Un avion de la MEA à l'aéroport international de Beyrouth.
Un avion de la MEA à l'aéroport international de Beyrouth.

Avant d’avoir passé des semaines à l’hôpital auprès de mon père, je ne laissais pas ma voix s’élever tant mon père, lui, élevait la sienne. Je devais inconsciemment sans doute faire la balance. Aujourd’hui, c’est pour lui, mon vieux père fragilisé, que j’écris, que je me dois de monter le ton, même si ce n’est que par écrit. Car ne pas désigner, ne pas nommer, c’est collaborer…C’est ce silence complice qui a, en grande partie, mené au Liban exsangue d’aujourd’hui.  

C’est au cœur de l’hôpital que j’ai découvert les commerçants de la vulnérabilité les plus féroces et notre déchéance, nous autres libanais.  Puisque c’est au plus fort de nos valeurs, dans notre légendaire sens de l’hospitalité que nous sommes atteints, qui plus est dans les lieux sensés le mieux la symboliser,  c’est-à-dire les lieux de soins : la médecine, l’hôpital, les centres de soin. Le citoyen démuni, vulnérable y est taxé au prix fort. Le mépris de la vulnérabilité est tout simplement le mépris de la condition humaine…

Dans un  hôpital universitaire, on nous demande de ramener la boîte de kleenex, les couches, parce que c’est moins cher et qu’autrement on nous les facturera – on nous prévient tout de même – x fois plus. Mais c’est surtout le médecin appelé aux urgences, qui n’arrive qu’une heure ou deux plus tard alors que l’hémorragie s’empare du cerveau de l’homme fort. Ce médecin que l’on ne croise que deux fois, à chaque fois cinq minutes, dans le couloir, qui ne prend pas plus de trois minutes pour répondre à la famille déboussolée ou pour observer son patient. Et qui ne veut surtout pas se coordonner avec son confrère en charge des soins intensifs, lequel est aux abonnés absents – merci par ailleurs à mes  amis médecins qui se sont tenus à mes côtés, par téléphone.  Pendant que le patient est entre la vie et la mort et que l’on en est à vous demander si vous souhaitez une intubation ou pas.  Tous ces égos qui refusent de se parler, de se coordonner entre eux, le sort de vies fragiles entre leurs mains… Le tout sur fond de business hospitalier. La violence est économique, la violence est dans l’indifférence, la violence est dans l’absence, dans l’inattention, dans la non-assistance à personne en danger. Ceci n’est pas du soin, ceci est du business.

La fille du patient dans le lit voisin raconte aussi que lorsqu’elle avait appelé pour emmener son père à  l’hôpital, on lui avait répondu qu’il n’y avait pas de place. Son père bénéficie d’une assurance de militaire ou autre corps d’Etat, je ne sais plus lequel. Elle-même rappelle une demi-heure plus tard et leur dit « je vous paie en USD fresh » pour se voir répondre « oui, vous pouvez venir »…  Hommes amorphes, exactement à l’image de ceux qui nous gouvernent. Ce n’est pas seulement dans les hautes sphères que ça se passe, lesquelles, soit dit en passant n’ont rien de haut à part le titre de fonctions supposées nobles. Si c’est cela l’esprit qu’ils inculquent à leurs étudiants dans un hôpital dit universitaire! Même topo dans un centre de rééducation: les prix sont tous en USD et sont faramineux. Le centre dépend d’une congrégation religieuse. On ne peut même plus assurer un minimum de dignité à ses vieux parents, leur donner les soins les plus nécessaires quand ils sont frappés par la vie.

C’est une question de dignité… Si je quitte le Liban, ce sera pour préserver ma dignité. L’image de la Vierge transportant son enfant et fuyant vers l’Egypte me poursuit avec entêtement. Si, si, même si c’est là que tu es née, même si c’est là que tu appartiens, protège ton enfant, protège celui qui est fragilisé et que tu peux secourir. Pars. Pas de culpabilité. Protège l’enfant en toi, protège la vie en toi. La compagnie d’assurance que mes parents paient chacun 8000 USD par an, a passé des heures à chicaner avec l’hôpital pendant que mon père chéri était prêt à sortir, habillé, beau. Epuisé, il a attendu sur cette chaise d’hôpital pendant huit heures que la compagnie d’assurance – des plus grandes – et l’hôpital – des plus grands  –  aient finalisé les formalités, chacun cherchant à tirer la corde vers soi, cherchant par tout moyen à se décharger de leurs responsabilités.

Nous attendons les tractations entre l’assurance et l’hôpital comme on attend un verdict, tout en ne voulant pas faire sentir à notre vieux père notre préoccupation. Soudain, nous devenons les parents de nos parents et nous ressentons tout le poids que ce pays sans système de protection sociale aucune, a fait peser sur leurs épaules. Mon père ingénieur aéronautique, diplômé de Chicago University ; ma mère, professeure de langues, 62 ans au service de l’Ambassade des Etats Unis, idem zéro retraite, zéro pension, zéro sécurité sociale. La compagnie d’assurance payée plusieurs milliers de dollars par mes parents, ne prend pas en charge non plus les honoraires qu’il faut payer cash, au quotidien, aux aides-soignants matin et soir, physio, orthophoniste, etc . Leurs tarifs horaires se chiffrent par centaines de milliers, tous les jours, pendant que les banques restreignent la capacité de retrait.

Voilà l’automne de la vie dans le Liban de 2021 pour un vieux couple éduqué et qui a travaillé toute sa vie. Peut-on laisser un être très blessé et donc incapable de s’exprimer, de prendre en charge entièrement sa révolte, sans relayer sa voix, sans le soigner ?

Dans une rencontre du Pèlerin en ligne avec Eric-Emmanuel Schmitt, autour de son livre Paradis Perdus, on apprend que le roman commence avec le Liban. La journaliste lui demande : « Pourquoi Beyrouth ? » Il mentionne notre « vitalité qui le fascine, que nous sommes une leçon de vitalité, que nous dansons toujours sur un volcan ». Oui Monsieur, j’adore la danse ; non, Monsieur, maintenant on n’arrive plus à danser. Pourtant, oui, la Pâque est plus forte que la Peste. C’est bien moi qui écrivais cela en reprenant le  philosophe Fabrice Hadjaj, mais c’était l’année dernière. Cette année, je ne suis plus si sûre.

Les migrations ont toujours fait partie de l’histoire humaine, explique Schmitt. Je m’y résous ; cela fait un moment que ça me trotte dans la tête. Maintenant, je commence à l’intégrer et j’ai un peu peur malgré tout, de ce qu’un deuxième exil me réserve en milieu de vie. Mais je le sais nécessaire. Ce Christ que l’on célèbre dans la Pâque qui vient n’a pas dit : vous crèverez de faim et vous ramperez. Il a dit je suis venu pour que vous ayez la vie en abondance, et il a multiplié les pains. Cette Vierge dont on a célébré l’annonciation il y a quelques jours n’a pas dit : je reste sur place et je laisse massacrer mon fils quand elle l’a su en danger. Elle s’est mise en route.

C’est quand l’homme est devenu sédentaire que toute l’humanité a changé et que le patriarcat est né, dit encore le prolifique auteur que j’écoute avec joie. C’est surtout dans la sédentarisation de la pensée que réside le danger. Et c’est ce à quoi conduit la vulnérabilité exploitée, piétinée ; l’affront à la dignité : à la sédentarisation de la pensée, à la résignation qui n’est pas loin de conduire à ramper. Celui-là même que nous célébrons dans les jours qui viennent n’a eu de cesse de redresser ceux qui venaient rampants, à genoux, aveugles, muets, etc : lève-toi et marche. Rampants, courbés, pliés, suppliants, il leur tendait la main ou apposait les siennes sur eux et les redressaient et ils s’en allaient suivre leur chemin.

N.H.

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