanmoins remercié le président du Parlement, Nabih Berri, d’avoir reporté une séance qui devait coïncider avec l’anniversaire de l’assassinat de Bachir Gemayel.
La démarche vise désormais à obliger le gouvernement à dresser un état d’avancement. Gemayel demande ce qui a été exécuté dans les décisions du Conseil des ministres, où en est le plan confié à l’armée, quels obstacles empêchent son application et quelles échéances ont été fixées.
Cette distinction entre décision et exécution constitue le cœur de son offensive politique. Selon lui, le contenu des décisions gouvernementales est déjà suffisamment clair. Il ne réclame donc pas une nouvelle déclaration de principe sur la souveraineté ou le monopole des armes, mais des informations mesurables sur leur mise en œuvre.
« Pourquoi ne pas commencer par les régions sûres ? »
L’une des questions les plus précises de Gemayel concerne la géographie du désarmement.
Le gouvernement et l’armée peuvent invoquer la situation militaire au Sud, où les opérations israéliennes, les dynamitages et les bombardements compliquent considérablement toute action. Gemayel demande cependant pourquoi cette difficulté empêcherait l’État de commencer dans les régions qui ne sont pas directement concernées par les combats.
Il pose explicitement la question de l’existence éventuelle de tunnels et de dépôts d’armes dans d’autres parties du pays. Son raisonnement consiste à dissocier le dossier du Sud de celui du reste du territoire : même si les conditions militaires empêchent une application complète dans les zones exposées aux opérations israéliennes, l’État pourrait selon lui agir à Beyrouth, dans la Békaa, au Metn, au Kesrouan ou dans d’autres secteurs relativement éloignés du front.
Cette approche vise directement le Hezbollah. Gemayel reprend les termes des décisions gouvernementales qu’il interprète comme imposant au parti de remettre ses armes à l’État et confiant à l’armée et aux services de sécurité la responsabilité de leur exécution.
Le député demande donc au gouvernement d’expliquer ce qui l’empêche concrètement de commencer.
Le précédent d’Ali al-Taher nourrit l’argument sécuritaire
Gemayel inscrit cette pression dans l’escalade militaire actuelle. Il évoque directement les tunnels et les destructions observées autour d’Ali al-Taher, secteur situé dans la région de Nabatiyé et récemment soumis à des frappes israéliennes répétées.
Pour lui, la présence éventuelle d’infrastructures militaires dans des zones habitées ne constitue plus seulement un débat sur la souveraineté. Elle expose directement les populations civiles à des frappes israéliennes.
Il pose ainsi une question particulièrement lourde : existe-t-il des « Ali al-Taher 2, 3 ou 4 » dans la Békaa, à Beyrouth, au Metn ou au Kesrouan ?
La formulation vise à déplacer le débat. Les Kataëb ne présentent plus uniquement le désarmement comme l’application de la Constitution ou des engagements internationaux du Liban. Ils le présentent comme une mesure de protection immédiate des populations.
L’argument repose sur l’évolution récente des opérations israéliennes. Les frappes ne se limitent plus à quelques secteurs frontaliers. Nabatiyé et ses environs ont subi plusieurs attaques, tandis que l’armée israélienne affirme régulièrement viser des tunnels, dépôts, combattants ou infrastructures du Hezbollah.
Du point de vue de Gemayel, chaque infrastructure militaire située à proximité d’une zone résidentielle peut donc devenir un objectif israélien et exposer les habitants environnants.
Cette analyse reste politiquement contestée. Le Hezbollah et ses alliés considèrent que son arsenal constitue une capacité de défense face à Israël et que le désarmement sous pression militaire israélienne affaiblirait le Liban. Gemayel inverse cette logique : il estime que le maintien des armes en dehors de l’État augmente désormais le risque de guerre et de destruction.
L’appel venu de Nabatiyé prend une dimension politique
Sami Gemayel a également salué un appel récemment lancé à Nabatiyé par des habitants demandant à l’État d’imposer son autorité, d’envoyer l’armée et d’empêcher toute présence armée non étatique.
Cette référence n’est pas anodine. Nabatiyé se trouve au cœur d’une région où le Hezbollah dispose historiquement d’une implantation politique et sociale majeure. Mettre en avant un appel local en faveur du monopole des armes permet aux Kataëb de soutenir que cette revendication ne vient plus uniquement des partis traditionnellement opposés au Hezbollah.
Gemayel présente même cette demande comme celle de « tous les Libanais ».
Cette généralisation relève évidemment du discours politique et ne constitue pas une mesure de l’opinion publique. Le Hezbollah conserve une base importante et ses partisans défendent toujours le maintien de sa capacité militaire. Mais l’existence de voix critiques dans des régions directement exposées aux bombardements devient un élément politique important.
La question du désarmement se trouve ainsi de plus en plus liée au coût territorial de la confrontation avec Israël.
Les décisions du gouvernement sont désormais le point de référence
L’un des changements majeurs de 2026 tient précisément à la position de l’État.
Pendant des années, les adversaires du Hezbollah reprochaient aux gouvernements successifs de maintenir des formulations ambiguës sur les armes de la « résistance ». Gemayel estime aujourd’hui que cette phase est dépassée.
Il affirme que l’État « n’est plus complice » du Hezbollah et souligne que le gouvernement a lui-même adopté des décisions affirmant le monopole des armes.
Cette évolution modifie la stratégie des Kataëb. Leur cible n’est plus principalement le contenu de la politique gouvernementale, qu’ils soutiennent dans ses principes, mais son rythme d’exécution.
Gemayel prend soin de préciser qu’il ne cherche pas à affaiblir Joseph Aoun ou Nawaf Salam. Il affirme au contraire soutenir le président et le gouvernement parce qu’ils partageraient l’objectif d’un État souverain, libre et indépendant.
La pression est donc présentée comme un soutien exigeant : puisque le gouvernement a pris les décisions demandées depuis des années par les souverainistes, il doit maintenant démontrer qu’elles sont applicables.
Le calendrier devient la question la plus difficile
C’est probablement sur ce point que la réponse du gouvernement sera la plus attendue.
Fixer un calendrier précis de désarmement implique de déterminer les zones concernées, les moyens donnés à l’armée, les modalités de récupération ou de destruction des armes, la gestion des infrastructures militaires et la réaction à une éventuelle résistance du Hezbollah.
Cela suppose également de tenir compte de la guerre au Sud.
L’armée libanaise affirme elle-même que les opérations israéliennes entravent son déploiement et ses missions. Le 9 septembre, son commandement a dénoncé l’intensification des attaques israéliennes, les dynamitages et les destructions de bâtiments, estimant qu’ils compromettent les arrangements existants et les efforts de stabilisation.
Le gouvernement se trouve donc pris entre deux impératifs qui peuvent entrer en contradiction : accélérer l’application du monopole des armes et éviter qu’une confrontation interne n’éclate pendant que l’armée israélienne poursuit ses opérations.
Gemayel refuse que cette difficulté devienne une justification à l’inaction dans l’ensemble du pays. C’est précisément pourquoi il insiste sur les « régions sûres ».
Le spectre de la paix civile au cœur du désaccord
L’argument le plus sensible concerne le risque de conflit interne.
Les adversaires d’une application forcée et rapide du désarmement avertissent depuis longtemps qu’une confrontation entre l’armée et le Hezbollah pourrait menacer la paix civile. Dans un pays marqué par la guerre de 1975-1990 et par plusieurs affrontements internes depuis, cette inquiétude pèse lourdement sur toute décision sécuritaire.
Gemayel rejette cependant la logique qui consisterait à renoncer à appliquer une décision de l’État au motif que le groupe concerné pourrait s’y opposer par la force.
Selon lui, invoquer la paix civile revient alors à reconnaître qu’une organisation possède un pouvoir de veto armé sur les institutions.
« La rébellion, soit nous nous y soumettons, soit nous l’affrontons », a-t-il résumé, estimant que l’État a déjà choisi de faire respecter ses décisions et ne peut désormais reculer devant leur exécution.
Cette formulation place le débat sur un terrain particulièrement sensible. Le gouvernement doit éviter une confrontation interne tout en démontrant que ses décisions ne sont pas simplement déclaratoires.
C’est précisément l’équilibre que Gemayel cherche à rendre politiquement plus difficile à maintenir.
La crainte d’une négociation qui contournerait l’État
Le président des Kataëb avance enfin un autre risque : celui de voir l’impuissance de l’État conduire les puissances étrangères à négocier directement avec les acteurs armés.
Selon lui, si le gouvernement apparaît incapable d’appliquer ses propres décisions, Israël et les États-Unis pourraient finir par discuter avec des forces non étatiques en contournant les institutions libanaises.
Cette hypothèse sert son argument central : le désarmement n’est pas seulement destiné à retirer des armes au Hezbollah ; il doit permettre à l’État de redevenir l’interlocuteur incontournable dans les négociations concernant la sécurité du territoire.
Dans cette logique, l’incapacité à appliquer les décisions gouvernementales produirait deux conséquences. Elle laisserait subsister des infrastructures susceptibles d’être frappées par Israël et affaiblirait simultanément l’autorité politique de Beyrouth dans les négociations.
Gemayel parle ainsi d’une « étape charnière » pour le pays.
La question parlementaire oblige maintenant le gouvernement à répondre
L’intérêt de la démarche engagée jeudi réside finalement dans sa simplicité.
Le gouvernement ne peut plus seulement rappeler qu’il est favorable au monopole des armes. C’est précisément cette position que les Kataëb lui reconnaissent.
Il doit désormais expliquer ce qu’il a fait.
La réponse devra notamment préciser l’état d’avancement du plan confié à l’armée, les mesures déjà appliquées depuis les décisions du printemps et du mois d’août, les obstacles rencontrés et la possibilité de commencer le désarmement dans les régions qui ne sont pas directement soumises aux opérations israéliennes.
Elle devra également répondre à la question du calendrier.
C’est sur ce terrain que Sami Gemayel place désormais la responsabilité politique de l’exécutif. Le chef des Kataëb ne demande plus au gouvernement de choisir entre les armes du Hezbollah et celles de l’État : selon lui, ce choix a déjà été fait dans les décisions officielles. Il lui demande de dire publiquement quand et comment il compte le transformer en réalité.
La prochaine étape sera donc la réponse formelle du gouvernement. Elle permettra de mesurer l’écart entre les décisions souveraines accumulées depuis le début de l’année et leur application effective sur le terrain.



