Le 19 novembre, l’éditrice de la maison d’édition Noir blanc Et Castera au Liban, Mme Bélinda Béatrice Ibrahim avait lancé un appel sur les réseaux sociaux nous alertant sur les conséquences de la crise actuelle au Liban qui touche tous les secteurs y compris le livre.
Interpelée par son appel et loin d’être indifférent, Libnanews s’est entretenue avec l’éditrice afin de mieux comprendre l’impact subi par cette annulation du salon du livre francophone qui devait se dérouler à Beyrouth du 9 au 17 novembre 2019 et qui s’est fait sentir lourdement auprès des gens du livre qui devaient y participer.

Pour les amoureux du livre et pour pallier à ces difficultés, la maison d’édition Noir Blanc Et Castera, organise le 8 décembre « un long dimanche culturel » au kudeta à Badaro (cf. liste des ouvrages ci-dessous).

J.C-S. M. : Quelles ont été les conséquences pour une éditrice, exposante, habituée à ce Salon du livre ?

Bélinda Béatrice Ibrahim, crédit photo Hoda Kerbage

B.B.I. : Les conséquences ont été désastreuses (et le sont toujours). Nous nous préparions, ma partenaire Jessie Bali et moi-même à réaliser le meilleur Salon depuis l’existence de notre maison d’édition.

Vingt-deux publications et un stand plus grand que celui que nous prenions d’habitude, pour assurer les multiples signatures, débats et rencontres prévus durant ces dix jours que nous attendons, tous les ans, avec excitation et bonheur.

Cette parenthèse enchantée n’a pas eu lieu. Cas de force majeure, la révolution avait emporté, avec son magnifique vent de liberté, la tenue de ce Salon.

D’un côté, notre peuple qui se soulevait était une manne céleste, après des décennies de coma, et de l’autre côté, il fallait pallier le piège financier qui s’est très vite resserré sur nous.
Les ouvrages, produits dans leur totalité, se trouvaient encore chez l’imprimeur. Il nous était en effet plus pratique de les faire livrer au Salon directement. L’imprimeur a assez vite demandé à être payé en USD et ceci pour la globalité de la somme qui avoisine les 27.000$. Somme que nous étions loin de pouvoir assurer. Après de longs pourparlers, nous avons émis un chèque pour « libérer » une partie des livres qui nous permettrait en cas de vente, d’assurer un nouveau paiement à l’imprimeur. Il nous a soutiré la promesse de nous acquitter de notre dette en USD, quitte à délayer les traites, sans pour autant nous accorder le délai qu’il nous faudrait.

J.C-S. M. : La crise financière et l’absence de dollars sur le marché a exposé votre maison d’édition à des épreuves. Comment nous expliquer l’impact de cet effet domino ?

B.B.I. : Il est clair que la crise économique n’épargne personne. En ce qui nous concerne, nous n’avons pas d’employés et nous travaillons de chez nous. Notre imprimeur, comme toute société qui a des salaires à remettre à la fin de chaque mois, fait face à une pression financière intense. Pression qui finira par des licenciements faute de rentrées. Du coup, ce qui arrive aux autres nous atteint directement parce que cet imprimeur va taper à toutes les portes pour essayer de rassembler un montant maximal.

Ce qui est injuste et que nous n’acceptons pas, c’est justement de devoir en quelque sorte « payer pour les autres ». Ce n’est pas évident de basculer du jour au lendemain d’un statut de société bien portante à celui d’une société en risque de faillite. C’est l’effet domino que vous évoquez. Il suffit qu’une société tombe pour entraîner avec elle ceux avec lesquels elle traite. Ce schéma est valable pour toutes les entreprises, voire même à l’échelle individuelle si un gouvernement de confiance ne voit pas le jour, parce que c’est la condition sine qua non, gage de confiance, qui pourrait faire affluer des dons de l’étranger. Aujourd’hui, tout est bloqué et à raison. Le pillage des deniers publics est un secret de polichinelle.

Le pays, à proprement parler, n’est pas en faillite, il est pillé par la caste politique ! La dette est immense et injustifiée !

J.C-S. M. : Face à l’absence de dollars sur le marché libanais, quelles sont les difficultés qui entravent le quotidien des éditeurs notamment plus généralement les employeurs ?

B.B.I. : Les difficultés rencontrées sont partout les mêmes, que l’on travaille dans l’édition ou autre. Concernant l’édition, le papier est importé et donc acheté en USD. Non seulement le dollar se fait très rare, mais le taux fictif qui maintenait la livre libanaise à 1507 pour 1 USD n’est plus appliqué que par les banques. Le dollar est actuellement compté à 2100 LL auprès des changeurs et de toutes personnes exigeant des paiements en USD. Sinon, pour revenir à notre cas en particulier, pour le moment, nous œuvrons à clôturer notre dette et nous n’allons certainement pas engager de nouveaux projets éditoriaux, à moins qu’ils ne soient totalement financés par la personne qui nous approche. Nous ne pouvons absolument plus prendre de « risques », parce que le pays est excessivement instable.

J.C-S. M. : Quels ouvrages aviez-vous prévus au programme ?

B.B.I. : Un bel éventail. 22 publications allant du roman, en passant par des recueils de nouvelles et de poésie, des autobiographies passionnantes, mais aussi un livre de photographie classé dans la catégorie « Beau Livre », avec une couverture « dure », dont la production est, comme il se doit, beaucoup plus onéreuse qu’un ouvrage « normal ».

J.C-S. M. : Quel soutien, espérez-vous pour dépasser cette crise ?

B.B.I. : Nous ne sommes pas du genre à demander la charité. Nous avons déjà entamé une campagne de sensibilisation qui porte ses fruits. Nous invitons nos compatriotes et amis au Liban tout comme à l’étranger, à acheter un livre (ou plus) sur notre site en ligne http://www.noirblancetc.com .

La solidarité commence à porter ses fruits et cet élan nous touche énormément. Nous prévoyons également une collecte sur un site de crowdfunding, à la seule condition de proposer quelque chose de valable en contrepartie. Peut-être que nous sommes un peu trop fières, mais il n’est pas question d’aller frapper aux portes des diverses instances qui pourraient nous offrir un soutien – aussi minime soit-il. Nous avons décidé de relever ce défi toutes seules, contre vents et marées, et nous croyons en notre bonne étoile…

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Liste des ouvrages qui auraient dû être lancés au Salon du livre francophone de Beyrouth (novembre 2019) et que vous pourriez vous procurer, lors de ce dimanche culturel du 8 décembre 2019 :

Les mots de mon silence- Patricia Hakim
Liban, au nom de quels dieux? – Fouad I. Daouk
Tout ce qui compte- Adib Tohme
L’odeur de Yasmine- Michèle M. Gharios
Heal the boy – Sami Basbous
Dans la houle des émotions- Témoignage d’une borderline- Mélanie
Moi, L’Autre – Myriam Sayah Tufenkji
Les tableaux, les portes – Michel Vincent
Work in Progress
La Crise avant la crise – Adib Tohme
Je n’ai jamais su de quoi on meurt – Luciano Rispoli
Le choix de Naïma – Samia Seguai
La guerre, un tango mortel? Yolande Gueutcherian
Quelques pas dans l’étrange- Nicole Saliba- Chalhoub
Je est un Autre – Actes du Colloque scientifique de Psychanalyse. (ouvrage collectif)
Viktor Barna ou la face cachée du diamant- Yves Danbakli
Liban, messages pour un pays- Ouvrage collectif
ROMAE – Anna Bondavalli Ward
La mer porteuse – Chaden Maalouf
Fulgurances- Jocelyne Gannage
Dans l’exil de ses mots- Elly Moukarzel Mechelany
All that matters – Adib Tohme

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