Une économie informelle qui aurait franchi le seuil des 60 %
L’économie non déclarée représenterait désormais plus de 60 % de l’activité économique totale au Liban. L’estimation, rapportée par la presse libanaise du 8 septembre 2026, donne une nouvelle dimension à la crise économique. Elle signifie que l’activité qui échappe totalement ou partiellement aux circuits officiels serait devenue majoritaire. Le chiffre doit toutefois être interprété avec prudence. Il ne correspond pas à une nouvelle mesure officielle du produit intérieur brut publiée par l’Administration centrale de la statistique. Il s’agit d’une estimation de l’importance prise par l’économie informelle. Sa portée reste considérable. Si l’ordre de grandeur est correct, le problème libanais ne concerne plus seulement l’existence d’un secteur parallèle. Il concerne une économie dans laquelle le secteur déclaré pourrait être devenu minoritaire. Une telle évolution modifie profondément le rapport entre l’État, les entreprises et les contribuables. Elle signifie qu’une part très importante des transactions, des revenus ou des activités peut échapper à différents degrés aux déclarations fiscales, aux cotisations et aux statistiques. Toutes les activités informelles ne sont pas pour autant illégales. Une petite entreprise familiale peut exercer une activité licite sans déclarer tous ses revenus. Un travailleur peut être payé en espèces sans contrat officiel. Un commerce peut être enregistré mais ne déclarer qu’une partie de ses ventes. D’autres circuits peuvent en revanche relever directement de la fraude, de la contrebande ou du commerce illégal. Le chiffre de 60 % rassemble donc des réalités très différentes. Il révèle surtout l’ampleur de la zone économique que l’État peine à voir, à mesurer et à taxer.
Cette progression ne peut pas être séparée de la crise ouverte en 2019. L’effondrement du système bancaire a profondément modifié le fonctionnement quotidien de l’économie. Les paiements en espèces ont pris une place beaucoup plus importante. La dollarisation s’est généralisée dans de nombreux secteurs. Les entreprises et les ménages ont dû développer des solutions en dehors d’un système financier devenu incapable d’assurer normalement l’intermédiation. La crise de la livre a renforcé cette évolution. Pendant plusieurs années, les acteurs économiques ont dû composer avec plusieurs taux de change et des règles changeantes. La Banque mondiale a régulièrement décrit la crise libanaise comme l’une des plus graves crises économiques contemporaines. Cette rupture a produit un effet durable : une grande partie de l’activité s’est adaptée en réduisant sa dépendance envers les institutions officielles. Ce mécanisme a permis à des entreprises et à des familles de continuer à fonctionner. Il a également rendu une partie croissante de l’économie plus difficile à mesurer. L’informalité est ainsi devenue à la fois une stratégie de survie et une faiblesse structurelle. Ce qui permet à un acteur individuel de réduire ses coûts peut, à grande échelle, diminuer les ressources de l’État. Le phénomène devient particulièrement problématique lorsqu’il cesse d’être temporaire. Une économie peut absorber une période de forte informalité pendant une crise. Elle rencontre beaucoup plus de difficultés lorsque cette organisation devient la norme.
L’argent liquide a profondément transformé les circuits économiques
La place prise par les espèces constitue l’une des clés de cette transformation. La crise bancaire a détruit une grande partie de la confiance dans les comptes et les paiements bancaires. Les déposants ont perdu l’accès normal à leurs fonds. Les entreprises ont dû trouver d’autres moyens de payer leurs fournisseurs et leurs salariés. Les dollars en espèces ont progressivement occupé une place centrale. Cette économie de liquidités a facilité les transactions dans un environnement financier paralysé. Elle a aussi réduit leur traçabilité. Un paiement bancaire laisse une trace. Un règlement en espèces peut être beaucoup plus difficile à identifier lorsqu’il n’est pas accompagné d’une facture ou d’une déclaration. La multiplication de ces transactions crée donc un environnement favorable au développement de l’économie non déclarée. Elle complique le travail de l’administration fiscale. Elle réduit également la qualité des informations disponibles sur les revenus et les ventes. L’État peut connaître l’existence d’une entreprise sans connaître son activité réelle. Une société peut déclarer une partie de son chiffre d’affaires tout en réalisant d’autres transactions en espèces. L’informalité n’oppose donc pas toujours deux catégories clairement séparées. Elle peut se trouver à l’intérieur même d’entreprises enregistrées.
La dollarisation renforce ce phénomène. Une part importante des prix, des loyers et des salaires privés est désormais exprimée ou payée en dollars. Cette adaptation a permis de réduire l’effet de l’instabilité monétaire sur certaines transactions. Elle a également créé une économie où la circulation de devises physiques occupe une place considérable. Lorsque ces flux ne passent pas par le système bancaire, leur mesure devient difficile. Les statistiques monétaires ne donnent qu’une image partielle de la quantité d’argent réellement utilisée dans les échanges. Le même problème apparaît pour l’administration fiscale. Les revenus encaissés en espèces peuvent être sous-déclarés. Les salaires versés sans déclaration complète réduisent les cotisations. Les ventes sans facture diminuent les recettes liées aux taxes. Une économie très liquide n’est pas nécessairement informelle. Mais lorsque la confiance bancaire est faible et les contrôles limités, les espèces facilitent le passage d’une activité déclarée vers une activité moins visible.
Plus de 60 % d’activité informelle signifie une base fiscale profondément réduite
La première conséquence pour l’État concerne les recettes. Une administration ne peut taxer correctement que ce qu’elle peut identifier. Si une part majoritaire de l’activité échappe totalement ou partiellement aux déclarations, la base fiscale réelle devient beaucoup plus étroite que l’économie elle-même. Le gouvernement peut alors augmenter les taux appliqués aux contribuables identifiés. Cette méthode produit rapidement un déséquilibre. Les entreprises et salariés déclarés supportent une part croissante de l’effort, tandis que ceux qui restent hors du système y contribuent moins. La hausse des taxes peut alors créer une nouvelle incitation à rejoindre l’informalité. Le mécanisme devient circulaire. Une faible collecte entraîne une pression plus forte sur les acteurs visibles. Cette pression rend la formalité plus coûteuse. Une partie des acteurs cherche alors à réduire ses déclarations, ce qui affaiblit encore la collecte.
Cette situation est particulièrement lourde pour le Liban. Le pays doit financer des services publics affaiblis par plusieurs années de crise. Les administrations ont besoin de ressources. Les infrastructures nécessitent des investissements. Les salaires publics doivent être financés. L’armée et les forces de sécurité ont également besoin de moyens. Dans le même temps, l’État tente de restaurer la confiance de ses partenaires internationaux. Une économie largement informelle complique chacun de ces objectifs. Elle réduit la capacité du gouvernement à augmenter durablement ses recettes sans relever les prélèvements sur les acteurs déjà déclarés. Elle rend aussi les prévisions budgétaires moins fiables. Une administration qui ne connaît pas précisément la taille de sa base économique travaille avec une visibilité réduite.
La perte fiscale ne se limite pas à l’impôt sur les bénéfices. Une transaction non déclarée peut échapper à plusieurs prélèvements. Une marchandise entrée sans déclaration complète peut éviter des droits de douane. Sa vente sans facture peut réduire la taxe sur la valeur ajoutée perçue. Les revenus générés peuvent ensuite être sous-déclarés. Si les salariés sont employés sans contrat officiel, les cotisations peuvent également disparaître. Une seule activité informelle peut ainsi produire plusieurs pertes successives pour les finances publiques. À l’échelle d’une économie dont plus de 60 % serait concernée, l’effet potentiel devient considérable.
Les entreprises déclarées se retrouvent face à une concurrence structurellement inégale
Le développement de l’informalité affecte aussi directement le secteur privé organisé. Une entreprise déclarée supporte des coûts que certains concurrents peuvent éviter. Elle paie ses taxes. Elle assume les frais administratifs. Elle doit respecter des procédures comptables et commerciales. Selon son secteur, elle doit aussi satisfaire à des normes et obtenir des autorisations. Ces obligations ont un coût. Elles sont normalement compensées par les avantages d’un système organisé : accès au crédit, sécurité juridique, services publics, protection des contrats et infrastructures. La crise libanaise a réduit plusieurs de ces avantages sans supprimer les obligations. Le résultat est un déséquilibre croissant entre entreprises déclarées et activités informelles.
La baisse rapportée du nombre d’adhérents à la Chambre de commerce, d’industrie et d’agriculture de Beyrouth et du Mont-Liban constitue un autre signal de cette évolution. La presse libanaise du 8 septembre 2026 avance un passage d’environ 14 000 adhérents à 8 000. Ces chiffres doivent être attribués à la source qui les rapporte, car les données publiques accessibles de la Chambre ne permettent pas d’en confirmer directement la série sur une base identique. S’ils sont comparables, ils correspondent à une diminution proche de 43 %. Une telle contraction peut refléter des fermetures, des cessations d’adhésion ou un déplacement vers des formes d’activité moins structurées. Dans chaque cas, elle signale une fragilité du tissu formel.
La concurrence devient particulièrement difficile lorsque les consommateurs ont eux-mêmes perdu du pouvoir d’achat. Une différence de prix relativement faible peut déterminer un achat. Un commerçant qui paie toutes ses obligations peut alors être pénalisé face à un acteur qui en évite une partie. À court terme, le consommateur bénéficie éventuellement d’un prix inférieur. À plus long terme, le système encourage les entreprises à réduire leurs propres déclarations pour rester compétitives. L’informalité produit ainsi sa propre expansion. Plus elle est importante, plus le respect intégral des règles devient coûteux par comparaison.
Les importations rendent le phénomène encore plus coûteux
La structure du commerce libanais amplifie le problème. Le pays dépend fortement des importations pour de nombreux biens essentiels et produits de consommation. La presse libanaise du 8 septembre 2026 avance que les importations représentent plus de 90 % d’une partie du cycle économique évoqué. Ce pourcentage doit lui aussi être replacé dans son contexte et ne peut être assimilé à 90 % du produit intérieur brut. Il souligne néanmoins une caractéristique bien connue du modèle libanais : une forte dépendance envers les marchandises venues de l’étranger.
Dans cette configuration, les frontières et les douanes occupent une place centrale dans la collecte des recettes et la traçabilité. Les marchandises importées doivent être enregistrées, évaluées et soumises aux prélèvements prévus. Lorsqu’un produit entre par un circuit irrégulier ou avec une déclaration incomplète, l’État peut perdre des recettes dès la première étape. Si ce même produit est ensuite vendu dans un circuit informel, la perte se prolonge. Le problème devient donc cumulatif.
Cette dépendance aux importations crée aussi une concurrence directe entre marchandises déclarées et produits introduits dans des conditions différentes. L’importateur qui respecte les procédures intègre les droits et taxes dans son prix. Celui qui les contourne peut disposer d’un avantage important. Les entreprises qui travaillent dans le cadre légal se retrouvent alors confrontées à une concurrence qui ne repose pas seulement sur l’efficacité économique. Elle dépend de la capacité à éviter certaines obligations.
Le phénomène touche enfin la qualité des données commerciales. Les statistiques douanières permettent de suivre les importations officiellement enregistrées. Elles ne peuvent pas mesurer avec la même précision les flux qui échappent aux contrôles. Plus l’écart entre commerce réel et commerce enregistré augmente, plus l’État perd la capacité d’évaluer la demande intérieure. Cette faiblesse complique les politiques économiques et commerciales.
Une économie devenue difficile à mesurer
Une économie informelle supérieure à 60 % pose également un problème statistique majeur. Les indicateurs officiels sont construits à partir de données observables. Les administrations utilisent les déclarations fiscales, les enquêtes, les informations douanières, les données des entreprises et d’autres sources. Lorsque les transactions se déplacent massivement hors de ces circuits, la marge d’incertitude augmente. Le produit intérieur brut peut être estimé grâce à des méthodes statistiques, mais la structure précise de l’activité devient plus difficile à connaître.
Cette incertitude affecte presque tous les indicateurs. Le nombre réel d’emplois peut différer fortement des emplois déclarés. Les revenus effectivement versés peuvent être supérieurs à ceux enregistrés. Les ventes peuvent être sous-estimées. La consommation réelle peut ne pas correspondre aux flux visibles dans les systèmes bancaires. Même la productivité devient plus difficile à mesurer lorsque les heures travaillées et la production ne sont pas correctement enregistrées.
Pour les décideurs, cette faiblesse a des conséquences concrètes. Une politique économique efficace suppose de connaître les secteurs qui progressent et ceux qui reculent. Il faut identifier les entreprises qui créent des emplois et mesurer les revenus des ménages. Il faut également savoir où se trouvent les principales sources de recettes potentielles. Lorsque plus de la moitié de l’économie devient partiellement invisible, ces décisions reposent sur une image incomplète.
La formalisation ne peut pas reposer uniquement sur les contrôles
Réduire une économie informelle d’une telle ampleur ne peut pas se faire uniquement par des inspections et des sanctions. Une partie du phénomène résulte directement de la faiblesse de l’État. Les petites entreprises peuvent rester informelles parce que les procédures sont complexes ou coûteuses. Les travailleurs peuvent accepter des emplois non déclarés faute d’alternative. Dans ces situations, renforcer uniquement les sanctions risque de déplacer l’activité sans résoudre sa cause.
La formalisation suppose donc de rendre l’économie déclarée plus attractive. Les procédures d’enregistrement doivent être simples. Les règles fiscales doivent être prévisibles. Les entreprises doivent pouvoir comprendre leurs obligations. Elles doivent surtout percevoir un avantage à fonctionner dans le système officiel. L’accès au financement, aux marchés étrangers, aux certificats commerciaux et à une justice efficace peut fournir ces incitations.
Le Programme des Nations unies pour le développement, le 16 février 2026, annonçait avec le ministère de l’Économie et du Commerce la création du premier centre national d’assistance commerciale. Le dispositif vise notamment les microentreprises et les petites et moyennes entreprises. Il doit leur fournir des informations sur les procédures et le commerce. Les chambres de commerce participent à ce mécanisme. Ce type d’initiative répond à une partie du problème en réduisant le coût administratif de la formalisation.
Les contrôles restent néanmoins indispensables lorsque l’informalité relève de réseaux structurés, de fraude ou de contrebande. Le traitement ne peut pas être identique pour un travailleur indépendant non déclaré et pour une organisation qui fait entrer de grandes quantités de marchandises en évitant les droits. La politique publique doit donc distinguer l’informalité de survie de l’évasion organisée. La première demande surtout des incitations et une simplification. La seconde nécessite des contrôles, des enquêtes et des sanctions.
Le risque d’une économie officielle devenue minoritaire
Le seuil avancé de 60 % change finalement la nature du problème. Lorsque l’informalité représente une petite partie de l’activité, l’État peut chercher à la réduire depuis un secteur formel dominant. Lorsque l’économie non déclarée devient majoritaire, le rapport s’inverse. Ce sont les entreprises formelles qui peuvent commencer à apparaître comme l’exception dans certains secteurs. Les normes économiques changent alors progressivement. Le paiement sans facture devient banal. Le salaire en espèces devient normal. La sous-déclaration peut être perçue comme une condition de survie plutôt que comme une anomalie.
Cette normalisation représente un danger plus profond que la seule perte fiscale. Elle modifie le comportement des acteurs économiques. Une entreprise qui voit ses concurrents éviter durablement certaines charges peut être tentée de les imiter. Un salarié habitué aux paiements non déclarés perd une partie des protections associées au travail formel. L’État, de son côté, dépend toujours davantage d’un nombre réduit de contribuables identifiables.
L’estimation de plus de 60 % rapportée le 8 septembre 2026 doit donc être considérée comme un signal, et non comme une mesure statistique définitive. Elle décrit une économie dont une grande partie fonctionne désormais en dehors des circuits que l’État contrôle directement. Elle rejoint d’autres signes de contraction du secteur organisé, dont la baisse rapportée des adhérents à la Chambre de commerce de Beyrouth et du Mont-Liban. Dans le même temps, la dépendance aux importations augmente les pertes potentielles lorsque les marchandises échappent aux circuits déclarés. L’enjeu porte désormais sur la capacité de l’État à faire revenir une partie de cette activité dans l’économie visible, sans fragiliser davantage les petites entreprises qui ont trouvé dans l’informalité un moyen de traverser la crise.

