A cinq ans ,je t’ai lâché la main à la porte du petit collège. Je t’ai confié ce jour la aux Pères. Sur la colline, tu as appris la valeur de l’effort ,du partage et de l’amitié

A 18 ans je t’ai lâché la main a l’aéroport. Je t’ai confié ce jour  à la République Laïque. Aux pieds de la Seine tu as appris que l’éducation n’est pas un privilège réservé aux nantis. Tu as appris la liberté et l’égalité même si la fraternité a été plus difficile à débusquer. Tu as vu aussi que la politique pouvait être du grand art et non pas seulement un spectacle de foire.

A 21 ans tu me lâches la main et tu décides de traverser l’Atlantique. Le grand méchant loup a frappé à ma porte. Tes grands parents se souviennent ,le cœur serré ,que ce voyage est souvent synonyme d’exil définitif. Mais si tu ne rêvais pas d’Amérique à ton âge ce ne serait pas normal. Terre des hommes libres. Terre de démesure. Bâtie a la verticale après des années de pérégrinations d’Est en Ouest. Terre d’exilés viscéralement  enracinés sur des terres arrachées aux autochtones. Terre de richesses dont le filon ne se tarit pas mais se renouvelle et se réinvente. Terre d’opportunités qui n’attendent que la main qui va les cueillir. Terre de contrastes entre des cotes fortement cosmopolites et des terres intérieures repliées sur elles mêmes et méfiantes. Miroir aux alouettes aveuglant les moineaux et brisant les oiseaux les plus fragiles.

Je te regarde partir le cœur serré. Je n’ai ni le droit ni les arguments pour te retenir maintenant. Ni plus tard d’ailleurs.

Je voudrais seulement que tu te souviennes que jusqu’à hier tu rêvais en français. Que Hugo t’a appris la beauté de sa langue, qu’Apollinaire t’a bercé de sa musique et que Voltaire t’a littéralement enthousiasmé. Pour peu que tu sois tenté de me parler en Anglais et que ta langue se mette à fourcher sur les mots et à les mâchouiller comme un chewing gum trop gros pour ta bouche.

Je voudrais aussi que tu te souviennes que la démesure n’est que de la poudre jetée aux yeux. Souviens toi que tu viens d’un petit pays. Mais dont l’histoire remonte à bien plus loin. Souviens toi que tu y as manqué de beaucoup de surplus et souvent d’essentiel mais jamais d’amour et de chaleur humaine.

Souviens toi que bien avant de marcher sur la lune, il a fallu grimper sur de frêles esquifs et traverser la mer et peut être même l’Océan.

Quand tu regarderas les étoiles sur la bannière, pense a ton cèdre dans sa terre. Quand tu chanteras la terre des hommes libres et la maison des braves, pense à Fakhreddine, Tanios Chahine, Youssef Bey Karam et tous ceux qui sont tombés pour que petit pays ne plie pas (suis mon regard).

Quand on te parlera de diva avant de te pâmer sur Gaga et Queen Bee, souviens toi qu’on peut déchainer les foules ,dans la sobriété, avec sa seule voix. Souviens toi que la lune et nous sommes voisins.

Quand tu te pâmeras sur la blondeur pauvrement imitée ailleurs, souviens toi qu’un habibi contient  souvent plus de promesses de bonheur que 1000 babe .

Avant de partir tu vas devoir aussi voter. Ce choix tu vas le faire seul. J’aurais voulu te donner l’embarras du choix. Mais je suis bien  honteuse de ce qui se présente à toi et de tous les contorsionnistes élaborés par nos politiciens pour assurer leur pérennité. Alors vote pour toi. Oublie l’histoire de tes parents, oublie le passé et ses relents. Vote pour ceux qui te ressemblent à toi et tes amis. Vote pour ceux qui rêvent comme toi. Ceux qui pourraient te rendre un pays .Ceux pour qui gestion publique n’équivaut pas à vol a grande échelle. Ceux qui savent que les déchets se recyclent et ne se jettent pas à la mer. Ceux qui te donneront un pays ou tu auras envie, follement envie de revenir. Et pas seulement pour y danser sur les tables ou y skier à midi et y nager le soir ….

Alors va….Envole toi….Cours après tes rêves. Attrape les. La terre est vaste et l’univers infini.

Mais souviens toi que là- bas, dans la montagne, une petite maison en  pierre t’attend veillée par une lune argentée…..

Dr. Carine Chammas

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5 Commentaires

  1. En effet , lu avec des noeuds dans le ventre et des larmes mêlées à celle de ma fille , qui est de passage , pour promouvoir ce Petit Liban si Grand , avec sa Koullouna box!
    En effet j’ai laissé lâcher sa main , en espérant le meilleur et le Mieux surtout !
    Merci d’avoir mis des mots sur ce qui est ancré en nous , et qui nous permet d’attendre , dans la petite maison en pierre …

  2. C’est l’histoire de chaque libanais, de l’école jusqu’au troisième âge… On n’apprécie la valeur de la patrie, qu’a la fin de la vie… malheureusement !

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