14695400_10209343203850471_8478713956890204608_nDignité et liberté dans les écrits de Moussa al-Sadr dans son ouvrage « les religions au service de l’homme », par le professeur Salim Daccache s.j., Recteur de l’Université Saint Joseph de Beyrouth. [Colloque du 15 octobre 2016, à l’UNESCO – Paris, autour de la pensée et le message d’Imam Moussa al-Sadr.]

Lorsque nous voulons comprendre la place de la dignité et de la liberté dans les écrits de Moussa al-Sadr, il est nécessaire de comprendre la définition de l’identité de la personne humaine dans sa pensée. Mon approche se veut une lecture plutôt philosophique de la pensée de l’Imam dans la mesure où lui-même ne se satisfait pas de citer les textes sacrés, sachant que son approche rationaliste et philosophique, y compris lorsqu’il commente des versets ou des hadiths. Ce qui est remarquable dans son discours sur l’homme, c’est qu’il développe une conception propre à lui de l’homme, de sa liberté et de sa dignité. D’ailleurs on ne comprend pas le sens de la liberté et de la dignité si l’on ne s’attarde pas sur sa conception de l’homme.

Les quatre propositions sur l’homme 
Dans ce sens, j’ai choisi d’extraire de ses textes deux définitions de l’homme, la première assez longue de facture philosophique en quatre points et la deuxième en quelques mots mais tout aussi pertinente. La première se présente comme suit :
« L’homme est d’abord un existant concret qui se distingue des autres existants concrets par le libre-arbitre, au sens où ses actions émanent d’une réflexion et d’une volonté, quoique relatives.
En deuxième lieu, il est influencé dans une large mesure par la nature et les existants de l’univers qui constituent son monde.
Troisièmement, c’est un existant social qui entre spontanément, et jusqu’à l’extrême en interaction avec les êtres de son espèce.
Quatrièmement et fondamentalement, il est la créature du Dieu créateur de l’univers et de la vie, avec tout ce que cette relation peut avoir de dimensions et d’influences sur lui et sur l’ensemble des ses relations. »
Commentant ces quatre définitions, l’Imam entre en débat avec la pensée moderne. Pour lui, souligner que l’homme est un existant concret distinct par la liberté, la réflexion et la volonté, signifie qu’il n’est pas un phénomène de la nature parmi d’autres, sinon sa liberté devient un phénomène conditionné et manipulé par cette même nature. Du côté chrétien, Saint Augustin et Saint Thomas d’Aquin n’ont fait que répéter ce principe. De même il n’est pas possible de séparer l’homme du monde matériel d’une manière radicale, car il devient ainsi un être désincarné, incapable d’exercer une influence sur le monde matériel. Moussa Sadr dira encore que l’homme n’est pas « l’individu » mais l’être humain qui a sa propre personnalité inscrite dans un réseau social ; sinon la société deviendra une sorte de « stock » d’individus, déconnectés l’un de l’autre et l’on se demande si le principe de fraternité à ce moment là garde toujours son sens. Enfin couper l’homme de son origine qui est Dieu, c’est le limiter à la matière et sans un horizon d’infini qui est pourtant inscrit dans son être humain même. L’existant qui est pourtant concret n’a selon la philosophie matérialiste d’autre destinée que les limites de cette existence, tandis que les religions comme les philosophies croyantes soulignent que la dignité et la liberté de l’homme, qui sont aussi défendues par les philosophies athéistes, sont des énergies qui ne peuvent se limiter à l’ici-bas mais sont tournées vers l’au-delà.

L’homme est un don divin
De même, en un autre paragraphe, l’Imam dit ce qui suit : « l’homme est un don divin, cette créature à l’image de son créateur quant aux attributs, est le lieutenant de Dieu sur terre. Cet homme est le but de l’existence, le commencement et la finalité de la société, le moteur de l’histoire ». Ce qui est à signaler c’est que Moussa Sadr ne parle pas de l’homme musulman ou chrétien ou religieux ou occidental ou oriental mais de l’homme tout court. Cet homme est homme non par ce qui lui a été conféré par sa famille, par son appartenance nationale ou raciale ou même religieuse, mais « l’homme dit-il, équivaut à la somme de ses énergies, non pas en vertu de la possibilité – établie à la fois par la physique et la philosophie de notre siècle – de transformation de toute matière en énergie, mais de ce qu’il réalise comme œuvre concrètes ». Ici le texte sacré vient à l’appui de cette analyse : « l’homme ne possèdera que ce qu’il aura acquis par ses efforts » [L’étoile, 39] et seul l’effort qui aboutit à un bel acte est ce qui caractérise l’homme. Il dit : « ce sont les œuvres qui restent ; et à part ses rayonnements dans les différents horizons, l’homme ne vaut rien. C’est pourquoi, plus nous préservons et développons les énergies de l’homme, plus nous lui rendons hommage et l’immortalisons ». Moussa Sadr nous donne une belle leçon très actuelle sur la valeur de la dignité de l’homme comme acteur social en un moment de l’histoire où l’homme qui est écrasé et humilié, l’homme privé de ses droits, par des groupes qui sont orientés par l’instinct de tuer l’autre personne humaine, fut-ce quelque peu différente d’eux par la couleur, la religion ou l’opinion. Nous pouvons dire ici que ce qui détermine le regard de l’homme sur l’autre être humain est une éthique philosophique de responsabilité car la vie est un don sacré que l’homme ne peut en disposer comme il veut et n’est pas une marchandise qu’il peut vendre ou acheter.

Libre-arbitre, une vision de la liberté
L’Imam nous parle aussi de libre arbitre ; en fait par ce mot, il expose sa vision de la liberté, essentielle à l’homme comme l’air pur dont à besoin l’individu pour respirer et vivre. Dans ce sens, dit-il « la liberté est l’atmosphère propice au développement des énergies de l’homme et à l’éclosion de ses talents lorsque les chances lui en sont assurées. Cette liberté fut toujours agressée et usurpée par autrui sous divers prétextes.» Moussa al-Sadr parle ici de la liberté ontologique qui est concomitante à l’existence de l’être humain et qui constitue l’atmosphère adéquate pour le développement des capacités de l’homme, des ses énergies et de ses talents jusqu’au point où elle est nommée par al-Sadr, « la mère de toutes les énergies ». Sans liberté, « les énergies de l’individu et de la collectivité sont soumises à la dimension que l’usurpateur impose à la liberté et qu’il impose à l’homme : l’homme refuse la tyrannie et la réduction de la liberté à quelque chose de formel », « il défend en fait les énergies et la dignité de l’homme, quelle que soit la forme prise par cette réduction au fil du temps. »
Nous voyons ainsi combien la lecture d’Al-Sadr est une bonne lecture moderne, bien proche de la philosophie existentialiste d’un Jean Paul Sartre ou d’un Gabriel Marcel, d’un Soeren Kierkegaard ou d’un Heidegger qui furent les chantres d’une liberté qui prend en compte la dignité de l’homme et loin de toute forme quelle qu’elle soit de la tyrannie. Le sens d’être homme ou femme c’est d’avoir un sens et un projet choisis pour sa vie. Pour Sadr, toute position religieuse doit être en accord avec cette vision philosophique de l’homme.
Résumons cette première proposition dans la phrase suivante ; l’homme n’est pas un phénomène naturel comme les autres, il peut être déterminé par les autres existants mais n’en est pas un effet ou un reflet ce qui met en relief sa dignité propre, il est existant social dans la mesure où il est en interaction avec autrui de son espèce mais il est créé donc en relation avec son créateur et cela le marque dans ces relations avec tout autres.

1540-1Acquisition de la dignité par la foi
L’homme est la personne humaine qui vit de confiance et de foi, ce qui fait aussi sa dignité. Lorsqu’elle acquiert la foi, la personne humaine est transformée. Elle devient plus forte et plus solide. Elle se sent infinie et puissante, puisque sa foi est un Etre Absolu qui est tout beau et tout puissant et qui se définit comme le Vrai, le Beau et le Bon, le miséricordieux et le bienfaisant, car l’autre aspect fondamental est que cette foi cherche à préserver l’homme de tout danger d’écrasement et de corruption. La foi est au service du développement de l’homme. Ecoutons ce qu’il dit : « Si la foi, dans sa dimension céleste, donne à l’homme l’infinitude du sentiment et de l’ambition ; si la foi dans sa dimension céleste, garantit à l’homme le perpétuel espoir quand il n’y a plus de motif d’espérer, (…) si la foi, dans cette dimension, donne à l’homme cette grandeur et cette beauté… dans son autre dimension, elle cherche à préserver l’homme, elle impose de le préserver et assure qu’il n’est de foi qu’accompagnée de l’engagement à son service. »
Ce souci de la foi qui préserve et promeut l’homme, Moussa Al-Sadr le retrouve dans l’Islam mais aussi dans le Christianisme qui cherche à préserver et développer toutes les énergies de l’homme et celles de tout homme. C’est pourquoi dit Sayyed Sadr, nous retrouvons le principe de perfectibilité depuis les premières encycliques des papes et jusqu’à celle qui : « Pour être authentique, il [le développement] doit être intégral, c’est-à-dire promouvoir tout homme et tout l’homme ». C’est pourquoi nous voyons aussi par exemple que le vol a été interdit dans les commandements, comme usurpation des énergies de l’homme et de leurs effets. Dan ce contexte, c’est le capitalisme développant le règne des monopoles qui devient la cible de la pensée critique de Moussa Sadr, sans que cela soit considéré comme une pensée économique de Moussa Sadr. Le développement capitaliste des monopoles sous forme d’investissement et de nécessité de progrès agit par le souci extrême d’exciter les « besoins artificiels imposés à l’homme à travers les moyens de productions, lorsque celui-ci ressent un désir mensonger et qu’il est poussé à davantage de consommation ». Sayyed Sadr ajoute que « les besoins, aujourd’hui, ne proviennent pas de l’essence de l’homme mais sont artificiellement créés par les médias relevant des moyens de production ». Cette tonalité du discours nous la retrouvons aujourd’hui chez un pape à la parole critique, sa Sainteté François 1er qui souligne, à tout moment, les méfaits du système économique du libéralisme sauvage. « Chaque jour impose à l’homme un besoin nouveau ou le développement d’un besoin nouveau, qui absorbe toute ses énergies ». «Ainsi, ajoute Sadr, nous assistons aussi à une évolution profonde des différentes forces qui s’opposent aux énergies de l’homme, les détruisent et les divisent. Ces forces demeurent constantes dans leur principe, malgré la diversité de leurs images et l’ampleur de leur évolution ». Ce sont sa dignité et sa liberté qui sont ainsi menacées. Nous voyons ici un dialogue fondamental entre l’Islam et le Christianisme et une parenté entre la pensée sociale de Sadr et celle de l’enseignement social catholique qui est un reflet des exigences évangéliques de solidarité avec les pauvres.

Les défauts qui menacent la liberté et la dignité
Dans ce même contexte, Moussa Sadr nous parle des méfaits de certains défauts qui viennent brouiller la marche de l’homme vers la perfection. A titre d’exemple il nous dit que « la religion, toute religion, a combattu, le mensonge et l’hypocrisie ; elle a également, combattu la vanité et l’orgueil ». Ces défauts que nous appelons dans le langage des religions des péchés, sont bien nuisibles sur la personne humaine, non pas qu’elles soient des manquements par rapport à une loi mais ont des effets bien négatifs sur les énergies de l’individu et de la collectivité. « Le mensonge, dit Sadr, fausse les réalités et les énergies destinées à l’échange entre humains. (…) Ces énergies sont faussées par le mensonge ; elles deviennent alors ignorées et déviantes. Les échanges en sont défigurés et les énergies annulées. Quant à la vanité et à l’orgueil, ils immobilisent l’homme, car ils lui donnent un sentiment d’autosuffisance. Le vaniteux se refuse à prendre et donc à se perfectionner et d’autre part, les gens se refusent à prendre de lui et à se perfectionner grâce à lui. Il ne prend ni ne donne, ce qui signifie la mort des énergies, des énergies de l’homme. Il en est de même des défauts équivalent au mensonge ou à la vanité ». Belle lecture morale et spirituelle qui nous rappelle certaines pages de l’ayatollah Muhsin Al-Tabatabai al-Hakim et surtout du grand ayatollah Abu al-Quassim al-Khoei.

Dans la conférence sur la dignité humaine dans l’Islam qu’il a donné à l’université américaine de Beyrouth en février 1967, Moussa Sadr développe une vue traditionnelle mais aussi originale de la dignité de l’homme, lieutenant de Dieu sur terre, invité à croître en sagesse, en science et connaissances, à ne pas demeurer ignorant et analphabète. Il dira que l’amour de soi est une pulsion fondamentale importante, mais ce qui est plus important c’est le sentiment de dignité qui définit le statut de l’homme et permet de déterminer l’ami de l’ennemi et que la sacralité de la parole est celle qui définit la dignité de l’homme honnête plus que jamais. A propos des autres hommes de quelle religion ou de quelle nationalité qu’ils soient, l’Imam dit clairement ce qui suit : dans cette série d’enseignements (sur la dignité), un maillon important concerne l’appel à reconnaitre la dignité d’autrui. Il est du devoir de tout musulman de respecter les autres dans leur personne, leurs biens et leur honneur. Toute agression d’autrui en action ou en parole lui est interdite. Rappelons que l’Imam Moussa Sadr avait déclaré un jour, que le prix du sang de l’homme et de la femme était le même que celui du musulman et du non musulman.

Le Liban, terre de la dignité et de la liberté
Le Liban que veut Sadr est une forme de société de coexistence à l’ombre de la démocratie. Nous savons qu’il était critique du système libanais et des ses méfaits, mais pour l’avenir, dit-il, les deux priorités, la coexistence caractéristique vitale et la démocratie partagée avec d’autres pays, ne sauraient être négligées. « A travers le dialogue, les libanais doivent choisir une formule qui préserve ces priorités et c’est aux dirigeants libanais, en connaissance de la psychologie du peuple libanais, de donner une forme propre à ces priorités ». Et l’unité du Liban aboutissement et point de départ de la coexistence, est la caractéristique de la coexistence qui est un modèle de civilisation pour le monde.
Si la coexistence est le premier point à affirmer, le deuxième point nous dit Sadr c’est la liberté au Liban, un réel défi pour les libanais qui comme groupes humains doivent coexister dans une même patrie en ayant la liberté pour principe.
Le troisième point est le respect des droits des citoyens, c’est-à-dire la justice totale – politique, sociale et économique -, et l’équité autrement dit les fondements de la dignité dans le développement. Une coexistence qui permet à chaque groupe et à chaque personne de vivre dans la dignité.

Enfin la vision qu’à l’Imam de l’homme trouve dans le Liban un lieu presque idéal de sa maturité et de sa réalisation. Au Liban, dit-il, notre pays, le principal capital est l’homme, l’homme qui a écrit la gloire du Liban par ses efforts, ses migrations, sa réflexion et ses initiatives. « Et c’est cet homme qui doit être préservé dans ce pays. Si d’autres pays ont, après l’homme, encore des richesses, notre richesse au Liban, après l’homme, c’est encore l’homme. C’est pourquoi notre effort se concentre, au Liban, en partant des temples comme des universités et des instituions, sur la préservation du pays. Et celle-ci passe par celle de l’homme, l’homme aux compétences diverses. De tout l’homme, de tout homme et dans toutes les régions ».

En conclusion :
Tout dernièrement, de grandes affiches étaient placardées dans les rues de Beyrouth sur lesquelles l’ont voit le visage mythique de l’Imam ; sur ces affiches nous lisons deux phrases de lui. La première dit que la nation vit dans la conscience de ses fils avant qu’elle ne vive dans les limites de l’histoire et de la géographie. Cela signifie que la mission du Liban qui est la coexistence dans le climat de liberté est une réalité qui doit être vécue au niveau de l’intérieur de chacun comme conviction et projet à réaliser ; cela doit être aussi objet d’éducation de toute intuition d’enseignement et d’éducation partout au Liban. Cela est affaire d’un jihad dans la mesure où la liberté est une libération de l’égoïsme afin d’admettre que je ne suis pas seul qui vit dans la nation mais que d’autres y vivent aussi, que la liberté des autres est aussi importante que la mienne.
La deuxième phrase nous dit que « la nation sera sans vie s’il n’y a pas le sentiment de citoyenneté et de participation ». Reconnaissons que ce principe demeure aujourd’hui vivant et pertinent plus jamais.
Quant à la liberté, mes frères, elle est, comme vous le savez, le meilleur moyen pour mobiliser toutes les énergies de l’homme. Car l’individu, tout individu, qui sert une société où la liberté ne règne pas n’y implique qu’une partie de ses énergies. L’homme ne peut mobiliser tout ses énergies et développer tous ses talents que si on lui donne la liberté absolument. Car la liberté est le meilleur moyen de faire fructifier les énergies de l’individu et de les employer toutes au service de sa société. Elle est aussi reconnaissance de la réalité et de la dignité de l’homme et confiance en sa bonne foi. En revanche, priver l’homme de sa liberté, c’est lui prêter mauvaise foi, atteindre à sa dignité et douter perpétuellement de son pouvoir. Par conséquent, n’entreprend de limiter les libertés de l’individu que celui qui a renié toute foi en la nature humaine – « la nature que Dieu a donnée aux hommes en les créant » [Les Romains 30], cette nature qui constitue le prophète intérieur de l’homme.

Salim Daccache s.j.

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