Je suis chrétien maronite mais ce n’est pas pour cela que je me suis longtemps forcé à ne pas critiquer le patriarche Béchara Boutros Raï et même à le défendre. La raison est que je ne peux oublier ses positions courageuses et sa résistance à l’accord de Taëf et à l’occupation syrienne, son refus de l’implantation des Palestiniens au Liban, son cri lancé face aux tentatives d’islamisation du Liban par le gouvernement de Fouad Siniora (qui avait supprimé le congé du Vendredi Saint du calendrier et l’avait remplacé par un congé obligatoire pour l’anniversaire de la mort de Rafic Hariri, et qui avait imposé au Liban la Charte des droits de l’enfant musulman qui est contraire aux droits des autres confessions, et qui est anticonstitutionnelle). Comme lui, je soutiens le projet de la neutralité positive et permanente du Liban qui soit reconnue internationalement.

Ce qui me pousse à écrire cet article aujourd’hui, c’est une interview récente du patriarche Raï sur Télé Liban, où il s’en est pris, pêle-mêle, au Hezbollah, à la juge Ghada Aoun, procureure du Mont-Liban, ainsi qu’au président de la République le général Michel Aoun. En revanche, il a défendu le gouverneur de la Banque du Liban Riad Salamé. Vous me direz qu’il n’y a rien de nouveau puisqu’il proclame ces positions depuis un certain temps déjà. Oui, mais cette fois-ci, il est allé trop loin et a choisi de tenir de tels propos à la veille des élections législatives.

Ainsi, le patriarche n’essaie pas de convaincre le Hezbollah de la justesse de son projet de neutralité pour le Liban, alors qu’il aurait pu rappeler que l’Iran lui-même respecte la neutralité positive du sultanat d’Oman. Concernant les armes du Hezbollah, le patriarche ne propose pas de solution telle la création d’une garde nationale.

Ensuite, le patriarche mise tout sur une conférence internationale visant à appliquer les résolutions des Nations Unies et l’accord de Taëf (auquel il s’était pourtant opposé dès le début et durant des décennies, changeant d’avis de date récente seulement).

Le patriarche veut aussi que l’on discute de la présence palestinienne. Il suffirait pourtant d’appliquer la décision du Parlement annulant l’accord du Caire, et donc, de désarmer les Palestiniens et de demander à l’Autorité palestinienne de délivrer des passeports palestiniens. Après tout, ils sont en train de voter au Liban aux élections organisées par celle-ci.

De plus, le patriarche maronite a estimé que l’action menée par la juge Ghada Aoun était illégale et insatisfaisante. Pourtant, plusieurs justices européennes enquêtent aussi sur Riad Salamé, dont le frère est d’ailleurs passé aux aveux sans aucune contrainte autre que la confrontation avec les documents. Toutes ces enquêtes de la juge semblent donc bien justifiées. Mieux, alors que la loi électorale actuelle risque de renouveler le mandat de la classe politique pour quatre nouvelles années, seule la justice semble en mesure de pouvoir démanteler les mafias. Le patriarche devrait plutôt appeler à la limitation des prérogatives du procureur général près la Cour de cassation le juge Ghassan Oueidate, proche de Saad Hariri, d’autant qu’après que la fonction de procureur général près la Cour de cassation ait été retirée aux chrétiens et attribuée aux sunnites, elle a été renforcée par la loi n° 359/2001 qui en a fait le chef du pouvoir judiciaire pénal, avec des pouvoirs supérieurs à ceux du ministre de la Justice lui-même.

Le patriarche Raï a droit à ses opinions politiques, mais il ne peut pas prétendre « anticonstitutionnel » de vouloir l’accession à la présidence de la République de la personnalité la plus représentative parmi les chrétiens. Le président, dépouillé de toutes prérogatives depuis l’accord de Taëf, doit en effet, « représenter tous les Libanais, pas seulement les chrétiens » dit-il encore, alors même que la Présidence du Parlement est aux mains du tandem chiite Amal-Hezbollah depuis 1992 et que le Président du Conseil est, sauf pour Hassan Diab, désigné par le Courant du Futur et Najib Mikati…

Selon lui, l’élection de Michel Aoun à la présidence de la République avait été imposée à la suite d’une longue période de vacance présidentielle et de paralysie par son parti et son allié le Hezbollah et que cela est anti-démocratique, illégal et anticonstitutionnel. Si c’est vrai, il faut appliquer le même principe à toutes les « présidences », sachant que celle du Président du Conseil des Ministres a, elle aussi, imposé des mois de vacances du pouvoir à chaque fois, ce qui était beaucoup plus grave, vu les pouvoirs que possède le Premier ministre. Et que dire de la vacance du pouvoir imposée par Nabih Berri parce qu’il refusait un Cabinet dans lequel la communauté chiite – c’est-à-dire lui-même – n’aurait pas le portefeuille le plus important de tous, celui de ministre des Finances ?

La Présidence de la République doit être à la tête du pouvoir exécutif, lequel ne peut être dirigé de manière collégiale. Sinon, il faudrait appliquer une rotation confessionnelle de ces présidences afin de faire respecter la Constitution qui dit que tous les Libanais sont égaux en droits.

Si les patriarches d’autrefois étaient le fer de lance de la résistance, les patriarches Méouchi, Khoraiche et Sfeir ont été critiqués, eux aussi, pour avoir défendu des pouvoirs léonins qui combattaient la légalité libanaise. Le premier avait appuyé Nasser contre le gouvernement libanais (y compris le sunnite Sami Solh, qui avait déclaré que Nasser payait des bakchichs pour obtenir sa révolution, et qu’il y avait des infiltrations de milliers d’hommes par la frontière syrienne. Ce qui était facile à prouver, non seulement par les fuites venant de Syrie, mais aussi, par le fait que cette révolution s’est éteinte comme par magie avec le débarquement américain).

Le patriarche Khoraiche semblait donner sa prédilection aux Palestiniens et à leurs alliés libanais dans leur conflit contre la légalité libanaise et les milices qui la soutenaient.

Quant au patriarche Sfeir, il soutenait l’accord de Taëf que les chrétiens dans leur majorité écrasante rejetaient, ainsi que Samir Geagea, qui soutenait cet accord. C’est pourquoi l’élection du patriarche Raï, apprécié pour ses positions de moine, prêtre ou évêque, avait suscité tant d’espoirs. Espoirs qu’il n’avait pas déçus quand il avait refusé la proposition du président Sarkozy d’implanter les Palestiniens au Liban, disant que les chrétiens du Liban pouvaient aller ailleurs, ils savaient s’assimiler.

La déception est d’autant plus grande que ce revirement récent du patriarche Raï, conseillé par Séjean Azzi, semble incompréhensible.

«Ils n’ont que des crosses en bois, mais ce sont des évêques d’or». C’est en ces mots que le chevalier Laurent d’Arvieux, qui a visité le monastère Saydet Qannoubine dans la vallée de la Qadisha en 1660, a décrit les patriarches et les moines du monastère. S’il revenait de nos jours, dirait-il la même chose ? Le patriarche est un homme de religion, et je suis hostile à son immixtion dans la politique. Ce n’est pas son rôle. Surtout que si on accepte qu’il se mêle de politique, on devrait accepter que le mufti de la République et le président du Conseil supérieur chiite en fassent de même. Or, le premier soutient le Courant du Futur et Najib Mikati et le second le tandem chiite. Ils essaient de maintenir le statu quo. L’Eglise est faite pour amener les gens au Christ. Tel est son rôle et celui de son chef.

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Né à Baabda (Liban) en 1983, Michel Fayad est diplômé de HEC Paris, de la London School of Economics & Political Science (LSE), de la NYU Stern, de l'Université Paris-Saclay, etc. Après avoir fait des études en science-politique, diplomatie, géopolitique, relations internationales, management, droit, économie et gestion et avoir travaillé comme analyste financier dans un hedge fund, il intervient depuis 2009 dans la structuration financière de projets dans le secteur de l'énergie et des ressources naturelles et effectue des opérations de fusions-acquisitions. Il a été consultant pour Axa, EDF et Bolloré. Il a également été le conseiller du ministre de l'économie et du commerce.

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