Les œuvres artistiques portant sur la mémoire de la guerre civile concernent aujourd’hui tous les domaines de l’art. Tant dans le cinéma que dans le théâtre au Liban, le roman, la poésie ou la bande dessinée, les fantômes de la guerre sont autant des figures qui hantent la production artistique et culturelle. Fondant leurs travaux sur la recherche d’un langage esthétique en rupture avec des pratiques artistiques plus traditionnelles, ces artistes sont venus bousculer les conventions locales, notamment dans le domaine théâtral et pictural.

Le Liban a toujours été un terrain de conflits nationaux et occidentaux. La guerre de 33 jours de l‘été 2006, entre le « Hezbollah » avec Israël a précipité le pays dans une crise multidimensionnelle, après une période de reconstruction et de paix qui a duré 15 ans avec l’accord de Taëf (1989). Les pays pétroliers arabes ont participé avec audace au rétablissement d’infrastructures et à la renaissance du pays, sans oublier l’élaboration des projets ambitieux de Rafic Hariri, patron d’entreprises multimilliardaire et premier ministre de 1992 à 1998 et de 2000 à 2004, dont l’assassinat spectaculaire le 14 février 2005 créa un véritable choc.

Malgré le soutien de la France et des pays arabes comme l’Arabie Saoudite pour le Liban, la guerre de 2006 a dévasté le pays, faisant des quartiers de la banlieue de Beyrouth des champs de ruines. Cet acharnement de la part du Hezbollah est souvent critiqué par les dirigeants arabes, menant le pays à une « guerre pour les autres »[1] dont les conséquences sont souvent funestes.

Cette guerre de « l’islam contre l’islam »[2] menace le pays et sème le chaos, la haine et le déchirement entre les communautés. Un « enfer » au fond duquel les Libanais sont entraînés dans un cycle infernal. Les conséquences sont souvent désastreuses: recul économique, crise socio-politique, instabilité de la paix et immigration des jeunes talents due au chômage, comparable à un effet de Stop Eject, ça veut dire qu’on arrête et qu’on éjecte la bande, qu’on éjecte la cassette. Donc, c’est à la fois un mouvement d’arrêt et un mouvement d’éjection. On est passé du lieu d’élection, la ville, le lieu où on a élu domicile, à un lieu d’éjection. Stop Eject, ça signifie dégage, comme on dit vulgairement. Il y a une société de l’éjection, qui n’est pas simplement celle de la conquête de la lune et des étoiles, mais qui est celle qui dit « Dégage d’ici ».[3]

« À Beyrouth, comme dans tout le Liban, la guerre a bouleversé la forme et le fond : la géographie du quotidien, aussi bien que le paysage mental des habitants. La guerre a des incidences profondes sur chaque chose et sur chacun; les usages et les habitudes d’avant la guerre sont soudainement devenus caducs. Les hostilités ont imposé à tous un mode de vie et de réflexions discordantes, équivoques. Et la relative harmonie sociale a fait place à une cacophonie. La violence est maîtresse du jeu; la mort semble embusquée dans chaque instant, dans les gestes les plus simples. Chaque habitant vit sous une menace perpétuelle. Cette situation de tension extrême bouleverse les valeurs ».[4]

Non seulement les Libanais parviennent à vivre avec la mort, mais ils sont habitués encore à la transcender. Il est question de l’influence que la guerre exerce sur les moyens d’expression et de création: les graffitis sur les murs, les médias, la place que la guerre occupe dans le roman ou la poésie. Par conséquent, les traces de la guerre s’ajoutent au confessionnalisme, cette thématique sombre de l’histoire et à l’actualité libanaise, comme une cicatrice bien visible dans le paysage culturel. C’est à partir de ce sujet que l’imaginaire se dévoile chez le poète ou l’artiste libanais. Si on prend le « paysage » qui est un thème courant dans la création libanaise, en allant de la poésie à la peinture, on remarque l’importance de la nature ayant subi les conséquences de la guerre civile comme source d’inspiration. Qu’il soit urbain ou rural, le paysage se présente comme thème important dans une grande partie de la production picturale et poétique libanaise.

Pendant la guerre, cette nature et ce paysage ont subi une transformation globale, sans oublier l’exode des villageois vers les cités ou le contraire et l’effet que cela a produit chez les poètes et les artistes, diversifiant ainsi la façon d’aborder le paysage. Ajoutons aussi l’être humain (femme, corps, nu) qui fait partie de la nature, il l’habite et s’identifie à lui très souvent dans son expression artistique.

Le « paysage »[5]  est un condensé d’une histoire passée. Les événements et toutes les images qui accompagnent les gens forment les maillons d’une vie reflétée dans les œuvres des artistes. Ainsi, la guerre pourrait être une motivation à la création picturale et poétique, avec toute son atrocité et toute la violence qui la déclenche. Les artistes modulent le paysage déformé par la guerre et ses aspirations, élèvent sur les vestiges un cri de paix. Citons à titre d’exemple les œuvres du peintre Maroun el Hakim et Fayçal Sultan qui expriment la détresse dans leur peinture, l’angoisse, la panique des bombardements continus, ainsi que la ville de Beyrouth en voie de disparition pendant la guerre des années 70. D’autres peintres comme Moustafa Farroukh, rêvant d’un Liban qui n’existe plus en réalité, fuit les images de guerre en montrant les paysages d’un « Liban éternel » comme la montagne, la plaine et la mer. Il présente un langage spirituel dans ses œuvres en utilisant des motifs qui se rattachent à la nature libanaise comme le cèdre, le pin, l’olivier.

À leur tour, Paul Guiragossian[6], Rafik Charaf, Amine el Bacha, ont principalement travaillé sur le thème du « massacre » sans pour autant rompre avec leur thème de prédilection avant la guerre. Par exemple, Guiragossian est le plus concerné par ce thème. Il rejoint avec ses créations, le drame du génocide arménien aussi bien que le drame libanais et le réélabore en une unique tragédie. Son travail est axé sur l’opposition de couleurs vives et sombres créant ainsi une tension dramatique qui véhicule les deux pôles de son œuvre : mort et résurrection. Il aborde les questions essentielles de façon différente. La guerre a agi sur lui comme un révélateur. Il n’a pas cédé pour autant au pessimisme et continue à affirmer haut et fort sa confiance en l’humanité, qui se cristallise spécialement dans la femme, incarnation du salut. Ainsi, les arts plastiques, à travers sa diversité, sont révélateurs du drame libanais même si c’est avec moins de force démonstrative.

Lorsque Picasso peignit Guernica, des officiers allemands en perquisition dans son atelier parisien, découvrirent la toile. À la question : « est-ce vous qui avez fait cela? »

Picasso répondit: « non, c’est vous. »

À côté des peintres, le rôle des écrivains n’est pas à négliger. L’écrit tient au Liban une place de premier ordre dans l’expression de la catastrophe qui a fondu sur le pays. Les discours sur la guerre sont multiples parce que les vécus de la guerre sont différents. La création est une sorte de transfert, de mise à distance de l’expérience, même si cette médiatisation est éphémère. En bref, le discours commun sur la guerre est de l’ordre de la redondance, de la circularité, alors que le discours créatif est de l’ordre de la distanciation, de l’écart. Ce discours est très différent de celui de l’écrivain qui arrive à sublimer son expérience et à imprimer à son œuvre les stigmates que la guerre lui a infligés. L’écrivain Elias Khoury se fait le porte-parole de cette préoccupation de la mort dans ses œuvres comme dans ses propos :

« je pensais, parfois, que je n’écrirais peut-être rien d’autre en dehors de l’ambiance de la guerre qui s’éternise. Je sens que j’ai commencé dans cette guerre et que je n’en sortirai jamais. C’est le destin d’une génération tout entière et non pas une affaire personnelle. Nous avons commencé à écrire durant la guerre et nous ne savons pas vraiment ce que signifie la création en temps de paix. Nous ignorons la signification de l’autre écriture. La guerre a permis de briser l’ensemble des inhibitions et des tabous culturels qui avaient empêché la littérature de saisir l’expérience vécue dans son propre langage. La guerre a ouvert le champ de la narration », [7] analyse l’écrivain Elias Khoury.

Par conséquent, la guerre au Liban ouvre la voie à une nouvelle littérature. La majorité des écrivains libanais sont, après dix ans de guerre, non seulement spectateurs de la mort des autres, mais aussi de leur propre mort.

La société libanaise, par son ouverture sur les médias internationaux, l’évolution des pratiques et des enjeux de la communication et le numérique, est perturbée par cette invasion d’images que nous recevons par les réseaux socionumériques, n’appartenant pas souvent à sa culture ni à ses traditions. Voulant imiter l’Occident tout en gardant son identité orientale, un conflit qui date de plus de cinquante ans marque la trame de la société. Les artistes émetteurs et le public récepteur vivent tous cette confusion d’expression. Mais il existe aussi dans la société une torsion dans tous les domaines.

Certains inventent les valeurs que d’autres refusent, en se démarquant des autres ou en suivant une voie différente qui les place à l’écart des normes dites “correctes” ou “traditionnelles”. Ces relations conflictuelles sont dues en grande partie à l’expérience que la société a vécue à travers son histoire. Prenons par exemple cette tendance à prendre une position défensive vis-à-vis de l’autre, elle est caractéristique des Libanais vivant dans cet Orient, théâtre de conquêtes et de conflits continuels.

La mémoire a toujours été au cœur de la production artistique. Les discours prenant la mémoire de la guerre civile pour objet tendent à se multiplier au sein d’une création artistique extrêmement diversifiée. De fait, les espaces de production artistique sont devenus l’un des lieux privilégiés d’une réflexion sur les enjeux de la mémoire du conflit civil. De la réouverture du théâtre de Beyrouth en 1992 à la naissance de homeworks, le forum des pratiques culturelles organisé par l’association Ashkal Alwan depuis 2000, en passant par le festival Ayloul en 1997, une variété de cadres de production a facilité les expérimentations de nombreux artistes libanais ayant abordé la mémoire du conflit dans leurs travaux. Des artistes qui s’expriment au travers de pratiques artistiques dites contemporaines et qui s’affirment au Liban au cours de la seconde moitié des années 1990. On observe en effet à cette période un glissement général des pratiques vers l’art contemporain; du théâtre à la performance, du cinéma à la vidéo, des arts plastiques aux installations. Cette production se caractérise notamment par l’appropriation des techniques audiovisuelles à la fois outils de la création et objets de l’interrogation des artistes. Leurs œuvres sont le lieu d’un questionnement sur le pouvoir de l’image et des dispositifs techniques de l’acte de représentation. Y préside en outre une réflexion approfondie sur le médium de leur langage artistique. On peut citer des artistes comme Akram Zaatari, et les performances de Rabih Mroué. Dans le contexte des années 1990, le secteur culturel libanais était comme « re-création institutionnelle ». Le renouveau du secteur culturel devient un phénomène bien visible dans le paysage théâtral beyrouthin.


[1] MERMIER Franck et PICARD Élizabeth, «Introduction ». Liban, une guerre de 33 jours. La Découverte « Cahiers libres », 2007. p 5-13. Article disponible en ligne à l’adresse :

http://www.erudit.org/culture/spirale1048177/spirale1061701/10237ac.pdf

[2] SFEIR Antoine. L’Islam contre l’Islam, L’interminable guerre des sunnites et des chiites. Paris, Grasset, 2013

[3] VIRILIO Paul. La pensée exposée. Fondation Cartier pour l’art contemporain. Collection Babel. Actes Sud, 2012. P 43

[4] MAKHLOUF Issa. Beyrouth ou la fascination de la mort. Les Editions de la passion, 1988. P 20

a[5] HAKIM Samar Nahed. L’imaginaire dans l’art et la poésie au Liban. L’Harmattan. Les Arts d’ailleurs, 2010. P 70 -71

[6] Site officiel de GUIRAGOSSIAN Paul http://www.paulguiragossian.com/

[7] Citation de KHOURY Elias publié en ligne sur Littérature Liban, Israël, Palestine. Bibliothèques Petite Chartreuse http://1283617105723510294.e-sezhame.fr/public/latronche/images//IsraelLibanPalestine.pdf

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Haytham Daezly, originaire de Tripoli-Liban, vit et travaille à Paris. Il est Docteur en Sciences de l'information et de la communication, directeur artistique en publicité, artiste visuel et actuellement médiateur culturel à Paris. Il est l'auteur de : « L’essor de la culture virtuelle au Liban, entre effervescence numérique et instabilité politique : réseaux sociaux, musique en ligne et sites institutionnels ». Mots-clés : #art #culture #médiation #numérique #TIC #Liban Pour avoir une ample idée sur son parcours professionnel et artistique, vous pouvez consulter ses pages en ligne : Lien thèse : http://theses.fr/2016LIMO0062 Lien blog : http://haythamdaezly.tumblr.com/