De concert, quatre écrivains ont enchanté le public avec une rencontre littéraire organisée ce vendredi 22 mars dans le 15èmearrondissement parisien sous le thème : « Des mots pour habiter ».

L’événement, lancé par l’association L’Education Généreuse, préalablement inscrit à l’agenda du Ministère de la Culture, agrégé dans différents canaux, participe à la fête de la langue française et de la francophonie consacrée régulièrement au mois de mars.

L’affiche de la rencontre

Les écrivains, Nafissatou DIA DIOUF, Mika KANANE, Céline NANNINI et Toufic ABOU HAYDAR, apportent à cette rencontre des univers aussi variés que le Sénégal, le Maroc, la France et le pays de l’Euphrate. Tous ont logé dans leur littérature un imaginaire mental, intime, porté sur la scène internationale par le biais du français. Dans l’œuvre de chacun, les mots, qu’ils soient dits ou écrits, sont des guérisseurs, des guides, des lumières qui sondent la profonde obscurité du passé. 

Maguy Féghali Morin a amené sur le plateau un regard croisé entre les quatre œuvres : La Maison des épices[1], TANIRT[2], Jeune fille vue de dos[3]et Les Villages verticaux[4]. Sur des territoires différents, la quête personnelle ressort comme un appui aux fondements de l’être, « qui suis-je ? » et surtout « d’où je viens ? » Des œuvres sur l’identité et la recherche de soi. La Jeune fille vue de dosdéambule dans un monde urbain allant de Paris, à Lyon, à Londres et ailleurs, traînant dans la vacuité existentielle, égrenant les poèmes, interrogeant les livres d’écrivains qui ont marqué la littérature, cherchant à travers les mots la fille qu’elle pourrait être. « Je suis seule et le resterai. Tout s’est passé si vite. Cette enfantine impression que la vie n’a pas de fin. Et moi, si têtue, bêtement, mégalomane, immobile. Pas un point à l’horizon. Que c’est fatigant d’être autant soi-même. »[5]Toujours un livre sous le bras, le personnage dévoile au lecteur une anthologie de la langue française et redonne ses lettres de noblesse à l’écrit comme ouverture incontournable sur le monde intérieur, surtout lorsque les restaurants, les cafés, les concerts ou le cinéma échouent à l’amener à voir son propre visage. 

Les visages et les portraits décrits à coups de plume vibrante par touches impressionnistes au fil des passages constituent le cœur de TANIRT. Une fille ainsi prénommée, débarquée en France avec les biens et effets de ses parents, exprime sa pleine conscience de sa double appartenance et revient sur les traces de ses ancêtres, habitants de la terre rouge du désert du pays Amazigh. Elle inscrit dans l’immortalité cette civilisation exclusivement orale où l’interdiction de la trace écrite est une loi transmise de génération en génération. Tanirt est la transgression par l’écriture pour que vive un peuple enveloppé de ses traditions, de ses rites et rituels, de ses interdits, de son sheiytan et son Allah. TANIRT, le roman peuplé de femmes, de mères et mères de substitution, est aussi l’éloge de la langue française. Le souvenir est vibrant notamment celui de la professeure de français. Elle qui a mis cette fille venue d’ailleurs dont « la mère parlait berbère et refusait catégoriquement de parler français »[6]devant « l’égalité des chances » en l’exposant à l’instar de ses camarades à l’écriture d’invention. Tanirt, le double de l’auteur, creuse son chemin vers le lointain et restitue par les mots, les paysages, les hommes, les bêtes, le parfum, les histoires et les superstitions de son monde antérieur. Au bout de la route, elle confirme ses attaches françaises car, pour sa descendance, elle perpétue son devoir de transmission. TANIRT est l’offre de la maison onirique sur le plateau des mots.

 Justement, c’est à la force des mots, dits et non-dits que défilent les pages de La Maison des épices. Cette ancienne esclaverie sur la côte sénégalaise est le champ d’épisodes historiques douloureux que des années de colonisation ont marqué au fer rouge. Mais avec les Français, le bougainvillier a fleuri sur les balcons et la langue française, accueillie et adoptée par les autochtones, est devenue médiation, conciliation et paix entre les peuples. « Peu à peu, la vie des villages alentours reprit son cours, sans cette présence destructrice et tous, même les livres, oublièrent cette page sombre de l’histoire. »[7]

Les premières pages de ce roman s’ouvrent sur un malade, un amnésique, un jeune homme sans nom, sans proches, sans identité, dénudé de tout indice contextuel, visible uniquement à travers ses entrevues avec son thérapeute. Le médecin, français venu de Nantes, garde secrètes les motivations d’exercer dans ce centre de soins, ancienne Maison des épices. Le récit travaillé tel l’ébène, met sur la scène les approches du monde moderne et les approches ancestrales des tradipraticiens où chacun est amené à guérir le corps et l’âme du plus faible, par la parole, l’accompagnement, le temps pris et le temps laissé à l’autre pour se redresser. Magnifique roman sur l’engagement et le lien, sur la vie en communauté où les vieillards, les sorciers, les petites gens, villageois et ouvriers cohabitent en toute humanité, sous le toit de la bienveillance. C’est ainsi que de parole en parole, de regard en regard, d’un bout de plage à un bout de falaise, Louis ainsi que son médecin-père accèdent conjointement au « d’où je viens » ! Les mots et le temps, presque rien de plus, pour retrouver leur demeure !

C’est vers une maison rêvée que Aïda, le fil blanc de Villages verticaux, tisse son chemin et entraîne le lecteur dans un parcours semé de dangers, à la recherche d’un prince promis un jour par une voyante, et de ses parents partis sans elle à Beyrouth et ses Villages verticaux. Captivée par un Seigneur de guerre le temps de déchirer une page par jour d’un livre de 90 pages, elle est loin de penser que le jour de sa libération du cachot, elle entamera la course vers son avenir promis !  Dans ce « pays de l’Euphrate », flambé par une guerre sans merci entre extrémistes et factions rivales, dans une atmosphère électrique où les armes sont chargées au service de l’intimidation voire de la mort, son destin croise celui d’un médecin français ; un homme improbable dans la région, taciturne et mystérieux, déterminé à rebrousser secrètement le chemin pour aller vers son histoire personnelle et la maison qui l’a vu naître. Médecin, toubib, dactor ou docteur selon la région où il se trouve, il porte dans son sac à dos un boomerang et un livre en langue arabe que sa mère n’a pas eu le temps de compléter, et qu’il compte terminer, pénétré d’une mission inavouée, une obligation filiale à accomplir. Le boomerang et le livre, ses seuls biens, signent sa force et sa perte ! Pour les deux personnages, la puissance des mots est inscrite dans le temps, dans les jours interminables d’attente et de quête. La métamorphose de la chrysalide se réalise à coup de mitraillettes, de berceuses et d’écriture, le livre dans l’œuvre opère comme une pendule sonnant le temps de la renaissance pour Aïda et de l’anéantissement pour le toubib silencieux, secret, énigmatique, venu boucler sa trajectoire sur le terrain hostile où il entend « l’interminable cri de sa mère » ! « Depuis toujours, inconsciemment, Martineau cherchait sans doute une fin semblable ; La fin tragique qu’il aurait dû connaître à cinq ans, dans ce petit village de Syrie »[8]

La Maison des épices, Tanirtet Les Villages verticauxintègrent avec une extrême fluidité des mots provenant du wolof, de l’arabe et du chleuh, attestant encore une fois la capacité de la langue française à accueillir les mots d’ailleurs et à s’adapter aux besoins de l’expression surtout lorsque cette dernière vient l’enrichir de nouveaux horizons ! 

La table ronde, ouverte par une ricercata de Bassano interprétée par Joël Morin, a été conclue sur un temps d’échange avec les auteurs autour d’un verre de l’amitié et une exposition photos, mœurs indiennes, présentée par Mathieu Der-Agobian. Des lectures d’extraits par les auteurs ainsi que par Laura Françoise Lebeau (ALF) et la comédienne Louise Quancard ont ponctué les échanges. 

Mme Marie-Caroline Douceré, Adjointe au Maire du 15ème, Bahjat Rizk, attaché culturel à la délégation du Liban auprès de l’Unesco, Moussa Ghanem, Président de l’ULCM, artistes, écrivains, médecins, attachés de communication et amoureux des lettres ont salué l’événement avec grand enthousiasme, prenant rendez-vous pour la prochaine édition.

Rappelons que l’association l’Education généreuse a été créée en 2015 pour l’éducation, la culture et le vivre ensemble. Elle s’inscrit dans le paysage associatif parisien et reçoit le soutien de la mairie du 15ème.  La promotion de la langue française et l’ouverture aux langues étrangères sont inscrites dans ses objectifs principaux. Ses cours de libanais pour adultes connaissent un beau succès. Ils permettent ainsi aux français et jeunes libanais issus de la diaspora de renouer avec la langue du pays des cèdres. Aussi la littérature est-elle une des cordes à son arc[9] !

Maguy Feghali Morin


[1]– Nafissatou Dia Diouf, La Maison des épices -Editions Mémoire d’encrier 2014.

[2]– Mika Kanane,TANIRT- Editions Amenzo 2018.

[3]Céline Nannini, Jeune fille vue de dos – Editions Mémoire d’encrier 2013.

[4]Toufik Abou Haydar Les Villages verticaux– Editions Le Laboratoire existentiel 2019.

[5]Jeune fille vue de dos, p.142

[6]Tanirt, p.95

[7]La Maison des épices, page 42

[8]Les Villages verticaux, p.196

[9]L’Education Généreuse – Paris. Mail : leducationgenereuse@gmail.com

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