Des hommes marchant en file, certains armés, d’autres le visage dissimulé, autour du député Kataëb Nadim Gemayel : les images diffusées depuis un camp organisé fin août sur les hauteurs de Tannourine ont rapidement dépassé le cadre d’une activité partisane. Le parquet militaire s’est saisi de l’affaire et a demandé aux services de sécurité d’identifier les participants apparaissant avec des armes afin de vérifier la légalité de leur port. Dans un Liban où le monopole des armes se trouve au cœur d’une confrontation politique majeure et où le souvenir de la guerre civile reste attaché aux milices et aux démonstrations armées, la séquence prend une portée qui dépasse largement la question des permis de port d’armes.
L’enquête judiciaire devra établir les faits et les éventuelles infractions. Rien ne permet, à ce stade, de présenter le rassemblement comme la constitution d’une milice ou la préparation d’une action armée. Mais la mise en scène suffit à provoquer un malaise : elle intervient alors que l’État affirme vouloir restaurer son monopole sur les armes, que l’armée est appelée à étendre son autorité sur l’ensemble du territoire et que le débat sur le désarmement du Hezbollah polarise profondément la vie politique.
Le nom de Gemayel donne enfin à ces images une résonance historique particulière. Nadim Gemayel est le fils de Bachir Gemayel, chef des Forces libanaises pendant une partie de la guerre civile, élu président de la République en 1982 puis assassiné avant son entrée en fonctions. Le camp où les images ont été prises porte précisément son nom. Dans un pays où les photographies d’hommes armés défilant derrière des responsables politiques appartiennent à la mémoire visuelle des années 1975-1990, le parallèle s’est imposé presque immédiatement dans le débat public.
La justice militaire veut identifier les hommes armés
L’affaire trouve son origine dans des photographies et vidéos publiées au début de septembre. Elles montrent Nadim Gemayel au « Camping Bachir Gemayel », organisé dans le jurd de Tannourine, dans le caza de Batroun. Une trentaine d’hommes apparaissent sur certaines images. Plusieurs portent des armes et certains ont le visage couvert.
Le rassemblement s’est tenu les 29 et 30 août. Nadim Gemayel organise ce camp chaque été depuis plusieurs années en mémoire de son père. Les images ont ensuite circulé largement sur les réseaux sociaux, où elles ont provoqué une polémique politique.
Le dossier a désormais quitté le terrain des réseaux sociaux.
Le commissaire du gouvernement près le tribunal militaire, le juge Claude Ghanem, a transmis une commission rogatoire à la branche des renseignements des Forces de sécurité intérieure ainsi qu’aux services de renseignement de l’armée libanaise. Il leur demande d’examiner les images et d’établir l’identité complète des personnes qui y apparaissent armées.
Le parquet militaire doit ensuite convoquer les intéressés afin de déterminer notamment si les armes étaient légalement détenues et si leur port était autorisé.
La procédure reste donc, à ce stade, une enquête. La présence d’une arme sur une photographie ne permet pas à elle seule de conclure à une infraction. Le droit libanais prévoit des régimes d’autorisation et les enquêteurs doivent précisément vérifier la situation de chaque personne concernée.
La justice ne semble pas davantage avoir qualifié le rassemblement d’entraînement militaire ou d’activité milicienne. Une telle qualification ne peut donc pas être retenue comme un fait établi.
Cette prudence juridique n’efface cependant pas la question politique posée par les images.
Un défilé qui tombe au pire moment politique
Dans un autre contexte, la séquence aurait peut-être été traitée comme une polémique locale autour d’un camp partisan. En septembre 2026, elle prend une dimension nationale.
Le Liban traverse l’un des débats les plus sensibles sur les armes depuis la fin de la guerre civile. Le gouvernement défend le principe selon lequel la décision de guerre et de paix doit appartenir exclusivement à l’État. Les États-Unis accentuent leur pression en faveur du désarmement du Hezbollah. L’armée libanaise est présentée comme la seule institution militaire légitime appelée à exercer son autorité sur l’ensemble du territoire.
Les Kataëb figurent précisément parmi les formations qui défendent depuis longtemps cette ligne.
Le parti s’oppose aux armes du Hezbollah en dehors du contrôle de l’État et réclame le monopole de la force armée par les institutions publiques. Les images de personnes armées entourant l’un de ses députés créent donc une contradiction politique immédiatement exploitable par ses adversaires.
Des sympathisants et responsables proches du Hezbollah ont d’ailleurs largement relayé les vidéos en accusant leurs adversaires de pratiquer ce qu’ils dénoncent lorsqu’il s’agit de la formation chiite.
La comparaison a ses limites. Les images de Tannourine ne démontrent évidemment pas l’existence d’une organisation militaire comparable au Hezbollah, qui dispose d’une structure armée, d’un arsenal et d’une chaîne de commandement constitués depuis plusieurs décennies. Confondre les deux réalités empêcherait de comprendre le problème.
Mais politiquement, l’épisode fragilise le discours selon lequel aucune manifestation armée en dehors des forces régulières ne doit être tolérée.
Le principe du monopole étatique des armes ne peut fonctionner durablement que s’il s’applique sans distinction de communauté, de parti ou de justification historique.
C’est précisément pourquoi l’ouverture d’une enquête judiciaire revêt une importance particulière.
Le spectre des milices reste profondément ancré au Liban
Au Liban, une colonne d’hommes armés derrière un responsable politique ne constitue jamais une image neutre.
La guerre civile, entre 1975 et 1990, a fragmenté le territoire entre organisations armées communautaires et politiques. Barrages, uniformes, armes individuelles, camps d’entraînement et démonstrations de force faisaient alors partie du quotidien.
Les Kataëb occupent une place centrale dans cette histoire.
Fondé en 1936 par Pierre Gemayel, le parti disposait d’une importante organisation armée pendant la guerre. Bachir Gemayel s’est progressivement imposé comme l’une des principales figures du camp chrétien et a joué un rôle déterminant dans l’unification des principales forces armées chrétiennes sous la bannière des Forces libanaises.
Élu président le 23 août 1982 alors que l’armée israélienne occupait une partie du Liban, il a été assassiné le 14 septembre suivant dans l’explosion du siège des Kataëb à Achrafieh, avant d’avoir pu prendre ses fonctions.
Son assassinat reste l’un des événements les plus chargés politiquement de l’histoire contemporaine libanaise.
Pour ses partisans, Bachir Gemayel incarne un projet d’État fort et souverain. Pour ses adversaires, son parcours reste indissociable de la guerre civile, des milices chrétiennes et de l’alliance avec Israël durant une partie du conflit.
Quarante-quatre ans après sa mort, sa mémoire continue donc de diviser.
C’est dans ce cadre que le nom même de « Camping Bachir Gemayel » donne aux images une charge symbolique supplémentaire. Le rassemblement ne se déroule pas sous une appellation politiquement neutre : il revendique explicitement la mémoire d’un chef de guerre devenu président élu.
Voir des jeunes hommes, dont certains armés et masqués, évoluer dans ce contexte suffit à réactiver des références que la société libanaise n’a jamais complètement dépassées.
Le Liban de 2026 n’est pourtant pas celui de 1975
Le parallèle avec la guerre civile doit cependant rester maîtrisé.
Le Liban ne se trouve pas aujourd’hui dans la situation de 1975. L’armée libanaise reste une institution nationale structurée. Les services de sécurité fonctionnent. Le système politique, malgré ses crises, n’a pas éclaté en administrations rivales. Aucun élément établi dans cette affaire ne montre que les Kataëb préparent une organisation militaire destinée à remplacer l’État.
La réaction de la justice constitue même une différence fondamentale avec les premières années de la guerre.
Quelques jours après la diffusion des images, le parquet militaire demande aux services de renseignement d’identifier les hommes armés et prévoit de vérifier leurs autorisations. L’État intervient donc précisément pour déterminer si la loi a été respectée.
Il serait dès lors excessif de présenter les images comme annonçant mécaniquement un retour à la guerre civile.
Mais les guerres civiles ne restent pas seulement dans les institutions. Elles persistent dans les mémoires, les symboles et les réflexes communautaires. Au Liban, cette dimension demeure particulièrement forte parce que le conflit s’est terminé sans véritable travail national sur la mémoire.
L’accord de Taëf a mis fin aux combats. Les milices ont été officiellement dissoutes et leurs armes remises, à l’exception notable du Hezbollah dont l’arsenal a été maintenu au nom de la résistance à l’occupation israélienne.
Mais les anciens chefs de guerre sont entrés ou restés dans la vie politique. Les récits communautaires du conflit ont continué à coexister. Il n’existe toujours pas de lecture historique commune des quinze années de guerre.
Une image peut donc réveiller très rapidement ces fractures.
Le monopole des armes ne peut être à géométrie variable
L’affaire intervient surtout au moment où la notion de monopole étatique de la force devient l’un des principaux critères de la reconstruction politique du Liban.
Le débat porte d’abord sur le Hezbollah, parce que son arsenal constitue de très loin la principale force militaire organisée échappant au commandement de l’État. La guerre avec Israël a rendu cette question encore plus urgente.
Mais la crédibilité du principe dépend de son universalité.
Si l’État affirme qu’aucun parti ne peut décider seul de posséder ou d’utiliser des armes au nom de sa communauté, de sa sécurité ou de son histoire, cette règle doit également s’appliquer aux adversaires du Hezbollah.
C’est là que l’enquête sur les images entourant Nadim Gemayel acquiert une portée institutionnelle.
La justice ne doit pas démontrer une équivalence politique entre les différents partis. Elle doit répondre à une question beaucoup plus simple : les armes visibles étaient-elles légalement détenues et portées, et les activités montrées sur les vidéos respectaient-elles la loi ?
La réponse doit venir de l’enquête et non des appartenances politiques.
Une application rigoureuse de la loi peut même renforcer la position de ceux qui réclament le désarmement du Hezbollah. Elle permettrait de soutenir que le monopole de l’État n’est pas un instrument dirigé contre une communauté particulière, mais une règle générale applicable à tous.
À l’inverse, toute impression de tolérance sélective nourrirait immédiatement l’argument selon lequel la question des armes serait utilisée comme instrument dans le rapport de force confessionnel.
Une société déjà soumise à une forte tension sécuritaire
Le moment choisi par cette polémique ajoute au malaise.
Le Sud-Liban connaît une nouvelle escalade des opérations israéliennes malgré le cessez-le-feu de juin. Les frappes des derniers jours ont fait plusieurs victimes civiles. Des villages sont bombardés et dynamités. L’armée libanaise a dénoncé mercredi environ 7 700 violations israéliennes depuis l’accord du 26 juin.
Dans le même temps, la question du désarmement du Hezbollah divise profondément les formations politiques.
À cette tension nationale s’ajoutent des incidents communautaires plus localisés. Le 6 septembre, l’armée a dû intervenir à Sin el-Fil après une altercation impliquant des jeunes liés au groupe « Soldats de Dieu » et d’autres personnes soupçonnées, en raison de leur apparence, d’être proches du Hezbollah. Les renseignements militaires sont intervenus pour éviter que l’incident ne dégénère.
Pris séparément, aucun de ces événements ne signifie que le Liban se dirige vers un affrontement interne.
Pris ensemble, ils montrent cependant pourquoi toute démonstration armée possède aujourd’hui une capacité de déstabilisation supérieure à ce qu’elle aurait dans une période plus calme.
Le pays cumule une guerre non réellement terminée au Sud, une crise économique toujours profonde, un conflit politique sur les armes du Hezbollah et des mémoires communautaires qui restent très présentes.
Dans cet environnement, les responsables politiques disposent d’une responsabilité particulière dans les symboles qu’ils utilisent.
Nadim Gemayel face à une contradiction politique
Nadim Gemayel n’a pas, dans les premiers jours de la polémique, apporté d’explication publique détaillée permettant de clarifier la nature des armes visibles ou les activités organisées pendant le camp.
Cette absence de réponse laisse pour l’instant la place à l’enquête judiciaire et aux interprétations politiques.
Pour le député d’Achrafieh, le problème dépasse néanmoins la question pénale.
Son positionnement politique repose largement sur la défense de la souveraineté de l’État, l’opposition aux armes du Hezbollah et l’héritage politique de son père. Des images associant cette mémoire à des hommes armés exposent donc directement son discours à l’accusation de double standard.
La question ne consiste pas à savoir si une trentaine de participants à un camp possèdent la capacité militaire du Hezbollah. Ils ne l’ont manifestement pas.
Elle porte sur la cohérence du principe défendu.
Si l’image d’hommes en armes derrière un responsable du Hezbollah est considérée comme incompatible avec l’État, une image similaire autour d’un député Kataëb ne peut être simplement considérée comme folklorique au seul motif que l’échelle militaire est différente.
La loi décidera de la légalité des armes. La politique devra répondre de leur symbolique.
La justice devient l’arbitre d’un débat beaucoup plus large
L’enquête conduite sous l’autorité du commissaire du gouvernement près le tribunal militaire arrive donc à un moment particulièrement sensible.
Les services de renseignement doivent identifier les personnes apparaissant armées. Les éventuelles convocations permettront de vérifier leurs permis et les circonstances précises dans lesquelles les images ont été prises.
Ces éléments permettront de séparer progressivement les faits de la polémique.
Ils permettront surtout de savoir si l’affaire reste celle d’armes légalement détenues exhibées dans un cadre politiquement maladroit, ou si des infractions ont été commises.
La distinction est essentielle.
Dans le premier cas, le problème restera principalement politique et symbolique. Dans le second, la justice devra déterminer les responsabilités individuelles et les suites éventuelles.
Pour l’État libanais, l’enjeu dépasse cependant Nadim Gemayel.
Au moment où le gouvernement affirme vouloir restaurer le monopole des armes et confier exclusivement à l’armée la protection du territoire, chaque affaire impliquant des armes partisanes devient un test de cohérence.
Le prochain développement concret viendra donc des services de sécurité. Ils doivent remettre au parquet militaire les identités des hommes apparaissant armés sur les images et vérifier la légalité de leurs armes. Le résultat de ces investigations dira si l’épisode de Tannourine restera une polémique chargée des fantômes de la guerre civile ou s’il débouchera sur des poursuites devant la justice militaire.



