La décision du Conseil de Sécurité de l’ONU en faveur d’une intervention d’une coalition internationale en Libye, pays par nature pétrolier, met quelque peu en difficulté nos schémas habituels. Faut-il ou non intervenir dans ce pays, faut-il intervenir au coté des rebelles ou, au nom du principe de non-ingérence, échaudé par le précédent de l’intervention américaine en Irak, laisser faire le régime de Mouammar Kadhafi écraser la rébellion. Il y a là, un important dilemme.

Personnellement opposé à l’intervention américaine en Irak et dans laquelle, il n’y avait pas de soulèvement populaire, je trouvais prématuré la reconnaissance, en début de semaine, par la France du Haut Conseil de la rébellion, composée par d’anciens hommes de lige du régime libyen. Contrairement aux autres révolutions arabes, telles qu’on les a connu en Tunisie ou en Egypte, cependant, Mouammar Kadhafi avait choisi d’écraser militairement la rébellion, option militaire donc qui pouvait empêcher et on peut constater aujourd’hui que d’autres régimes sur la scène internationale en proie aux demandes démocratiques de leur peuple font les mêmes choix, à l’exemple de Bahrein ou même du Yémen et du Sultanat d’Oman. Cela peut laisser penser qu’en cas de victoire de Mouammar Kadhafi, l’élan démocratique que le Monde Arabe vit actuellement serait définitivement brisé par une violente contre révolution. Revenons aux désirs des populations du monde arabes, coincées entre le désir de voir tomber Kadhafi lui même et poursuivre l’élan démocratique et le refus de voir des troupes sur le sol libyens , troupes qu’elles considèrent  comme étant à caractère néo-colonialistes.

L’Arabie Saoudite est ainsi sur la sellette également avec la naissance de mouvements démocratiques dans les provinces pétrolières dont la majorité de la population est chiite mais qui restent défavorisées par rapport à la classe régnante sunnite. Il y a un certain temps, j’estimais même que l’antagonisme actuel entre sunnites et chiites au Liban, antagonisme exaspéré par le soutien aux uns comme Saad Hariri, de l’Arabie Saoudite, et aux autres, comme le Hezbollah, de l’Iran, visait en fait à divertir sa propre population de ses problèmes locaux, en créant ainsi « un point chaud » au Liban même, pays qui payerait ainsi à nouveau le prix des problèmes des autres, tout comme il a payé le prix du conflit israélo-arabe quand les autres pays et en particulier la Jordanie, avaient importé la problématique palestinienne au Liban avec l’opération septembre noir des années 70. Les régimes arabes sont eux-mêmes coincés, ne pouvant sembler en faveur d’un régime qui écrase sa population par la force et même temps, effrayés de devoir à leur tour, faire des concessions à leur population, un autre dilemme en quelque sorte.

Je m’interroge d’autre part sur la volonté de certains pays arabes comme le Qatar d’intervenir au coté de la coalition militaire occidentale. Après tout, leur régime est tout autant menacé que celui de Mouammar Kadhafi, à moins qu’ils aient choisi des options moins lourdes, comme le fait de participer là bas, pour pouvoir mieux contrôler la situation chez eux.

Les pays occidentaux sont coincés par leur discours pro-démocratiques. Ils ne peuvent ne pas intervenir et soutenir un dictateur comme Kadhafi, il s’agirait d’un silence coupable. Le cas de la position française reste cependant particulier, ne s’agissant ni du Quai d’Orsay lui même, ni de la présidence de la république elle même mais de Bernard Henry Levy, soutien inconditionnel à Israël, qui aurait ainsi fait pression pour la reconnaissance des rebelles libyens. Sous un couvert candide, il pourrait donc de ne s’agir que d’une francisation d’une vision néo-conservatrice américaine, et plus particulièrement des théories de Huddington selon lesquelles les démocraties ne peuvent faire la guerre, affaiblissement programmé philosophiquement parlant du Monde Arabe énucléé face à Israël et/ou de la division du Monde Arabe, aboutissement également l’affaiblissement de ses capacités militaires, la Libye ayant dernièrement choisi de relancer ses achats d’armes, face à Israël. Les choix de la France paraissent être au coté de la population et peuvent être considérés comme un retour à la vision d’une politique arabe de la France.

Cependant, le calcul occidental pourrait être à la fois faux mais aboutissant à un réel progrès dans le monde arabe, les populations de ces pays faisaient réellement preuves de plus de bon sens qu’il n’y parait. A coté des problèmes socio-économiques de l’Égypte, l’une des causes de la révolution égyptienne ayant été la vassalisation du régime d’Hosni Moubarak aux USA et à leur allié israélien. Il s’agit donc d’une erreur de politique étrangère, erreur dont les populations ont tout intérêt à profiter, afin de reprendre leur destinée en main et non de laisser les autres dicter ce qu’elles doivent faire.

Face à ses choix et ces dilemmes, peut être qu’une intervention en Libye serait donc le moindre mal et les conséquences de cette dernières seraient surprenantes, aboutissant à ce que la révolution par laquelle les pays arabes passent actuellement se poursuive, les dirigeants actuellement au pouvoir ne pouvant faire acte de violence vis à vis de leur population. Il pourrait s’agir d’une leçon faite, imposée à l’encontre même des dirigeants arabes et à l’encontre même de l’intérêt de certaines puissances régionales et internationales, la démocratie, plus forte que l’intérêt propre d’Israël, des USA et de leurs dirigeants alliés.

4 COMMENTAIRES

  1. Du sort de la dynastie Kadhafi en Libye dépend le sort de la dynastie Assad en Syrie et au Liban.

    Un message de fermeté adressé au dictateur lybien qui tient son peuple sous sa botte sert aussi d’exemple à l’égard de son homologue syrien – bien plus fort que lui – qui tient non seulement son peuple mais aussi et surtout le peuple libanais sous ses bottes.

    Nous, libanais, nous avons à gagner espoir d’une victoire du peuple lybien, puis d’une victoire du peuple syrien. Parce que nous aussi, nous voulons faire tomber nos démons et marcher vers la victoire.

  2. On éprouve effectivement des sentiments contradictoires face à la montée de la contestation (trop tôt pour parler de Révolution, il me semble, en particulier en l’absence de leaders connus pour leur opposition antérieure, et d’une idéologie, ou à tout le moins d’un programme).

    On éprouve les mêmes sentiments contradictoires face à ce qui s’est passé en Tunisie et en Égypte d’une part, et ce qui se passe en Libye d’autre part. C’est volontairement que je n’aborde pas encore les cas de la Presqu’Île Arabique (Bahrein, Yemen, sud de l’Arabie) sur lesquels on pourra revenir ailleurs.

    Ce qui semble ressortir des opérations Tunisie, et surtout Égypte, c’est que des pouvoirs apparemment plus attentifs aux besoins concrets des citoyens sont apparus. Là où (Tunisie, Égypte) les recommandations du FMI ont conduit à ce gigantesque décalage entre l’enrichissement scandaleux de certains et l’appauvrissement écrasant de tous, il est question de répondre quelque peu aux besoins les plus criants, sans remettre en question le positionnement de ces deux pays en matière régionale et étrangère.

    Le cas de la Libye est à part. D’abord, par le positionnement à géométrie variable des Occidentaux vis-à-vis de ce mégalomane qu’on dénonce, qu’on reçoit de façon très ostentatoire, qu’on enlace et qu’on embrasse chaleureusement (Berlusconi) pour le vouer soudains aux gémonies.

    Et si l’opération Bushienne de «Grand Moyen Orient» était reprise avec des méthodes plus subtiles?

    Contrairement à l’Égypte et à la Tunisie, la Libye est un assemblage hétéroclite : Cyrénaïque, Fezzan, Tripolitaine sont peuplées de tribus antagonistes, et leur unité ne tient qu’à un fil. L’approche occidentale ici rappelle le cas de l’ex-Yougoslavie. N’assistons-nous pas aux préludes d’un partage du pays? N’aurait-on pas d’abord neutralisé ses flancs en y désamorçant les crises sociales qui y couvaient?

    Pour l’Égypte, on voit bien que la succession du «méchant» Mubarak a été confiée à l’armée dont les USA peuvent compter sur les cadres supérieurs qu’ils ont formés militairement et idéologiquement. Ce pays de plus de 80 millions de population pèse lourd dans l’équilibre de la région. On ne peut pas laisser crever une population si nombreuse sans risquer des secousses sismiques ou des tsunamis imprévisibles qui pourraient faire s’écrouler tout le château de cartes moyen-oriental que les USA peinent à mettre sur pied.

    Et si on confiait le pétrole de la Cyrénaïque à l’Égypte gouvernée désormais discrètement par une armée «réputée proche du peuple», mais fidèle aux USA? ON sortirait un peu l’Égypte de la dèche dans laquelle elle croupit, tout en assurant aux USA un accès sûr à un pétrole pas trop cher et de la première qualité.

    Divagations ? Peut-être.

  3. @ Olivier

    Merci pour ce discours modéré et éclairant. Reprenons.

    BHL sincère? Plutôt pro-Israël ? Décidément vous avez opté pour l’euphémisme comique? Bien.

    Quant aux condamnations de la France, gesticulations de façade, non suivies d’actes ou d’effets, que peut-on encore en faire si ce n’est en rire?

    Enfin si, accepter d’en discuter avec vous, sans votre masque, à condition que vous nous fassiez au préalable la (très) longue liste des mesures concrètes et des déclarations réitérées par la France afin de garantir la non remise en question de la sécurité d’une armée d’occupation pendant l’exercice de ses fonctions comme la répression, les destructions d’infrastructures, enlèvements de civils… .

    Les occasions de rire sont rares en ce moment.

    Persévérez donc.

  4. Il ne me semble pas pertinent de parler d’une francisation d’une vision néo-conservatrice américaine. Certes, l’homme à l’origine du revirement de la politique française, BHL est plutôt pro-Israël, je doute que sa motivation finale soit la victoire d’Israël sur un Moyen Orient démocratique (donc démilitarisé ? est ce que les pays occidentaux, démocratiques sont démilitarisé?).

    Je crois qu’il était sincère dans son désir de voir les peuples rencontrer leur liberté. Je pense aussi que les occidentaux dans leur grande majorité souhaitent la démocratie au Moyen Orient, par solidarité je l’espère, mais aussi parce-que la stabilité politique et le respect des droits de l’homme induites toutes les deux par la démocratie (dans le cas idéal bien sur, ce qui n’est pas loin d’être la réalité pour nombre de démocraties européennes) au Moyen Orient sont la meilleure garantie pour ces occidentaux d’un avenir serein auxquels ils aspirent tous.
    J’ajouterais que la France a montré a de nombreuses reprises qu’elles n’hésitait pas à condamner ouvertement la position d’Israel dans le conflit isralo-palestinien.

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