De 71 ordres inutilisables à 1 509 créances transmises aux Finances
Le conflit qui oppose aujourd’hui le ministère de l’Environnement aux exploitants de carrières ne commence ni avec Tamara El Zein ni avec l’actuel débat sur un éventuel remaniement gouvernemental. Il résulte d’un dossier ouvert depuis plus de vingt ans, mais dont l’État n’avait jamais réussi à transformer les infractions constatées en créances effectivement recouvrables. La nouveauté de 2026 tient précisément à ce changement de nature. L’administration ne se contente plus de recenser les carrières, de mesurer les surfaces exploitées ou de chiffrer les dommages. Elle a commencé à envoyer aux Finances des ordres de recouvrement individualisés.
Au 23 septembre, 1 509 ordres avaient été transmis pour un montant supérieur à 1,3 milliard de dollars. D’autres devaient encore être établis après réception de données complémentaires des Forces de sécurité intérieure. Aucun paiement n’avait toutefois été encaissé. Plusieurs exploitants ont contesté les sommes devant l’administration et les juridictions compétentes. D’autres ont saisi le Conseil d’État contre la méthode de calcul adoptée par le gouvernement. Le contentieux a donc quitté le seul terrain politique pour entrer dans une phase judiciaire dont dépend désormais une grande partie du dossier.
Le chiffre de 1,3 milliard doit être distingué d’une autre estimation, supérieure à trois milliards de dollars, avancée pour l’ensemble des droits, dommages et obligations de réhabilitation identifiés par l’administration. Les deux montants ne correspondent pas au même stade de la procédure. Les trois milliards représentent l’évaluation générale des sommes attribuées aux exploitations recensées. Les 1,3 milliard correspondent aux ordres déjà préparés et transmis aux Finances. La différence ne constitue donc pas, en l’état des informations disponibles, un abandon de près de deux milliards. Elle correspond principalement à des dossiers qui n’ont pas encore tous parcouru le même chemin administratif.
Cette distinction est au cœur de la polémique actuelle. Elle explique aussi pourquoi Tamara El Zein insiste sur la nécessité de terminer les dossiers correctement avant de les transmettre. Le ministère avait déjà émis, avant son arrivée, 71 ordres de recouvrement. Ils comportaient cependant des défauts matériels qui empêchaient leur traitement normal. L’épisode paraît dérisoire face aux montants concernés, mais il résume une partie du problème : pendant des années, l’État a disposé de chiffres impressionnants sans parvenir à produire l’instrument administratif permettant de réclamer effectivement l’argent.
Le problème remonte à 2002, mais la facture commence en 2004
Le cadre réglementaire principal du secteur remonte au décret 8803 du 4 octobre 2002, modifié par la suite. Il organise l’exploitation des carrières et concasseurs, prévoit des procédures d’autorisation et confie un rôle central au Conseil national des carrières et concasseurs. Sur le papier, l’exploitation doit être encadrée par des conditions techniques, environnementales et financières. Sur le terrain, une partie considérable du secteur a fonctionné autrement.
Des exploitations ont poursuivi leur activité sans autorisation conforme. D’autres ont utilisé des permis délivrés pour des objets différents, notamment des opérations présentées comme des travaux de bonification de terrains. Certaines ont dépassé les surfaces ou les volumes autorisés. Les gouvernements successifs ont aussi adopté des mesures temporaires permettant de poursuivre certaines activités ou de déplacer des stocks. Cette succession d’exceptions a progressivement produit un secteur dans lequel la règle existait, mais son application était suffisamment discontinue pour que les situations irrégulières se prolongent.
Le tournant juridique intervient avec l’article 61 de la loi de finances de 2019. Le texte impose de poursuivre les personnes ayant exploité un terrain comme carrière, sablière ou concasseur sans autorisation légale ou en violation de leur autorisation. Il prévoit le paiement des taxes, redevances et autres sommes dues pour les années d’exploitation à partir de 2004, ainsi que l’exécution des obligations destinées à réparer le dommage environnemental.
Le décret 6569 de juillet 2020 est ensuite venu préciser les modalités d’application de ce mécanisme. Il fallait notamment déterminer les quantités extraites depuis 2004. Cette exigence explique pourquoi le dossier ne pouvait pas être réglé à partir des seuls registres administratifs : il fallait reconstituer physiquement ce qui avait été extrait.
L’armée a fourni la pièce qui manquait : la mesure du territoire excavé
La Direction des affaires géographiques de l’armée a alors effectué un vaste travail de relevé. Les premières études détaillées ont porté sur 1 235 carrières considérées comme des cas importants de dégradation. Pour chaque site, la base de données pouvait contenir les coordonnées, la superficie, le volume extrait, la nature des matériaux, la propriété du terrain et, lorsque l’information était disponible, l’identité de l’exploitant.
Le résultat a donné pour la première fois une mesure nationale du phénomène. Plus de 15 millions de mètres carrés avaient été exploités, soit une superficie proche des trois quarts de celle de Beyrouth. Le volume de matériaux extraits approchait 197 millions de mètres cubes. Parmi les sites recensés figuraient également 149 carrières implantées sur des terrains appartenant à l’État.
À partir de ces données, le ministère de l’Environnement et le Programme des Nations unies pour le développement ont publié en juin 2023 une première estimation globale : au moins 2,39 milliards de dollars étaient dus au titre du secteur. Ce calcul ne comprenait pas une seule catégorie de créances. Il additionnait des éléments différents : taxes et redevances, coûts réglementaires, compensation de la dégradation environnementale et coût de réhabilitation.
C’est une différence essentielle avec les anciennes discussions sur les carrières. Le problème n’était plus seulement de sanctionner une exploitation sans permis. Il devenait possible de calculer, parcelle par parcelle, ce que l’extraction avait représenté en volume et d’y rattacher plusieurs catégories de sommes dues.
Le travail a ensuite été élargi et corrigé. En 2026, le ministère évoque environ 1 506 parcelles prises en compte dans les relevés utilisés pour l’évaluation générale. Le nombre d’ordres de recouvrement peut être supérieur au nombre de parcelles, car un même site peut générer plusieurs obligations ou concerner plusieurs périodes et personnes responsables.
Nasser Yassin avait lancé le recouvrement, mais s’était heurté à l’identification des débiteurs
La première tentative concrète de transformer les milliards théoriques en factures individualisées a commencé sous Nasser Yassin. À la fin de 2024, les premiers procès-verbaux ont été adressés aux exploitants. Le ministère avait commencé par environ 450 carrières dont les responsables disposaient d’un numéro fiscal auprès du ministère des Finances. Ces sites représentaient une part importante des plus grandes exploitations en superficie et concentraient déjà plus de 550 millions de dollars de créances potentielles.
Cette première vague révèle l’un des problèmes les moins visibles du dossier. Mesurer une carrière depuis le ciel est relativement simple. Identifier juridiquement la personne qui doit payer l’est beaucoup moins.
Le propriétaire du terrain n’est pas nécessairement l’exploitant. Une société peut avoir opéré pendant une partie de la période puis avoir été remplacée. Une carrière peut avoir fonctionné sous plusieurs raisons sociales. Certains terrains peuvent appartenir à l’État ou à des collectivités. Dans d’autres cas, l’identité de l’opérateur n’apparaît pas clairement dans les bases fiscales.
Le ministère devait donc faire correspondre trois fichiers qui n’avaient jamais été conçus pour fonctionner ensemble : les relevés géographiques de l’armée, les données fiscales des Finances et les informations des forces de sécurité sur les exploitants.
C’est cette opération que Tamara El Zein a reprise après son arrivée au ministère en 2025. Elle n’a pas créé le dossier des créances. Elle a hérité d’un mécanisme lancé sous son prédécesseur, puis entrepris de corriger les dossiers qui ne pouvaient pas être recouvrés dans leur forme initiale.
Le détail des 71 premiers ordres explique pourquoi le dossier a pris autant de retard
L’un des éléments les plus révélateurs concerne les 71 premiers ordres de recouvrement. Ils avaient été établis avant l’arrivée de Tamara El Zein, mais des défauts matériels empêchaient leur traitement normal par l’administration financière.
Le ministère explique avoir voulu éviter de reproduire cette situation à grande échelle. Il a donc repris les dossiers avec la Direction des affaires géographiques de l’armée, le ministère des Finances et les Forces de sécurité intérieure. L’objectif était d’associer correctement chaque exploitation à un contribuable et de produire des documents susceptibles d’être exécutés selon les règles du recouvrement public.
Cette dimension administrative est moins spectaculaire que le chiffre des trois milliards, mais elle constitue le véritable point de rupture. Le Liban avait déjà calculé les dommages. Il n’avait pas réussi à construire une chaîne complète allant du relevé géographique jusqu’au débiteur fiscal.
Au 23 septembre 2026, cette chaîne existe pour 1 509 ordres. C’est pourquoi la bataille se déplace désormais vers les tribunaux.
Les carriers ne contestent plus seulement le montant : ils attaquent la méthode
Les exploitants concernés ont engagé plusieurs types de recours. Certains ont présenté des objections devant le ministère. D’autres ont saisi les juridictions compétentes. Des recours ont également été déposés devant le Conseil d’État contre la décision gouvernementale établissant la méthode de calcul des sommes exigées.
Le contentieux porte notamment sur la possibilité de réclamer aujourd’hui des montants correspondant à des exploitations remontant à 2004. Il touche aussi à la manière dont les volumes ont été reconstitués, à l’identification de l’exploitant responsable et aux différentes composantes de la créance.
C’est sur ce terrain que se décidera l’essentiel. Si le Conseil d’État invalide le mécanisme de calcul, ce ne sont pas quelques factures qui seront remises en cause, mais potentiellement une partie de l’architecture construite depuis 2019. Si, au contraire, le mécanisme est confirmé, les exploitants devront contester leurs dossiers individuellement plutôt que le principe général de la créance.
Le ministère a préparé plusieurs centaines de réponses aux recours avec son équipe juridique et l’Autorité des affaires relevant du ministère de la Justice. Le dossier n’est donc plus une simple confrontation entre la ministre et des propriétaires de carrières. Il est devenu un contentieux administratif national dont l’issue déterminera si l’article 61 de la loi de finances de 2019 peut réellement produire les effets pour lesquels il avait été adopté.
Les cimenteries de Koura ramènent une question plus embarrassante : peut-on continuer à creuser tout en contestant les anciennes dettes ?
Le débat a pris une tournure particulièrement sensible dans le Nord. Le 21 septembre 2026, le comité qui suit le dossier des carrières exploitées par les cimenteries de Koura a publiquement demandé comment l’État pouvait autoriser la reprise de travaux d’excavation alors que les créances financières et environnementales des exploitants n’étaient toujours pas réglées.
La question touche à un problème distinct du calcul des dettes. L’État doit-il conditionner toute nouvelle autorisation au paiement des sommes réclamées pour les activités antérieures ?
L’article 61 de 2019 avait précisément été conçu dans une logique de ce type. Dans le bassin du Litani, l’établissement public chargé du fleuve avait demandé dès février 2020 que les demandes d’exploitation et de déplacement des stocks soient suspendues tant que les exploitants concernés n’avaient pas réglé les taxes, redevances et obligations environnementales remontant à 2004. L’objectif était d’éviter qu’un exploitant continue à bénéficier économiquement de matériaux déjà extraits alors que la dette correspondant à cette exploitation restait impayée.
Six ans plus tard, le problème revient avec davantage d’acuité. Le ministère affirme avoir établi les créances. Les exploitants les contestent. Pendant ce temps, l’industrie du ciment et le secteur de la construction ont besoin de matières premières.
C’est là que l’environnement rencontre directement la politique industrielle. Une interdiction générale peut perturber l’approvisionnement en ciment et en granulats. Une autorisation sans condition peut, au contraire, retirer une grande partie de son pouvoir au mécanisme de recouvrement.
Les carrières ne sont pas un secteur marginal : elles alimentent le ciment, le béton et les travaux publics
La capacité du secteur à résister aux tentatives de régulation ne s’explique pas uniquement par d’éventuelles protections politiques. Elle tient également à sa place dans l’économie réelle.
Le Liban ne peut construire sans granulats. Les cimenteries ont besoin de calcaire et d’autres matériaux. Le béton, les routes, les remblais et les grands travaux consomment des volumes considérables de pierre, de sable et de gravier. Fermer brutalement toutes les exploitations sans alternative déplacerait immédiatement le problème vers les prix de la construction et l’approvisionnement.
Cette dépendance a souvent contribué à transformer des autorisations provisoires en solutions durables. À chaque tentative de fermeture, l’argument économique réapparaît : les chantiers risquent de s’arrêter, le prix du ciment ou des granulats d’augmenter, les emplois d’être menacés.
Le résultat a été un système dans lequel la nécessité économique du matériau a régulièrement servi à reporter la résolution de la question environnementale.
C’est pourquoi le dossier actuel est plus difficile qu’une campagne contre des carrières « illégales ». Il faut simultanément récupérer les créances anciennes et organiser une extraction future compatible avec les règles. Sans deuxième volet, le pays reviendra rapidement aux mêmes exceptions.
Le plan directeur des carrières reste le maillon faible
Le décret de 2002 prévoyait une organisation territoriale de l’activité. Pourtant, le Liban n’a jamais réussi à stabiliser durablement un modèle dans lequel l’extraction serait concentrée dans des zones adaptées, éloignées des habitations et soumises à une surveillance effective.
Cette faiblesse a encouragé la multiplication des exploitations dispersées.
Certaines carrières se sont développées à proximité de villages. D’autres ont profondément modifié des versants entiers. Dans plusieurs régions, les conséquences dépassent le paysage : poussières, circulation de poids lourds, bruit, modification des écoulements, risques pour les nappes et destruction des sols.
Le problème est donc double. Le recouvrement concerne le passé. Le plan directeur concerne l’avenir.
Même si l’État récupère les sommes réclamées, il n’aura rien réglé durablement si les mêmes mécanismes d’autorisation exceptionnelle continuent à produire de nouvelles exploitations irrégulières.
C’est sur ce point que la confrontation actuelle prend une dimension politique. Les exploitants ne défendent pas seulement leurs dettes passées. Ils ont également intérêt à connaître les règles sous lesquelles ils pourront continuer à travailler.
Tamara El Zein affirme subir des pressions, mais les auteurs ne sont pas identifiés
La ministre reconnaît que le dossier génère des pressions. Elle affirme cependant ne pas vouloir reculer et présente la défense des créances comme une obligation envers le Trésor.
Il faut s’arrêter ici sur ce qui est établi et ce qui ne l’est pas.
L’existence de pressions est affirmée par Tamara El Zein elle-même. En revanche, les informations disponibles ne permettent pas d’identifier précisément leurs auteurs ni leur forme. Aucun document ne démontre qu’un exploitant déterminé aurait demandé son départ. Aucun élément ne permet non plus d’établir qu’un responsable politique précis conditionne le maintien de la ministre à une modification des ordres de recouvrement.
Le dossier du remaniement doit donc rester séparé jusqu’à preuve du contraire.
Le nom de Tamara El Zein circule effectivement parmi ceux qui pourraient être concernés par un changement gouvernemental. La confrontation avec les carrières nourrit naturellement l’hypothèse d’un lien. Mais la simultanéité n’est pas une preuve.
La véritable enquête consiste désormais à identifier qui demande son remplacement et pour quelles raisons.
Le meilleur indicateur des pressions sera la trajectoire des ordres de recouvrement
Plutôt que de chercher immédiatement un responsable politique derrière chaque opposition, il existe un moyen plus concret de suivre le rapport de force : observer ce qui arrive aux 1 509 ordres.
Sont-ils enregistrés normalement par les Finances ? Les procédures de recouvrement sont-elles engagées ? Les exploitants obtiennent-ils des sursis ? Les décisions du Conseil d’État suspendent-elles l’ensemble du mécanisme ou seulement certains dossiers ? De nouveaux permis sont-ils accordés à des débiteurs importants ? Les montants sont-ils renégociés ?
Ces questions permettront de mesurer les pressions beaucoup mieux que les déclarations.
Si le mécanisme poursuit son cours malgré les recours, le ministère aura réussi à institutionnaliser le dossier au-delà de la personne de Tamara El Zein. Si, au contraire, le traitement administratif ralentit, que les nouvelles autorisations se multiplient et que les créances sont progressivement réduites, la confrontation aura pris une autre direction.
C’est aussi ce qui rend l’éventuel remaniement sensible. Le départ d’une ministre ne devrait théoriquement pas modifier une créance établie par l’administration. Si son remplacement change le traitement des dossiers, il deviendra alors possible de parler d’un enjeu politique directement lié aux carrières.
Le vrai chiffre à surveiller n’est plus trois milliards, mais le premier paiement
Depuis 2022, le débat public s’est habitué aux milliards. D’abord 2,39 milliards. Puis plus de trois milliards à mesure que les dossiers ont été complétés. Ces montants ont eu une fonction importante : montrer l’ampleur économique du phénomène.
Ils ne suffisent plus.
En septembre 2026, l’indicateur décisif est beaucoup plus simple : aucun montant n’a encore été récupéré dans le cadre des ordres contestés.
Le passage de zéro au premier paiement sera donc plus significatif qu’une nouvelle réévaluation globale.
Il indiquera qu’un exploitant a soit accepté sa dette, soit épuisé ses recours, soit conclu une procédure de règlement conforme au droit. À partir de ce moment, le mécanisme cessera d’être seulement théorique.
C’est probablement pour cette raison que la bataille est aujourd’hui plus dure qu’en 2023. À l’époque, le ministère publiait une étude. En 2026, il envoie des factures.



