La Beirut Design Week organise une journée à Tripoli à la rencontre des artisans et notamment d’un projet de soutien de UNIDO  aux métiers de la menuiserie et au travail du bois.

On a le sentiment de partir en voyage tant Tripoli est différente de la métropole, en ce que malgré son grouillement, elle a gardé quelque chose du charme d’antan. Sa désuétude, ses artisans qui prennent le temps de travailler avec leurs mains – Tripoli prend le temps –  ses trésors perdus dans la foulée. Nous visitons un hammam somptueux qui ne fait plus office de hammam, bien évidemment ; plutôt une baraque ouverte à qui veut, à qui passe. Il n’y a même pas de droits d’entrée à payer. Encore faut-il connaitre pour y arriver; pas de signalisation, pas de pancarte, rien. Le hammam est perdu dans des ruelles étroites et délabrées, entre une échoppe et une autre et une autre encore. Rien ne signale la présence du lieu tout  comme rien ne signale le magnifique patrimoine architectural de cette ville.

Les voûtes sont quasiment célestes, les couleurs vénitiennes, la lumière pénètre en demi-teinte; on se croirait dans les Bains de Marrakech ou dans le film Hammam ; mais pas de vapeur, pas de volutes. Le temps de la volupté est loin de l’esprit de cette ville qui se serait radicalisée, qui toutefois ne semble pas si hostile. Bien au contraire. Son architecture – qu’il faut aller chercher, on en convient   –  en dit long sur sa diversité, et partant sur sa capacité d’accueil. Tous les genres sont passés par là: mamelouk, médiéval, vénitien, byzantin, etc. L’architecture donne une âme aux lieux… quand elle est art, bien évidemment, et non seulement construction. A l’instar du fameux Centre des Expositions Rachid Karamé conçu par le légendaire Oscar Niemeyer. Nous en avons tellement entendu parler que nous décidons de le visiter seuls, même s’il n’est pas au programme. Grand espace de gazon, de silence et de structures monumentales et discrètes tout à la fois. Abandonné, délaissé, inachevé. Typique.

Nous sommes les champions de l’inachevé. Les travaux commencent en 1962, ils sont arrêtés en 1975 du fait de la guerre, durant laquelle leCentreservira  de base militaire aux différentes milices successivement. Il n’en a pas gardé les traces; son architecture a dilué  l’agitation et la violence. Nous y savourons l’espace, l’immobilité et le  gazouillis des oiseaux. C’est dimanche, il n’y a personne mais on nous laisse entrer après insistance et opérations de charme, alors que c’est théoriquement interdit. Magie du Liban et de sa flexibilité. Le militaire qui fait le guet à l’entrée me fait penser au Désert des Tartares… De qui protège-t-il les lieux? Il ne se passe plus rien ici depuis presque trente ans ; nul n’a pensé à redonner à ce lieu ses lettres de noblesse – hormis quelques spéculateurs – seuls quelques architectes, esthètes ou contemplatifs passent y rêvasser. Espace public fermé au public, volonté de décentralisation dévoyée. Dans les années soixante, le General Fouad Chehab avait opté pour une politique de décentralisation pour une meilleure distribution des fruits de la croissance. La mémoire du passé pourrait servir le présent surtout quand ce dernier  est branlant comme le nôtre actuellement. Retrouver les trésors perdus de Tripoli ; les capacités enfouies de Tripoli la créative, Tripoli la diverse, la réelle. Mettre en valeur notre patrimoine, nos capacités ; plutôt que de les laisser mourir… par indolence, par désinvolture, par goût du lucre.

C’est ce qu’UNIDO et quelques acteurs de la société civile et du milieu académique cherchent à faire. Mettre en valeur le  savoir-faire et le potentiel humain de cette ville portuaire qui brasse et qui n’a pas, comme sa grande sœur, tout jeté à la mer de son passé. Nous faisons le tour de ces bancs publics, somptueuses œuvres d’art/sculptures créées par les étudiants de l’Université Libanaise avec la supervision de partenaires européens. Les bancs sont sur la corniche. Ils sont conçus pour protéger du soleil, pour qui veut contempler la mer, faire un brin de causette, attendre l’embarcation qui emmène vers Jaziret el Araneb ou l’Ile des lapins. Nous rencontrons ces jeunes qui nous racontent leur travail, leur inspiration, leur ambition. L’une est voilée, major de promotion; l’autre est en chemise transparente et en salopette ; elles ont bossé ensemble. On leur demande quels sont leurs plans –  elles viennent de terminer leurs études. Elles ne cherchent pas à partir ; elles veulent rester et créer au Liban … Déchanteront-elles ? Resteront-elles ?

 J’espère qu’elles resteront et que les amoureux pourront se bécoter sur les bancs publics. Entre temps, il faudra trouver le financement à ces bancs publics ; UNIDO n’a pu en produire que deux, malgré tous les partenaires institutionnels de renom. C’est dire l’engagement du secteur public.  Et puis, il faudrait aussi que les bécotements ne soient pas passibles de délit dans cette ville où les hommes nagent en maillots de bain et les femmes toutes vêtues. Mais la aussi c’est compter sans les variations énigmatiques de cette ville multiple comme son nom l’indique Tri-polis: soutiens gorges et lingerie trallala pendent et débordent sur d’anciennes portes dans les souks, offerts à tous les regards ; et dans l’église anglicane, au cœur de la vieille ville, c’est une  femme évêque blonde aux cheveux courts qui officie le dimanche, nous dit-on. Variations énigmatiques qui mettent à bas tous  préjugés et toutes idées préconçues. Seul hic qui laisse une tristesse au fond de la gorge, les gamins libanais qui mendient sur la corniche en vendant des chicklets; mais plus triste encore, ceux qui roulant  dans un tuc-tuc à trois et qui, me voyant les prendre en photo, me réclament 3 000 LL pour la photo. Ils ont appris très jeunes déjà à tout marchander, y compris leur innocence. Auront-ils d’emblée plutôt tout perdu ?

Source: Agenda Culturel, avec l’aimable autorisation de son auteur

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