Edward W. Said i
Edward W. Said 

« L’ennui avec les abstractions et les orthodoxies, c’est qu’elles deviennent des maîtresses qu’il faut constamment apaiser et flatter. La morale et les principes d’un intellectuel ne doivent en aucune façon devenir une sorte de boîte de vitesses hermétiquement closes, conduisant la pensée et l’action dans une seule direction. L’intellectuel doit voir du paysage et disposer de l’espace nécessaire pour tenir tête à l’autorité, car l’aveugle servilité à l’égard du pouvoir reste dans notre monde la pire des menaces pour une vie intellectuelle active, et morale. » (1).

Un pays qui bouge traduit un cours de  mouvements, l’empreinte des temps, la persévérance des stagnations, l’évolution des pensées, la structuration des politiques selon la progression de la citoyenneté. Cependant, le Liban présente une remarquable exception mondiale.

Pour tracer la courbe de sa mouvance et les caractéristiques d’une quelconque perspective il faut contourner la logique de l’identité nationale pour chercher à saisir la part d’une autre prévalence chez l’individu et les communautés. Celle qui perfuse l’irritabilité malgré la richesse des héritages et des cultures. Ils agissent souvent comme un référent de stabilité qui appartient pourtant à l’impact insaisissable mais rassurant de l’inconscient collectif, bien au delà de la conscience citoyenne. Pour saisir autrement la perplexité du libanais à décider et à défendre un réel engagement, il nous faudrait aussi lire son cheminement passé quoique fréquemment façonné au rythme des allégeances extérieures. Citoyen, l’aménagement d’une structure dynamique franche manque à la qualité de la  coexistence. Tes meilleurs atouts sont présents mais servent à prémunir des influences. Le franc parler bien intentionné recule. Il laisse place aux évitements courants et aux provocations sans issues.

Néanmoins, l’entreprise d’un consensus pragmatique agréé par toutes les composantes pourrait servir à reconsidérer la dimension des traditionnelles appartenances sans menacer de fragiles ententes. Co-exister relève d’une volonté commune et particulière de vivre la paix et de la préserver . Un éveil progressif, fondamental,  provisoire et convenant pour instaurer et maintenir de bonnes dispositions, nécessite de contrer l’autosuffisance et l’habitude du désengagement. Évitons de nous engouffrer encore plus dans une improvisation éphémère et dépourvue de souffle critique et lucide. Les léthargies transformées en sourires figés ne sont pas le résultat de la résilience et ne peuvent participer à construire l’espoir mais à remplir les vides  de noir.

Prends enfin la charge de tes malheurs. Ils sont constamment exploités  par les justificatifs erronés et insensés de nombreux « représentants ». Privilégie surtout ta cohérence en sauvant ce rare bon sens par l’intolérance absolue à tout non-sens.

Des intellectuels et du Pouvoir, Seuil, 1994 [1] Edward W. Said.

Joe Acoury