Six ans après l’effondrement financier, la question centrale n’est plus de savoir si le système bancaire libanais a subi des pertes, mais de déterminer leur montant banque par banque et qui doit les absorber. Une véritable revue de qualité des actifs — créances sur la Banque du Liban, dette souveraine, prêts douteux, immobilier saisi, participations et opérations avec des parties liées — pourrait faire disparaître une partie des capitaux encore affichés. Elle pourrait aussi révéler des sous-provisions ou des valorisations trop optimistes. En revanche, parler de « détournement » exige des preuves transactionnelles qu’une simple réévaluation comptable ne peut fournir.
Le vrai sujet : mesurer la perte avant de la répartir
Dans une banque, l’actif représente ce que l’établissement possède ou ce qu’on lui doit : liquidités, obligations, prêts, dépôts auprès d’autres banques, immeubles et participations. Au passif figurent notamment les dépôts des clients. Le capital absorbe les pertes en premier. Si un actif inscrit pour 100 ne vaut réellement plus que 40, la différence doit être reconnue. Tant qu’elle ne l’est pas, le capital comptable peut donner une image plus favorable que la valeur économique.
Le Liban concentre ce problème à une échelle exceptionnelle. À fin 2025, la Banque du Liban évaluait le bilan consolidé des banques commerciales à environ 102 milliards de dollars. Les placements auprès de la banque centrale représentaient encore 77,5 milliards, soit environ 76 % du total. Les dépôts de clientèle en devises atteignaient 86,71 milliards de dollars. L’essentiel du débat ne porte donc pas d’abord sur quelques immeubles : il porte sur la valeur réelle d’une créance gigantesque des banques sur la Banque du Liban.
Le FMI estimait en 2023 les pertes du système financier autour de 70 milliards de dollars, tout en précisant qu’un chiffre exact exigeait une revue complète de la qualité des actifs, banque par banque, et les paramètres de restructuration de la dette publique. Une estimation agrégée décrit le trou du système ; une valorisation individualisée détermine quelles banques sont encore solvables.
Pourquoi une vraie valorisation est explosive
Une Asset Quality Review, ou AQR, ne consiste pas à refaire une photographie comptable avec les mêmes hypothèses. Elle examine la qualité des prêts, garanties, provisions, expositions souveraines, créances sur la banque centrale et participations. Son objectif est d’estimer ce qui est réellement recouvrable. Dans une restructuration, cet exercice permet de savoir si les fonds propres existent encore économiquement.
Pour les actionnaires, l’enjeu est immédiat. Une dépréciation supplémentaire réduit les fonds propres. Si les pertes dépassent le capital, l’établissement devient économiquement insolvable même s’il continue à fonctionner. La loi libanaise sur la résolution bancaire place la valorisation et la hiérarchie d’absorption des pertes au cœur du processus. Le FMI insiste sur un principe : les pertes ne doivent pas être transférées aux déposants avant les actionnaires et les créanciers de rang inférieur.
Chaque dollar de perte reconnu doit être imputé à quelqu’un. Une valorisation plus basse d’un portefeuille de prêts ou d’un actif immobilier réduit le capital. Une décote forte sur les créances envers la Banque du Liban peut l’effacer. La bataille technique sur les hypothèses est donc aussi une bataille sur la propriété future des banques et le partage des pertes.
Le chiffre qui domine tout : 77,5 milliards à la BDL
Le bilan bancaire reste dominé par les placements auprès de la Banque du Liban. Ils s’élevaient à 77,5 milliards de dollars fin 2025, contre 79,6 milliards un an plus tôt. L’Association des banques du Liban indiquait qu’à fin 2024 ces placements représentaient 77,1 % des actifs bancaires et que les dépôts en devises auprès de la BDL équivalaient à environ 90 % des dépôts de clientèle en devises.
Comptablement, une créance sur la banque centrale est un actif. Économiquement, sa valeur dépend de la capacité de la BDL à la rembourser. Or celle-ci a accumulé un déséquilibre massif en devises après des années de financement de l’État, de soutien au taux de change et d’opérations financières avec les banques. Le FMI estimait qu’un assainissement de son bilan nécessiterait une réduction considérable de ses engagements envers les banques, l’État n’ayant pas la capacité de la recapitaliser à hauteur du trou.
Voilà pourquoi l’immobilier, bien qu’important, n’est pas le cœur quantitatif du problème. Si plusieurs milliards de créances sur la BDL ne sont recouvrables qu’en partie ou sur une très longue durée, leur valeur économique est inférieure au nominal. Sans cette estimation, on ne peut pas mesurer sérieusement le capital de chaque banque.
Immobilier : le risque de la valeur sur le papier
Le parc immobilier n’est pas le premier poste du bilan en valeur absolue, mais il peut constituer l’un des endroits où une perte économique reste masquée derrière une valeur d’expertise. Les banques ont récupéré des terrains, appartements, bureaux, hôtels, projets inachevés ou participations immobilières en règlement de créances douteuses. Elles restent aussi exposées par les hypothèques qui garantissent des prêts.
Le mécanisme le plus sensible apparaît lorsqu’une créance douteuse est remplacée par un bien immobilier. Imaginons un promoteur qui doit 30 millions de dollars et ne peut plus rembourser. Il transfère à la banque des immeubles expertisés à 30 millions. Si une expertise indépendante conclut qu’ils ne pourraient être cédés que 16 millions nets, la perte économique de 14 millions n’a pas disparu : elle a seulement changé de ligne dans le bilan.
Cette différence entre valeur comptable, valeur d’expertise et valeur de réalisation est fondamentale. Un immeuble présenté comme valant 20 millions n’est pas nécessairement un actif de 20 millions pour une banque qui doit restaurer sa solvabilité. Il faut déterminer combien un acheteur indépendant paierait réellement, en quelle monnaie, dans quel délai et après quels coûts. Le coût réel et non le coût nominal et surtout sur base d’une vente possible et non d’un maintien artificiel des prix.
Le Liban cumule plusieurs facteurs qui compliquent cette valorisation. Le crédit immobilier s’est effondré depuis 2019, le marché fonctionne largement au comptant, les statistiques restent imparfaites et les prix affichés ne correspondent pas nécessairement aux prix négociés. Les crises politiques, la guerre et les destructions affectent en outre certains territoires. Une expertise fondée sur des références anciennes ou des prix demandés peut donc être excessivement favorable.
Le problème ne date pas de 2019. Dans son évaluation du secteur financier libanais publiée en 2017, le FMI relevait déjà des faiblesses dans le cadre de valorisation des garanties. Il recommandait de renforcer les standards applicables aux évaluateurs et les règles de réévaluation des sûretés. Avant même la crise, la qualité des valeurs immobilières utilisées pour mesurer la couverture des crédits constituait donc un enjeu prudentiel.
Une surévaluation de la garantie produit un effet direct sur les provisions. Pour une créance de 10 millions sur un débiteur en difficulté, un terrain estimé à 9 millions donne l’impression que le risque reste largement couvert. Si ce terrain ne vaut réellement que 5 millions en cas de réalisation, le déficit économique est beaucoup plus élevé. Une expertise trop optimiste peut ainsi retarder la reconnaissance d’une perte.
Il faut également examiner la date des expertises. Un actif valorisé avant la crise à partir d’un marché soutenu par les flux de capitaux et le crédit ne peut pas automatiquement conserver la même valeur en 2026. Une AQR devrait imposer des expertises récentes, des comparables de ventes effectives et une décote de liquidité lorsqu’un actif ne peut être cédé rapidement sans forte réduction de prix.
Le point le plus sensible concerne les parties liées. Pour chaque actif important, l’audit devrait identifier le propriétaire précédent, le débiteur à l’origine du transfert, le prix retenu, l’expert, les liens éventuels avec les actionnaires ou dirigeants et les transactions ultérieures. Un immeuble acquis à une valeur anormalement élevée auprès d’une société liée pourrait, selon les preuves, soulever des questions de gouvernance, de conflit d’intérêts ou justifier une investigation judiciaire.
Le même raisonnement vaut pour les participations dans des sociétés immobilières. Une banque peut ne pas posséder directement un immeuble mais détenir une société dont la valeur dépend de terrains ou de bâtiments. Si ces actifs sont surévalués, la participation bancaire l’est également. Une AQR doit donc remonter jusqu’aux actifs sous-jacents.
Peut-on affirmer aujourd’hui que le parc immobilier des banques libanaises est globalement surévalué ? Non, faute de données publiques banque par banque et actif par actif. Mais cette absence de preuve ne justifie pas de conserver les valeurs existantes sans contrôle. Elle rend au contraire indispensable une expertise indépendante systématique.
Ce qu’un stress test immobilier devrait mesurer
Faute de publication d’un inventaire consolidé suffisamment détaillé du parc immobilier détenu directement ou indirectement par les banques, il serait trompeur de chiffrer aujourd’hui la perte totale. L’exercice pertinent consiste à appliquer, actif par actif, plusieurs scénarios de valeur de réalisation. Une baisse de 20 % testerait un marché simplement illiquide ; 40 % simulerait une correction sévère ; 60 % correspondrait à une situation de vente très difficile ou à des expertises initiales particulièrement optimistes.
À titre pédagogique, si une banque détenait 500 millions de dollars d’actifs immobiliers comptabilisés à leur valeur d’expertise, une décote de 20 % créerait 100 millions de pertes supplémentaires. À 40 %, la perte atteindrait 200 millions ; à 60 %, 300 millions. Si cette banque ne disposait que de 250 millions de fonds propres économiques avant le test, le troisième scénario suffirait à les effacer. Ces chiffres sont un exemple de mécanique comptable, non une estimation du portefeuille d’une banque libanaise réelle.
Le test doit surtout comparer la perte immobilière au capital de chaque établissement. Une décote qui paraît modeste à l’échelle du système peut être fatale à une banque dont les fonds propres sont déjà absorbés par les pertes sur la BDL et la dette souveraine. L’immobilier peut ainsi constituer la couche de pertes supplémentaire qui fait basculer un établissement de la sous-capitalisation à l’insolvabilité.
Prêts douteux : un portefeuille extrêmement dégradé
La BDL indiquait dans sa revue de décembre 2025 que le ratio des prêts classés dans les catégories de risque 4, 5 et 6 atteignait 86,3 % en octobre 2025, selon la définition retenue. Ce niveau traduit un portefeuille extrêmement dégradé. La contraction du crédit depuis 2019 a aussi modifié le stock : des prêts ont été remboursés ou réduits tandis qu’une part importante des expositions difficiles demeure.
Pour valoriser un prêt douteux, il faut estimer ce que l’emprunteur peut réellement rembourser et ce que vaut la garantie. Si une entreprise doit 10 millions mais ne produit plus assez de trésorerie, la créance ne vaut pas mécaniquement 10 millions. Si la banque compte sur un terrain hypothéqué, il faut intégrer son prix de vente réaliste, le rang de l’hypothèque, les délais judiciaires, les autres créanciers et les coûts.
IFRS 9 impose en principe une logique de pertes de crédit attendues. La BDL a adopté ce cadre dès 2017 et l’a modifié pendant la crise. Mais une norme ne garantit pas que toutes les hypothèses reflètent correctement une crise systémique. Une AQR indépendante sert précisément à tester classifications, provisions, garanties et scénarios de recouvrement.
Détournement d’actifs ? Trois phénomènes à distinguer
Le terme « détournement » est tentant dans un pays où les déposants ont perdu l’accès normal à leurs comptes. Une analyse économique doit pourtant séparer trois phénomènes. Le premier est la mauvaise allocation de l’épargne : les banques ont massivement placé les fonds auprès de la BDL et de l’État. Le deuxième est la mauvaise valorisation ou le sous-provisionnement : un actif reste inscrit au-dessus de ce qui peut être récupéré. Le troisième est le détournement au sens juridique : transfert frauduleux d’un actif ou avantage indu à une personne déterminée.
Les deux premiers peuvent être identifiés par une revue comptable et prudentielle. Le troisième exige des relevés de transactions, l’identification des bénéficiaires effectifs, l’examen des opérations avec parties liées, des transferts transfrontaliers, des décisions des conseils et des prix de cession. Une banque peut être insolvable sans détournement. À l’inverse, une opération frauduleuse peut exister même si le reste du bilan est correctement évalué.
Le risque de transactions avec parties liées mérite toutefois une attention particulière. Dans son diagnostic sur la gouvernance et la corruption publié en 2026, le FMI relève des vulnérabilités liées notamment au poids des banques familiales, à un cadre historiquement incomplet sur les parties liées et au manque de transparence de la supervision. Le secret bancaire avait également compliqué l’identification de certaines relations avant son amendement en avril 2025.
Une investigation devrait donc demander non seulement combien vaut un immeuble, mais qui l’a vendu à la banque, à quel prix, avec quelle expertise, qui était le débiteur initial et quels liens existaient entre les parties. Même logique pour les participations, crédits à des sociétés liées et cessions d’actifs. C’est ainsi qu’un soupçon général peut devenir un fait vérifiable et, éventuellement, une question judiciaire.
Pourquoi le capital affiché peut être trompeur
Les statistiques de la BDL affichaient encore 452 027 milliards de livres de comptes de capital pour les banques commerciales en juin 2026, soit environ 5,05 milliards de dollars au taux de 89 500 livres. Ce chiffre ne signifie pas que le secteur dispose de 5 milliards de dollars immédiatement mobilisables. Il s’agit d’un agrégat comptable dont la solidité dépend de la valeur des actifs placés en face.
Prenons une banque avec 10 milliards d’actifs, 9 milliards de passifs et 1 milliard de capital. Si un audit conclut que les actifs ne valent plus que 8 milliards, le milliard de capital disparaît et il reste un déficit de 1 milliard. Dans le cas libanais, cette mécanique est démultipliée par l’exposition commune à la BDL : une baisse de la valeur recouvrable de cette créance frappe plusieurs établissements en même temps.
Deux banques ayant la même créance nominale sur la BDL peuvent pourtant avoir des situations différentes selon leurs actifs étrangers, leurs prêts, leurs garanties, leur capital, leurs actionnaires et les flux enregistrés depuis 2019. Une solution uniforme sans diagnostic banque par banque risque donc de sauver des établissements insolvables ou de sacrifier une banque qui pourrait être recapitalisée.
Qui a intérêt à encadrer l’évaluation ?
Il serait excessif d’affirmer que toutes les banques libanaises « refusent une estimation réelle » comme s’il existait une position identique de chaque établissement. Le secteur conteste toutefois depuis des années plusieurs projets de répartition des pertes et leurs hypothèses. Une étude commandée en 2026 par l’Association des banques du Liban a modélisé des scénarios dans lesquels seulement une poignée de banques survivraient à certaines modalités de restructuration. Cela montre l’ampleur de l’enjeu.
Les banques disposent aussi d’un argument recevable : une valorisation arbitrairement basse peut détruire inutilement une institution viable. Une AQR n’est crédible que si les mêmes règles s’appliquent à tous, si les experts sont indépendants et si les hypothèses sont documentées. Valoriser une créance sur la BDL à zéro sans analyse serait aussi peu sérieux que la maintenir à 100 % du nominal par convention.
Le conflit d’intérêts demeure néanmoins évident. Les actionnaires veulent préserver leurs fonds propres. Les dirigeants veulent préserver leur établissement. L’État cherche à limiter sa contribution. La BDL doit restaurer son bilan. Les déposants veulent récupérer leurs créances. Chaque acteur peut préférer une méthode qui déplace davantage de pertes vers les autres. C’est précisément la justification économique d’une expertise indépendante.
Ce qu’une AQR sérieuse devrait vérifier
Une revue crédible doit d’abord réconcilier chaque créance et chaque dette entre les banques et la BDL. Elle doit ensuite valoriser la dette souveraine avec des hypothèses cohérentes avec sa restructuration, examiner les prêts significatifs, recalculer les provisions et vérifier les garanties. Les actifs immobiliers doivent être réexpertisés avec des comparables de transactions effectives et des décotes de liquidité lorsque le marché est étroit.
Le contrôle doit aussi cartographier les parties liées : actionnaires, administrateurs, dirigeants, familles, sociétés contrôlées et bénéficiaires effectifs. Les gros crédits accordés avant la crise doivent être confrontés aux garanties, remboursements et restructurations. Les transferts et cessions d’actifs autour de 2019 méritent un examen particulier lorsqu’ils ont pu favoriser un initié ou modifier l’ordre économique entre créanciers.
Enfin, l’audit doit distinguer les dollars réellement disponibles des créances libellées en dollars mais non immédiatement convertibles en liquidités externes. La crise a montré qu’un dollar inscrit sur un compte n’était pas toujours équivalent à un dollar transférable. Une valorisation ignorant liquidité, maturité et risque de contrepartie reproduirait l’une des ambiguïtés fondamentales de la crise.
Ce que les chiffres ne disent toujours pas
Les agrégats ne répondent pas à la question décisive : quelle est la valeur nette de chaque banque après reconnaissance de toutes les pertes ? Le bilan bancaire est passé d’environ 256 milliards de dollars en juin 2019 à près de 102 milliards fin 2025, une contraction proche de 60 %. Cette contraction ne signifie pas que les déposants ont récupéré la différence en dollars frais : elle combine retraits encadrés, règlements, changements de conversion, réductions de bilan et pertes de valeur.
La concentration de 77,5 milliards de dollars auprès de la BDL montre la sensibilité du système. À titre purement illustratif, une décote de 10 % sur ce poste représenterait 7,75 milliards de dollars, davantage que les comptes de capital consolidés affichés en juin 2026 convertis au taux de 89 500 livres. Ce calcul ne préjuge nullement de la décote qui sera retenue. Il montre pourquoi quelques points de valorisation peuvent décider de la solvabilité de nombreuses banques.
Le même raisonnement vaut pour les prêts et l’immobilier, mais sur des montants moins systémiques. Une banque qui a mieux provisionné ses crédits, conservé des actifs liquides à l’étranger et limité les opérations avec parties liées peut sortir d’une AQR dans une situation très différente d’une banque de taille comparable. C’est précisément l’information qui manque au débat public.
La valorisation décide aussi du sort des déposants
La question semble comptable, mais ses conséquences sont concrètes. Si les actifs sont artificiellement maintenus à une valeur élevée, les actionnaires conservent sur le papier un capital qui pourrait ne plus exister économiquement. Si, parallèlement, les déposants supportent restrictions, remboursements étalés ou pertes implicites, la hiérarchie normale d’absorption des pertes est contournée dans les faits.
À l’inverse, reconnaître tous les actifs à leur prix de liquidation immédiate peut également détruire de la valeur. Certains actifs illiquides produiront peut-être des flux futurs supérieurs à leur prix de vente forcée aujourd’hui. Une restructuration rationnelle doit distinguer valeur de liquidation, valeur économique à long terme et liquidité immédiatement disponible. Ces notions ne sont pas interchangeables.
Le FMI a rappelé en février 2026 que la stratégie devait respecter la hiérarchie des créances tout en restant compatible avec la liquidité disponible et la soutenabilité de la dette publique. Cela ferme la porte aux solutions magiques. L’État ne peut promettre des dizaines de milliards qu’il ne possède pas. La BDL ne peut transformer une créance comptable en dollars frais sans actifs correspondants. Les banques ne peuvent restituer ce qu’elles n’ont plus sans recapitalisation, récupération ou réalisation d’actifs.
Pourquoi la transparence est devenue une condition économique
Le débat libanais a longtemps opposé des chiffres globaux. Or la confiance ne reviendra pas avec un nouveau chiffre agrégé. Elle suppose des résultats banque par banque, une méthodologie commune, des auditeurs indépendants, des règles sur les conflits d’intérêts et une explication de la façon dont chaque grande catégorie d’actifs a été valorisée. Dans les pratiques internationales, les AQR servent précisément à clarifier la situation des établissements et leurs besoins en capital.
La publication ne signifie pas exposer les données personnelles de chaque emprunteur. Elle signifie rendre intelligibles les résultats : capital avant ajustement, pertes supplémentaires, valeur des créances souveraines et sur la BDL, provisions sur crédits, décotes immobilières, besoins de recapitalisation et décision de résolution. Sans cette transparence, chaque acteur peut continuer à produire son propre bilan économique.
L’enjeu dépasse les anciens dépôts. Un système bancaire qui ne reconnaît pas ses pertes ne peut pas reprendre normalement le crédit. Les nouveaux investisseurs hésitent à apporter du capital s’ils ignorent les passifs qu’ils reprennent. Les nouveaux déposants évitent le système s’ils craignent que leur argent serve à combler des trous anciens. La valorisation est donc une condition de redémarrage de l’intermédiation financière, pas seulement un exercice de responsabilité sur le passé.
Ce que pourrait révéler la vraie photographie
Une AQR complète pourrait aboutir à plusieurs résultats simultanés. Certaines banques pourraient conserver un capital positif après ajustements et être recapitalisées. D’autres pourraient voir leurs fonds propres entièrement effacés. Certaines valorisations immobilières pourraient être corrigées à la baisse, d’autres confirmées. Des prêts pourraient nécessiter des provisions supplémentaires. Des opérations avec parties liées pourraient être régulières ou, au contraire, justifier des investigations complémentaires.
Ce diagnostic pourrait aussi montrer que le débat public surestime l’importance relative de certains postes. Même si des immeubles ont été surévalués, le principal risque systémique demeure la créance sur la Banque du Liban. Une correction immobilière de quelques centaines de millions ne résoudrait pas un déséquilibre financier qui se compte en dizaines de milliards. L’immobilier est donc un révélateur possible de pratiques comptables ; il n’est pas l’explication unique du trou.
La question du « détournement » doit suivre la même discipline. Une AQR peut faire apparaître une transaction anormale, une créance liée, une garantie surévaluée ou une cession suspecte. Elle ne peut pas transformer automatiquement ces anomalies en infraction pénale. Il faut ensuite établir l’intention, le bénéficiaire, le préjudice et le cadre juridique applicable. C’est la frontière indispensable entre analyse économique et accusation.
Pourquoi le retard profite au statu quo
Plus la reconnaissance des pertes est retardée, plus le système fonctionne dans une zone grise. Les banques anciennes restent juridiquement présentes sans exercer pleinement leur fonction de financement. Les déposants récupèrent progressivement des montants limités selon les mécanismes autorisés. Le crédit bancaire reste très inférieur à son niveau d’avant-crise et une grande partie de l’économie fonctionne en espèces ou en dollars frais hors des circuits traditionnels.
Ce statu quo a un coût macroéconomique. Une économie sans intermédiation bancaire efficace investit moins, finance difficilement les petites entreprises et dépend davantage de l’autofinancement ou de capitaux extérieurs. La BDL elle-même a souligné que l’effondrement du crédit réduit l’investissement privé, la formation de capital et l’efficacité de la transmission monétaire. Le coût d’une valorisation retardée n’est donc pas seulement supporté par les déposants : il pèse sur la croissance future.
Il existe cependant une raison légitime de ne pas précipiter l’exercice : une mauvaise AQR serait presque aussi dangereuse que l’absence d’AQR. Si les évaluateurs dépendent des acteurs évalués, si les données sont incomplètes ou si les règles changent en cours de route, le résultat sera contesté devant les tribunaux et perdra sa fonction de référence. La rapidité doit donc venir après l’indépendance, l’accès aux données et une méthodologie publique.
La question décisive n’est plus « combien manque-t-il ? »
Après six années de crise, le Liban connaît déjà l’ordre de grandeur du problème. Ce qui manque est une allocation vérifiable des pertes. Il faut savoir combien vaut chaque banque après décote de ses créances sur la BDL et l’État, après provisionnement réaliste des prêts, après réévaluation des garanties et de l’immobilier, et après examen des opérations avec parties liées. C’est seulement ensuite que l’on peut déterminer le capital à effacer, les nouveaux fonds à apporter et les ressources réellement disponibles pour les déposants.
Le refus ou la contestation d’une valorisation n’a donc pas besoin d’être expliqué par une théorie de détournement généralisé. Une motivation économique beaucoup plus simple suffit : la valeur retenue décide qui perd son capital, qui conserve le contrôle d’une banque et quelle part de la facture peut être déplacée vers d’autres acteurs. Cela n’exclut pas l’existence d’abus individuels. Cela signifie seulement que ceux-ci doivent être démontrés dossier par dossier.
La prochaine étape décisive sera donc moins un nouveau plan global qu’une photographie indépendante et opposable des bilans. Si elle est complète, elle pourra confirmer certaines valeurs, en corriger d’autres et déclencher des enquêtes là où des anomalies apparaissent. Si elle reste partielle ou négociée autour des intérêts des acteurs, le Liban continuera à discuter du partage d’une perte dont il refuse encore de mesurer précisément la localisation.
Repères chiffrés
| Indicateur | Valeur | Lecture |
| Bilan bancaire, juin 2019 | 256 Md USD | Avant l’effondrement |
| Bilan bancaire, fin 2025 | ≈ 102 Md USD | Contraction proche de 60 % |
| Placements auprès de la BDL, fin 2025 | 77,5 Md USD | ≈ 76 % des actifs |
| Dépôts clientèle en devises, fin 2025 | 86,71 Md USD | Passif central |
| Prêts catégories de risque 4-6, oct. 2025 | 86,3 % | Portefeuille très dégradé |
| Comptes de capital, juin 2026 | 452 027 Md LBP | ≈ 5,05 Md USD à 89 500 |
| Pertes estimées par le FMI, 2023 | ≈ 70 Md USD | Avant AQR banque par banque |
Références et liens
Banque du Liban, Macroeconomic Review, décembre 2025 : https://www.bdl.gov.lb/CB%20Com/Publications/Publications/Annual%20Report_2_En%C2%A711651_3.pdf
Banque du Liban, statistiques du bilan consolidé des banques commerciales et comptes de capital : https://www.bdl.gov.lb/economicandfinancialdata.php
FMI, Lebanon: 2023 Article IV Consultation, annexe sur la restructuration financière : https://www.elibrary.imf.org/view/journals/002/2023/237/article-A001-en.xml
FMI, mission au Liban, 13 février 2026 : https://www.imf.org/en/news/articles/2026/02/13/pr-26050-lebanon-imf-staff-concludes-visit
FMI, Diagnostic Report on Governance and Corruption, avril 2026 : https://www.imf.org/-/media/files/publications/tar/2026/english/tarea2026047.pdf
FMI, Financial Sector Assessment Program, Liban, 2017 : https://www.elibrary.imf.org/view/journals/002/2017/021/article-A001-en.xml
Association des banques du Liban, Annual Report 2024 : https://www.abl.org.lb/Library/Assets/Gallery/Documents/Annual%20Report%20%202024%20-%20Anglais%20-%20Final%20version.pdf
Banque du Liban, loi n° 23 du 14 août 2025 sur la résolution et la restructuration bancaire : https://www.bdl.gov.lb/laws.php
Scénario pédagogique de stress immobilier
| Valeur comptable hypothétique | Décote | Valeur après stress | Perte reconnue |
| 500 M USD | 20 % | 400 M USD | 100 M USD |
| 500 M USD | 40 % | 300 M USD | 200 M USD |
| 500 M USD | 60 % | 200 M USD | 300 M USD |
Note : scénario illustratif destiné à montrer l’effet d’une réévaluation sur les fonds propres. Il ne constitue pas une estimation d’une banque ou du secteur libanais.


