Fady Jeanbart interprète « L’Amérique », extrait d’une opérette signée Wadia Sabra

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En accord avec les évènements qui secouent de concert le Liban et les Etats-Unis, le baryton libanais Fady Jeanbart a repéré un vrai joyau signé Wadia Sabra qu’il a merveilleusement interprété avec sa voix souple et chaleureuse. Il a ainsi généreusement offert au grand public le premier enregistrement mondial qu’il a effectué avec l’aide du pianiste Marc Barakat au Studio Teddy Nasr, d’un couplet intitulé « L’Amérique », de l’opérette « L’Emigré » composée en 1931 par l’illustre Wadia Sabra sur un texte signé Robert Chamboulan.

“On chiffrera tout par dollars”

Ce texte parle des Etats-Unis au temps de la prohibition qui s’étalait de 1919 à 1933, une loi visant à l’interdiction de fabriquer, d’importer et de vendre de l’alcool. Cette mesure bien contestée, avait été prise par les conservateurs avec les prémices de l’ère de la modernisation, dans un but de réduire les délits et la corruption mais surtout afin de limiter les problèmes sociaux et sanitaires. Ce fut l’époque des années folles à l’issue de la Première guerre mondiale, une époque qui avait connue une prospérité économique et une industrie florissante. C’est ce qui semble fasciner l’auteur de « L’Emigré » qui fait une drôle de comparaison entre « L’Amérique » et le Liban, et finit par conclure que tout devrait être chiffré en dollars au lieu des piastres, dans nos bazars qui connaissent “banq’routes et désastres”…

Neuf décennies après la sortie de cette opérette de Wadia Sabra, Jeanbart estime que rien n’a changé, et que les paroles de cet extrait qu’il a sélectionné sont tellement d’actualité, qu’il est grand temps de révéler cet enregistrement au grand jour.

Fady Jeanbart

La voix de Jeanbart au timbre fort et enthousiaste, incarne allègrement cette partition de Sabra. Se démarquant par le choix subtil des morceaux musicaux qu’il interprète, c’est sa curiosité intellectuelle qui le pousse à aborder les partitions les plus variées, et le plus souvent exceptionnelles et inhabituelles. Le parcours aguichant et atypique de ce baryton libanais, dès ses premières années d’études avec la soprano australienne Penny Pavlakis puis avec le chanteur lyrique et coach vocal Raphaël Sikorski, jusqu’à ses multiples rôles de soliste sur les scènes libanaises, françaises et canadiennes, dévoile un talent confirmé, doté d’une voix dont la beauté et l’ampleur fascine ses auditeurs.

Wadih Sabra et Robert Chamboulan

Wadia Sabra (1876-1952), dont le nom est exclusivement connu pour être le compositeur de l’hymne national libanais, était à la fois pianiste, compositeur et musicologue, auteur d’une importante œuvre musicologique visant notamment à faire reconnaître la musique arabe à sa juste valeur. Il est considéré comme étant celui qui a frayé le chemin à la naissance de la musique savante libanaise à l’aube du XXème sièle, en fondant notamment la première école de musique au Liban qui deviendra en 1929 le Conservatoire national libanais*. Robert Chamboulan (1903-1959), auteur des paroles de cette opérette, est un écrivain français ayant résidé au Liban de 1926 à 1933, occupant le poste de rédacteur en chef du journal La Syrie.  

Le Centre du Patrimoine Musical Libanais

Cette œuvre méconnue fait partie de la collection d’archives musicales précieusement gardées par le Centre du Patrimoine Musical Libanais CPML, véritable écrin abritant les trésors musicaux du Pays du Cèdre, certains connus, mais d’autres cachés qui attendent toujours d’être déterrés.

Inauguré en 2012 sous l’initiative de Mme Zeina Saleh Kayali, auteure d’une série d’ouvrages portant sur le patrimoine musical libanais en général et sur les illustres compositeurs libanais en particulier, le CPML a pour mission de promouvoir et de préserver le patrimoine musical national. Situé au cœur du Collège Notre-Dame de Jamhour, il met ainsi à la disposition du public l’œuvre musicale et l’ensemble des archives de compositeurs et d’interprète libanais. Un vrai répertoire de la production musicale libanaise sous toutes ses facettes : musique occidentale, orientale, classique, contemporaine, traditionnelle, et liturgique. Le CPML ne se contente pas seulement de sa mission de documentation, mais il organise et parraine différentes manifestations musicales au Liban et à l’étranger.

* Pour en savoir plus sur Wadia Sabra, il est vivement conseillé de lire l’ouvrage de Zeina Saleh Kayali, « Wadia Sabra », qui est le cinquième volume de la collection Figures musicales du Liban.

Nous vous laissons découvrir ce magnifique enregistrement intitulé « L’Amérique », et nous vous invitons à lire ses paroles ci-dessous :

COUPLET 1

L’Amérique… que puis-je en dire ?
C’est de la terre… et puis de l’eau,
Car le vin s’est vu interdire,
Tout est proscrit, jusqu’au tonneau !
Y a des bédouins qui sont tout rouges,
Avec des plum’s sur le chapeau,
Qui se nourrissent de carouges
Et s’habillent de plum’s et d’peaux…

REFRAIN 1

Mais là-bas, ce qu’il y a
En Amérique, en Amérique
C’est qu’on applique
Un tas de machins épatants
Que nous n’avons pas au Liban !
Ah oui, vraiment, quand le Liban
Comm’ l’Amérique
S’ra électrique, sera pratique et prolifique
Aura des villes magnifiques
Avec des métros et des trains
Qui march’nt d’puis l’soir jusqu’au matin,
Au lieu de compter par piastres,
D’avoir banq’routes et désastres,
Dans nos bazars, dans nos bazars,
On chiffrera tout par dollars…
Tout par dollars !

COUPLET 2

En Amérique, dans l’existence,
C’est une égalité partout,
On ne fait pas de différence
Entre Madame et son époux.
Toutes les femmes en Amérique,
Font sport, affaires etcétéra…
Elles font mêm’ d’la politique,
Ça n’en marche pas plus mal pour ça…

REFRAIN 2

Mais là-bas, ce qu’il y a,
En Amérique, en Amérique
C’est qu’on applique
Un tas de machins épatants
Que nous n’avons pas au Liban.
Ah ! oui, vraiment, quand le Liban
Comm’ l’Amérique
Tout’ polémique interdira, délaissera
Tous les genres de politiques,
Ce jour-là on s’frott’ra les mains,
Car tout comm’ les Américains,
Au lieu de compter par piastres,
D’avoir banq’routes et désastres,
Dans nos bazars, Dans nos bazars
On chiffrera tout par dollars…
Tout par dollars !

Couplets de Georges No.2 : “L’Amérique” De l’opérette L’Émigré 1931 ( Grand Théâtre de Beyrouth) Musique de Wadia Sabra (1876-1952) Paroles de Robert Chamboulan (1903-1959)

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