En déplacement samedi 12 septembre 2026 à Nabatiyeh, quelques jours après une série de frappes israéliennes contre la ville, le président Joseph Aoun a déclaré qu’il n’y aurait « pas de nouvelles négociations avec Israël pour le moment ». Accompagné des chefs des principaux appareils de sécurité, il s’est rendu au sérail gouvernemental dans un contexte où des institutions publiques, un bâtiment du ministère des Finances et l’hôpital Ghandour ont été visés. La visite intervient aussi au moment où le chef de l’État fait face à une contestation croissante de sa stratégie de négociation, ses détracteurs estimant que les engagements pris par Beyrouth n’ont pas obtenu de contreparties israéliennes suffisantes.
Joseph Aoun à Nabatiyeh après une semaine de frappes
Joseph Aoun a choisi Nabatiyeh pour adresser l’un de ses messages les plus fermes depuis l’ouverture du processus de négociation avec Israël. Arrivé samedi au sérail gouvernemental de la ville, avec les chefs des appareils de sécurité, le président a affirmé qu’aucune nouvelle négociation avec Israël n’était prévue « pour le moment ». Il a parallèlement présenté le retrait israélien, le retour des prisonniers, le retour des déplacés et la reconstruction comme des « constantes nationales » que l’État s’engage à mettre en œuvre.
Le lieu et le calendrier donnent à cette déclaration une portée particulière. Le 6 septembre, des frappes israéliennes ont touché Nabatiyeh et ses environs. Le bâtiment du ministère des Finances dans la ville a subi d’importants dégâts et l’hôpital Ghandour, à Nabatiyeh el-Faouqa, a été détruit. Le ministère libanais de la Santé a également fait état de morts et de blessés lors de plusieurs attaques dans le caza au cours des premiers jours de septembre.
La présidence avait alors dénoncé une escalade visant désormais directement des institutions de l’État et des infrastructures civiles. Joseph Aoun avait cité le bâtiment du ministère des Finances, mais aussi un précédent ciblage d’un centre de la Sûreté de l’État qui avait fait des morts. Sa présence à Nabatiyeh, entouré des responsables sécuritaires, intervient donc dans une ville devenue l’un des symboles de la pression militaire exercée sur les institutions libanaises dans le Sud.
Le sérail, symbole d’un État directement exposé
L’arrivée au sérail gouvernemental ne relève pas seulement du protocole. Dans la région de Nabatiyeh, des bâtiments administratifs, sécuritaires, municipaux, scolaires et sanitaires ont été touchés au fil des opérations israéliennes. En août, l’armée libanaise avait notamment annoncé la destruction par les forces israéliennes du bâtiment municipal, de l’école publique, du dispensaire et d’une garderie à Zawtar el-Charqiyé, dans le caza de Nabatiyeh.
Cette série d’attaques nourrit une question devenue centrale pour la présidence : comment réaffirmer l’autorité de l’État dans le Sud lorsque ses propres structures et ses forces sont elles-mêmes exposées ? L’armée a publiquement affirmé le 9 septembre que les attaques israéliennes entravaient ses efforts de déploiement et menaçaient la stabilité. Elle avait alors évoqué les frappes contre les zones résidentielles et les institutions ainsi que les destructions dans le Sud.
C’est dans ce contexte que Joseph Aoun s’est présenté à Nabatiyeh avec les responsables des appareils de sécurité. Trois jours plus tôt, il avait présidé à Baabda une réunion consacrée au Sud en général et à Nabatiyeh en particulier. Le commandant de l’armée Rodolphe Haykal, les directeurs des Forces de sécurité intérieure, de la Sûreté générale, de la Sûreté de l’État et de la Défense civile, ainsi que les principaux responsables du renseignement, y avaient participé.
Pas de nouvelles négociations avec Israël « pour le moment »
La déclaration de Nabatiyeh marque surtout un changement de ton. Depuis plusieurs mois, Joseph Aoun défend la négociation comme le moyen d’éviter une nouvelle guerre et d’obtenir le rétablissement de la souveraineté libanaise. Il avait encore insisté au début de septembre sur la nécessité d’appliquer intégralement les engagements conclus, en refusant une mise en œuvre à sens unique.
Samedi, le président n’a pas annoncé l’abandon définitif de la voie diplomatique. Les mots « pour le moment » sont essentiels. Ils indiquent une suspension ou, au minimum, l’absence d’une nouvelle séquence immédiate. Cette précision est d’autant plus importante que des discussions prévues à Rome ont été reportées, tandis que les contacts diplomatiques autour du dossier libano-israélien se poursuivent.
Joseph Aoun fixe en revanche des conditions politiques très lisibles. Le retrait des forces israéliennes, le dossier des prisonniers, le retour des populations déplacées et la reconstruction doivent produire des résultats concrets. En les qualifiant de constantes nationales, il cherche à replacer ces dossiers au-dessus du débat sur la méthode de négociation elle-même.
Une stratégie présidentielle sous le feu des critiques
Cette inflexion intervient alors que la stratégie suivie par Joseph Aoun est de plus en plus contestée au Liban. Depuis l’accord-cadre conclu en juin, ses adversaires politiques et une partie des voix critiques dans le Sud lui reprochent d’avoir accepté des engagements importants sans obtenir, jusqu’ici, le retrait israélien attendu ni l’arrêt durable des frappes. Cette critique s’est renforcée à mesure que les attaques se poursuivaient et que les destructions touchaient des localités où l’État affirme vouloir rétablir son autorité.
Le reproche porte sur un déséquilibre perçu : le Liban est appelé à renforcer le contrôle de l’État, à déployer l’armée et à avancer sur la question des armes du Hezbollah, alors qu’Israël maintient des forces dans le Sud et conditionne son retrait au désarmement du mouvement chiite. En août, le ministre israélien de la Défense, Israël Katz, avait explicitement lié le retrait à un désarmement complet du Hezbollah. Washington avait parallèlement rappelé son opposition à une présence israélienne permanente et demandé l’application du cadre convenu.
Les critiques ne viennent pas d’un seul camp. Le Hezbollah rejette une partie du processus et refuse que la question de ses armes soit dissociée d’un retrait israélien. Nabih Berri a également exprimé des réserves sur la conduite des discussions. Dans les zones directement touchées, la contestation prend une forme plus immédiate : des habitants déplacés et des responsables locaux demandent ce que les accords ont concrètement changé alors que les frappes, les démolitions et les déplacements continuent.
Il serait toutefois inexact de présenter cette critique comme un consensus national. Joseph Aoun conserve des soutiens à sa stratégie diplomatique et défend l’idée qu’une confrontation militaire ne permettrait pas au Liban d’obtenir de meilleures garanties. Le débat porte donc moins sur les objectifs — retrait, souveraineté, retour des habitants et reconstruction — que sur le prix payé, le calendrier et les contreparties effectivement obtenues.
Le contraste entre engagements libanais et réalité du terrain
La visite de Nabatiyeh rend ce débat particulièrement visible. L’État libanais affirme respecter ses engagements et renforcer son dispositif sécuritaire, tandis que l’armée dit que les opérations israéliennes compliquent précisément l’exécution de ses missions. Le 9 septembre, son commandement a dénoncé une nouvelle vague d’attaques contre des zones résidentielles et des institutions, estimant qu’elles entravaient ses efforts pour établir la stabilité.
Les chiffres des premiers jours de septembre illustrent l’ampleur de la pression sur le caza de Nabatiyeh. Le ministère de la Santé a fait état de 28 morts et 69 blessés sur trois jours d’attaques dans plusieurs localités du district. À Kfar Roummane, les frappes du 7 septembre ont notamment tué des enfants, des femmes et un secouriste. D’autres attaques ont touché Nabatiyeh el-Tahta, Nabatiyeh el-Faouqa, Arab Salim et les environs.
Israël affirme de son côté viser le Hezbollah, ses combattants et ses infrastructures militaires, et présente plusieurs de ses opérations comme des réponses à des attaques du mouvement contre ses forces. Les autorités libanaises contestent la proportionnalité de ces opérations et dénoncent les atteintes aux civils, aux services publics et aux institutions de l’État.
Ce décalage nourrit la pression sur Baabda. La promesse présidentielle était que la voie diplomatique puisse produire davantage de sécurité et favoriser le retour de l’État. Or, dans une partie du Sud, la population voit encore des villages détruits, des habitants déplacés et des administrations frappées. C’est cette contradiction que Joseph Aoun doit désormais gérer politiquement.
Nabatiyeh, démonstration de présence et message à Israël
Le déplacement de samedi répond en partie à cette contestation. En venant lui-même à Nabatiyeh, avec le commandement militaire et sécuritaire, Joseph Aoun cherche à montrer que l’État ne se retire pas du terrain au moment où ses institutions sont visées. Le message s’adresse aux habitants du Sud, mais aussi à Israël et aux médiateurs internationaux.
La présence des chefs sécuritaires donne à la visite un caractère opérationnel et institutionnel. Elle prolonge la réunion de Baabda du 9 septembre, au cours de laquelle la présidence avait examiné les moyens de renforcer la présence des forces légales. Elle vise également à empêcher qu’un vide sécuritaire soit invoqué pour justifier une prolongation des opérations israéliennes ou du maintien de forces au Liban.
La déclaration sur les négociations ajoute désormais une dimension diplomatique à cette démonstration. Joseph Aoun ne ferme pas définitivement la porte, mais il signifie que la poursuite du dialogue ne peut être présentée comme une fin en soi. Le président se retrouve ainsi contraint de montrer que la négociation doit produire des contreparties visibles si elle veut conserver une légitimité politique au Liban.
La suite de la visite à Nabatiyeh sera donc observée à travers deux questions concrètes : les mesures que l’État annoncera pour les habitants et les institutions touchés, et les conditions que Baabda posera avant toute reprise des discussions avec Israël. Après les frappes contre Nabatiyeh et la contestation croissante de la stratégie suivie depuis juin, ces réponses pèseront directement sur la crédibilité de la ligne présidentielle.


