Les vieux adhèrent aux parois du temps. Il a freiné leur chute. 

La lune qui était pleine a accouché à blanc. 

On n’enfonce pas une porte ouverte.

Que reste-t-il d’eux quand ils sont à l’os ? 

Au Jardin des Jésuites, Georgette est sur son banc, près de ses sacs et son fatras. Elle interpelle des mômes qui font la sourde oreille. Elle veut sociabiliser, le visage avenant, les yeux maquillés, les cheveux teints en blond et le rouge à lèvres posé de travers. Elle a beaucoup voyagé. Son nom de scène était Lolita. Du fond de son cabas, elle exhibe fièrement des photos du temps où elle fut « artiste ». 

Au jardin des jésuites, la mère qui confond la Vierge et saint Élie ne cause pas pour autant avec des gens pareils. 

Partout alentour, la folie frappe aux portes. 

Mais l’instinct grégaire. La solitude suspecte. Bouger comme un seul corps même s’il va à sa perte. Le courage, sous les lazzis, de s’extraire à temps. 

De Zqaq el Blat, Brahim est venu poser un store. Il n’a jamais quitté son quartier natal où bourgeonnent désormais les moteurs électriques. Asphyxié par leur fumée, il trouve que son pays est le plus beau au monde.

Antoine est le gardien de la Constitution. Rompu aux chaires d’université, souriant, il explique : « Pire que le menteur et le voleur, il y a l’imposteur. Celui qui déguise la vérité. Pour moi, il est le diable ».

Dans le quartier, ponctué d’églises, entre la pâtisserie « Fochon », le chausseur « Cendrillon » et le « Micromarket », des chats fauves, noirs ou tigrés prennent possession de la ville. 

Le dimanche, ce n’est pas le fidèle qui va à l’église mais elle qui l’appelle à coups de porte-voix et de clochers. Maronite, grecque- catholique ou arménienne orthodoxe, pour remplir ses bancs, l’office en arabe est un atout certain. 

La mère a tout oublié sauf le chemin de la maison où, silencieuse, elle observe son homme endormi. Elle qui s’est épuisée à le veiller toutes ces nuits, saura-t-elle quand il pliera bagage ? 

On attend la pluie pour cueillir l’olivier. A Aaqoura, les pommiers, ont fleuri deux fois. Sur leurs branches surchargées, une explosion de fruits, telle une aube nouvelle. 

Ils ont dessiné la mer. Et avec des bouées, tracé les frontières. 

Pendant qu’on déroule ailleurs un plan mortifère, un espoir pointe chez nous à l’horizon. 

On ne vainc pas la douleur mais on vit avec.

Nous sommes quelque part des douleurs rentrées. 

Lui, c’est Tristan de la Silicon Valley, qui a bâti un empire. Sa sœur, au Liban, se meurt de faim. 

Le ciel s’éclaircit, j’ai dit, avec ces frontières. Elle répond que, pour elle, il est déjà tard. 

Les vieux n’ont jamais été si sereins. 

On a la fin qu’on mérite. 

Le mondialisme, lui, en prend pour son grade car l’homme ne peut être augmenté ou réduit. 

Ils ont tracé les frontières. 

Vingt ans de répit, peut-être. 

Rien ne dure dans ce pays. Il faut faire avec. 

Dans la vie, il y a deux âges : le flux et le reflux. 

Est-ce la plénitude du présent ou la peur de ce qui vient, cette envie qui nous prend tout à coup de mourir ? 

Que reste-t-il de nous quand nous sommes à l’os ? 

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Née au Liban, Nada Bejjani Raad est architecte et pratique son métier en France depuis 1989. Contributrice régulière dans la presse francophone, bloggeuse à l’Agenda Culturel, elle est l’auteur du roman Le jour où l’agave crie.

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