© Jana Aridi – Save Beirut Heritage

Après le très regretté Théâtre Ingea de Tripoli, le glas sonnera bientôt pour le Théâtre de Beyrouth, à Ein el-Mreisseh. Des décennies de mémoires, d’accomplissements, de spectacles, d’émotions, d’applaudissements, vont être rasées, pour laisser la place à un projet immobilier. Les circonstances actuelles au pays des cèdres veulent que les théâtres soient détruits, parce qu’ils ne servent plus à rien. Les Tartuffes et  les Scapins courent les rues, plus la peine d’avoir des planches où ils se reproduisent.

Un théâtre ? Mais qu’est-ce qu’un théâtre ? A quoi sert un théâtre ? A-t-on vraiment besoin d’un théâtre ? Voyons, le théâtre, c’est désuet. Ce n’est pas IN. Regarder une bande d’acteurs jouer une pièce ne convient pas à la pléiade branchée qui ne pourrait pas « se faire voir » dans un théâtre comme il se doit. Y a-t-il encore des gens dans ce pays qui connaissent l’œuvre de Becket, Cocteau, Anouilh ou Guitry, ou qui savent qui sont ces sommités ? Les Libanais connaissent-ils vraiment une seule œuvre de Roger Assaf, Mounir Abou Debs, Jalal Khoury, Antoine et Latife Moultaqa ? Le nom de Issam Bou Khaled leur dit quelque chose ? Ont-ils entendu parler de Wajdi Mouawad ? Neuf sur dix personnes diront que c’est un bijoutier … Alors, à quoi bon ? Détruisons nos théâtres !

Les projets immobiliers dans la capitale surgissent comme des injures. Normalement, nous devrions jubiler, de telles entreprises sont un signe de bonne santé de l’économie. Mais lorsque ces projets détruisent l’âme de la ville, écrasent le vrai visage de Beyrouth et foulent à leur pied les monuments classés ainsi que les adresses phares de la scène culturelle beyrouthine, ils deviennent exécrés comme la peste.

Beyrouth a été une fois sacrée Capitale culturelle du monde arabe. Le prochain titre à remporter serait Beyrouth capitale des criminels de la culture, ou mieux encore, Beyrouth, capitale en décomposition. La déculturation ravage la société libanaise, et nous assistons, inertes, à la destruction de notre patrimoine et de notre culture qui furent, jadis, l’objet de notre fierté.

© Jana Aridi – Save Beirut Heritage

Allez, détruisez nos théâtres, plus personne d’ailleurs n’est intéressé par ce genre d’endroit. Le mot théâtre pour l’homo libanicus du XXIème siècle est synonyme d’une troupe de chansonniers raillant la race politique qui peuvent se produire dans n’importe quel bistrot ou resto populaire. Où sont les comédiens et acteurs libanais ? Acceptent-ils qu’un symbole comme le théâtre de Beyrouth disparaisse aussi facilement ? Probablement oui, puisque de vrais acteurs, on n’en voit pratiquement plus, surtout que les Miss et Messieurs Liban ainsi que les mannequins ont envahi la scène, dans Beyrouth capitale mondiale de la Chirurgie esthétique.

Le rideau de velours rouge ne se ferme pas cette fois-ci sur la scène du théâtre de Beyrouth. C’est une manière très soft pour dépeindre la situation. Ce sont ses murs qui s’effondrent, son architecture spéciale qui s’écroule, son ambiance éclectique qui s’émiette, son passé qu’on enfouit sous les décombres de la fièvre immobilière. Tant qu’à faire, il reste les épaves du Piccadilly, du Grand théâtre, ou du théâtre de Clemenceau. Détruisez-les au lieu de les restaurer, et élevez à leur place des centres commerciaux pour notre société abrutie de consommation, des pieds-à-terre hors de prix aux étrangers, et des boites de nuit pour ancrer d’avantage l’idée d’un Beyrouth lupanar du Levant.

La décision a été prise. Le théâtre de Beyrouth agonise, et passera de vie à trépas d’ici la fin du mois. 2012 sera l’année apocalyptique pour cette scène qui a fait le théâtre libanais contemporain. La mémoire de la culture libanaise est une énième fois lapidée. Nous ne sommes pas à une mémoire près dans ce pays…

© Jana Aridi – Save Beirut Heritage

Quelques courageux de la société civile appellent via Facebook sur les groupes Stop Destroying your heritage et Save Beirut Heritage, à manifester devant le ministère de la Culture le mercredi 21 décembre 2011, à 10h30 de l’avant-midi, dans un ultime effort pour sauver le théâtre. Ils iront protester contre « L’absence du rôle de l’Etat en général, et le ministère de la Culture en particulier, dans la mise en vigueur d’une politique culturelle soutenant et protégeant les espaces culturels et artistiques au Liban ». En espérant qu’en cette période de fête, la magie de Noël qui fait que, dans les films et les histoires à l’eau de rose, tout est bien qui finit bien, apporterait un heureux dénouement à l’affaire du théâtre. Sans trop d’illusions, mais il nous reste encore la faculté de rêver qui n’est ni à vendre, ni à détruire.

Par Marie-Josée Rizkallah – Tous droits réservés.
Libnanews

Crédits Photos : Jana Aridi – Save Beirut Heritage

Mise à jour, côté infos: Suite à la rédaction de cette article posté sur mon blog, j’ai été en contact avec une activiste du SBH, et elle m’a dit que le complexe où se trouve le théâtre a été en effet acheté par des particuliers, mais que la décision de démolir n’a pas encore été prise ; et c’est en ce sens que les associations œuvrent pour que le ministère de la Culture parvienne à empêcher la prise d’une telle décision et de réussir à préserver ce lieu tel qu’il est actuellement, en tant que Théâtre de Beyrouth. Une pétition a été crée (cliquez ici), et nous invitons les lecteurs à la signer.
Cependant, les médias libanais qui ont déjà abordé ce sujet, entre autres As-Safir et Dar el Hayat, ont dit que la décision de démolir a déjà été prise.

© Jana Aridi – Save Beirut Heritage

Aujourd’hui, dans un article publié sur l’ANI,  le ministre de la Culture, M. Gaby Layoun, a fait part de son regret de ne pouvoir intervenir pour la sauvegarde du Théâtre de Beyrouth, affirmant que le ministère œuvre en outre pour le développement des Arts scéniques en aménageant de nouveaux espaces destinés à accueillir des théâtres. Il a également précisé qu’entretemps le théâtre du Palais de l’Unesco sera mis à la disposition des troupes désirant  se reproduire sur scène à la place du Théâtre de Beyrouth.

Par Marie-Josée Rizkallah – Tous droits réservés.
Libnanews

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Marie-Josée Rizkallah est une artiste libanaise originaire de Deir-el-Qamar. Versée dans le domaine de l’écriture depuis l’enfance, elle est l’auteur de trois recueils de poèmes et possède des écrits dans plusieurs ouvrages collectifs ainsi que dans la presse nationale et internationale. Écrivain bénévole sur le média citoyen Libnanews depuis 2006, dont elle est également cofondatrice, profondément engagée dans la sauvegarde du patrimoine libanais et dans la promotion de l'identité et de l’héritage culturel du Liban, elle a fondé l'association I.C.H.T.A.R. (Identité.Culture.Histoire.Traditions.Arts.Racines) pour le Patrimoine Libanais. Elle défend également des causes nationales qui lui touchent au cœur, loin des équations politiques étriquées. Marie-Josée est également artiste peintre et iconographe de profession, et donne des cours et des conférences sur l'Histoire et la Théologie de l'Icône ainsi que l'Expression artistique. Pour plus de détails, visitez son site: mariejoseerizkallah.com son blog: mjliban.wordpress.com et la page FB d'ICHTAR : https://www.facebook.com/I.C.H.T.A.R.lb/

4 COMMENTAIRES

  1. Theatre de Beyrouth was designed and decorated by Joe Na’man, my father. I remember playing under the stage when very young.
    I

  2. Peut-on prendre d’avantage de photos du théatre de Beyrouth?
    Les boiseries orientales et luminaires ont été réalisées par l’entreprise famillale Maison Tarazi dans les années 60 ou 70.
    Juste pour la mémoire de ces lieux si jamais le pire arrive.. Qui contacter?

  3. comme tout le reste, tout s’efondre au Liban, pour trouver avec les années 90s, une Emiratisation, une Saudisation du liban. Malheureusement, le Liban se fut achetêr par des Sheikhs, majoritairement inculte, qui ne comprend qu’aux lois de l’or noir, de la bitume, arghilé, et mascarade. il est interdit d’avoir une discussion un peu profond au Liban. Un libanais moyen, est un débile, collé à son portable, discuter pendant des heures interminables sur des sujets futiles, et le IN au Liban, est le plus lobotomiser. quel dommage, même pendant la guerre civile, les Libanais, ils avaient plus d’âme que maintenant ! théatre, who cares about theatre. l’audiovisuel est intoxiqué par la débilité profonde des soap opera turc ,(encore plus idiot que les Libanais)

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