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Le Vatican, canal discret de la négociation : pourquoi Beyrouth cherche un deuxième appui hors de Washington

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La diplomatie libanaise ne mise plus uniquement sur Washington pour tenter de débloquer le dossier du Sud. Après les démarches engagées auprès de l’administration américaine, un second canal se dessine beaucoup plus discrètement à Rome. Simon Karam, qui dirige la délégation libanaise engagée dans le processus de négociation avec Israël, doit se rendre au Vatican pour une série d’entretiens consacrés au même dossier. Deux rendez-vous donnent à cette mission une portée particulière : une rencontre avec le cardinal Pietro Parolin, secrétaire d’État du Saint-Siège, et une autre avec Paul Richard Gallagher, chargé des relations avec les États.

Le déplacement ne constitue pas une médiation parallèle destinée à remplacer les États-Unis. Rien ne permet davantage d’affirmer que le Vatican serait appelé à négocier directement les paramètres militaires entre le Liban et Israël. L’objectif paraît plus subtil. Beyrouth cherche à élargir le cercle des acteurs susceptibles de soutenir la négociation, de défendre la stabilité du Liban et d’accompagner une solution au moment où le processus conduit sous impulsion américaine marque le pas. La démarche prolonge en outre les discussions engagées par le président Joseph Aoun lors de son récent déplacement à Rome. Elle révèle surtout une préoccupation : ne pas laisser l’avenir du Sud dépendre d’un canal unique dont les priorités sont aujourd’hui largement absorbées par la confrontation régionale avec l’Iran.

Simon Karam à Rome, une mission moins protocolaire qu’il n’y paraît

Le choix de Simon Karam pour ces consultations donne déjà une indication sur leur objet. Il ne s’agit pas d’une visite générale consacrée aux relations entre le Liban et le Saint-Siège, mais du déplacement du responsable de la délégation libanaise impliquée dans le processus de négociation. Ses entretiens doivent porter sur l’état des discussions et sur la contribution que le Vatican pourrait apporter à leur progression.

Les interlocuteurs choisis confirment cette dimension. Pietro Parolin est au cœur de l’appareil diplomatique du Saint-Siège. Paul Richard Gallagher traite directement des relations avec les États. Les discussions se situent donc au niveau où le Vatican aborde les crises internationales, et non dans le seul cadre des relations ecclésiastiques avec le Liban. Pour Beyrouth, l’intérêt consiste à exposer directement les obstacles rencontrés dans la négociation et à rechercher un soutien capable de peser sur l’environnement diplomatique du dossier.

Cette démarche arrive au moment où le processus libano-israélien est ralenti. Une nouvelle session n’est pas encore assurée, tandis que plusieurs propositions continuent d’être discutées sur le terrain militaire. Le Liban demande un calendrier de retrait, des garanties contre un retour israélien dans les secteurs éventuellement évacués et une présence internationale susceptible d’accompagner le déploiement de l’armée. Israël, de son côté, réclame des garanties sur le contrôle des zones concernées et sur l’impossibilité pour le Hezbollah d’y reconstruire ses capacités. Entre ces exigences, les États-Unis restent l’intermédiaire central, mais ils ne sont plus nécessairement le seul acteur auquel Beyrouth veut confier la défense de ses positions.

Washington reste indispensable, mais Washington regarde ailleurs

Le rapprochement avec le Vatican doit d’abord être lu à la lumière de l’évolution américaine. Les États-Unis n’ont pas fermé le dossier libanais. Les contacts se poursuivent et les discussions militaires continuent, notamment autour de scénarios permettant un retrait israélien progressif accompagné d’un déploiement de l’armée libanaise. La rencontre entre Nawaf Salam et Marco Rubio confirme elle-même que Washington demeure incontournable.

Mais l’intensité de l’engagement américain semble avoir diminué. Le Liban est désormais intégré à une équation régionale beaucoup plus large, dominée par la confrontation avec l’Iran, le détroit d’Ormuz, la sécurité d’Israël et les négociations susceptibles d’aboutir à une désescalade. Le dossier libanais n’a pas disparu ; il a perdu une partie de son autonomie dans la hiérarchie des urgences américaines.

Cette évolution place Beyrouth dans une position inconfortable. Le gouvernement a choisi la négociation précisément parce qu’il considère la voie diplomatique comme moins coûteuse qu’une nouvelle confrontation. Mais une stratégie fondée sur la diplomatie devient fragile lorsque son principal parrain ralentit le rythme. Pendant que les discussions s’allongent, les opérations israéliennes se poursuivent dans le Sud et la crainte d’une consolidation de certaines positions demeure.

Chercher l’appui du Vatican revient donc moins à contourner Washington qu’à éviter une dépendance diplomatique totale envers lui. Le Liban veut maintenir le canal américain tout en construisant autour de la négociation un environnement international plus large.

Ce que le Vatican peut faire, et ce qu’il ne peut pas faire

Le Saint-Siège ne dispose évidemment ni de moyens militaires ni de la capacité de pression américaine sur Israël. Il ne peut pas garantir un retrait par la force, financer seul le déploiement de l’armée libanaise ou imposer un mécanisme de sécurité à la frontière. Son influence appartient à un autre registre : diplomatie, relations internationales, capacité de dialogue avec des acteurs antagonistes et poids politique particulier lorsqu’il s’agit de défendre la stabilité du Liban.

Cette limite est aussi ce qui peut rendre son intervention utile. Le Vatican n’a pas vocation à se substituer aux négociateurs militaires. Il peut en revanche contribuer à consolider les principes autour desquels une solution doit être construite : souveraineté de l’État, protection des populations, refus d’une nouvelle guerre et préservation de l’intégrité territoriale libanaise.

Le Liban possède en outre une place particulière dans la diplomatie du Saint-Siège. Sa diversité religieuse et son système de coexistence lui donnent une dimension qui dépasse son poids démographique. Une déstabilisation profonde du pays ne serait pas considérée à Rome comme une simple crise frontalière supplémentaire au Moyen-Orient. Elle toucherait un modèle politique et communautaire auquel le Vatican accorde traditionnellement une attention particulière.

Beyrouth peut précisément chercher à transformer cette attention en capital diplomatique. Le gouvernement ne demande pas au Saint-Siège de dessiner les positions de l’armée sur une carte. Il peut lui demander de défendre auprès de ses interlocuteurs internationaux la nécessité d’un règlement qui ne transforme pas le Sud en zone durablement amputée de l’autorité libanaise.

Le précédent de Joseph Aoun

La mission de Simon Karam ne part pas de zéro. Elle s’inscrit dans le prolongement des discussions menées par Joseph Aoun à Rome. Le président libanais a déjà abordé la situation du pays et les enjeux du Sud avec les responsables du Vatican. La nouvelle étape consiste à faire passer cette relation du niveau des principes au suivi concret de la négociation.

Cette continuité est importante. Une démarche diplomatique produit rarement des résultats lorsqu’elle se limite à une visite isolée. La répétition des contacts permet au contraire de construire un dossier, de transmettre de nouvelles informations et de demander à l’interlocuteur d’agir auprès de ses propres partenaires. La mission de Karam peut donc être comprise comme la phase technique d’une ouverture politique engagée auparavant par le chef de l’État.

Elle permet également de présenter au Vatican le raisonnement libanais dans le détail. Beyrouth ne conteste pas le principe d’un renforcement de l’armée et d’un retour de la décision sécuritaire à l’État. Il demande en revanche que ce processus soit lié à des obligations israéliennes : retrait, arrêt des opérations et garanties sur les zones remises sous contrôle libanais. C’est cette notion de réciprocité que le Liban cherche à inscrire au cœur de ses démarches internationales.

Le gouvernement veut éviter que la négociation ne soit résumée à une seule question : que fera Beyrouth des armes du Hezbollah ? Il souhaite que l’autre moitié de l’équation soit posée avec la même force : que fera Israël, selon quel calendrier et sous quelle garantie internationale ?

Une diplomatie de garanties plutôt qu’une diplomatie de puissance

C’est probablement sur la question des garanties que le Vatican peut apporter le plus de valeur politique. Le blocage actuel résulte largement d’un déficit de confiance. Le Liban redoute qu’une concession ne soit suivie d’aucune contrepartie israélienne durable. Israël affirme craindre qu’un retrait permette au Hezbollah de revenir dans les secteurs évacués. Chacun demande donc une preuve avant d’accomplir l’étape que l’autre considère comme préalable.

Les États-Unis peuvent offrir une partie de ces garanties parce qu’ils disposent d’une relation stratégique avec Israël et d’une présence militaire régionale. Le Vatican ne possède pas les mêmes instruments. Mais une garantie internationale ne repose pas uniquement sur la capacité d’imposer une sanction. Elle dépend également du nombre et de la qualité des acteurs qui s’engagent politiquement autour d’un arrangement.

Plus le règlement bénéficie d’un soutien international diversifié, plus le coût politique de sa violation augmente. Un accord soutenu uniquement par Washington reste largement dépendant des priorités américaines du moment. Un accord également défendu par plusieurs capitales européennes, des pays arabes, les Nations unies et le Vatican acquiert une autre densité diplomatique.

Le Liban cherche précisément à construire cette densité.

Le Saint-Siège peut aussi parler à des acteurs que Beyrouth ne maîtrise pas

La diplomatie vaticane possède une autre caractéristique utile : elle entretient des relations avec une très grande diversité d’États et de responsables. Elle peut donc porter des messages dans des espaces où le Liban dispose de moins de poids.

Cette fonction ne doit pas être confondue avec une médiation secrète dont aucun élément disponible ne permet d’établir l’existence. L’intérêt du Vatican réside plutôt dans sa capacité à multiplier les conversations diplomatiques autour d’un même principe. Un message transmis à Washington, à des capitales européennes ou à d’autres partenaires peut contribuer à maintenir le dossier libanais dans leur agenda.

Pour un petit État, cette fonction est loin d’être secondaire. Le Liban ne peut pas imposer ses priorités aux grandes puissances. Il doit convaincre d’autres acteurs de les reprendre à leur compte.

La diplomatie devient alors un exercice d’amplification. Beyrouth formule une demande. Un partenaire international la relaie. Plusieurs acteurs commencent à la considérer comme une condition raisonnable du règlement. Ce qui était initialement une position libanaise peut progressivement devenir un élément du consensus international recherché.

Le déplacement de Simon Karam doit être lu dans cette logique.

L’après-UNIFIL donne au Vatican un autre dossier à suivre

La négociation avec Israël n’est pas la seule échéance. La fin programmée de la mission de l’UNIFIL impose au Liban de préparer rapidement une nouvelle architecture de sécurité au Sud. Le risque de vide est désormais explicitement évoqué par les responsables de la force internationale.

Le problème est considérable. L’UNIFIL ne se limite pas à la présence visible de Casques bleus sur les routes du Sud. Elle participe à la surveillance de la Ligne bleue, assure des contacts entre les parties et accompagne l’armée libanaise. Sa disparition sans mécanisme de remplacement supprimerait plusieurs fonctions au même moment.

Une nouvelle présence internationale est donc envisagée autour de missions plus ciblées : surveillance, communication et soutien à l’autorité de l’État. Mais la création d’un tel dispositif suppose un accord politique, un mandat et des pays prêts à y participer.

Le Vatican ne décidera pas de cette architecture. Il peut toutefois soutenir le principe d’une continuité internationale destinée à empêcher que la fin de l’UNIFIL ne crée un espace immédiatement occupé par la confrontation. Dans ce domaine encore, son rôle serait celui d’un facilitateur diplomatique plutôt que d’un acteur opérationnel.

Rome offre aussi une sortie au tête-à-tête américano-iranien

L’élargissement du canal diplomatique possède enfin une dimension régionale. Le dossier libanais dépend de plus en plus de la relation entre Washington et Téhéran. Le Hezbollah est étroitement lié à l’Iran, tandis que les États-Unis constituent le principal soutien international d’Israël. Plus cette polarisation s’accentue, plus le risque existe que le Liban ne soit traité comme une variable d’un marchandage régional.

Beyrouth cherche précisément à défendre l’idée inverse : les questions libanaises doivent être négociées par l’État libanais en fonction de ses propres intérêts. Nawaf Salam l’a affirmé dans ses échanges internationaux. Le gouvernement refuse que d’autres parlent au nom du pays ou utilisent son territoire comme espace de transmission de messages régionaux.

Faire entrer le Vatican dans l’environnement diplomatique du dossier sert cette stratégie. Le Saint-Siège n’est ni partie à la confrontation américano-iranienne ni acteur militaire au Moyen-Orient. Son implication offre donc un point d’appui extérieur à cette bipolarisation.

Cela ne garantit évidemment pas que les décisions régionales cesseront de peser sur le Liban. Mais cela permet à Beyrouth de rappeler que son dossier ne peut être entièrement absorbé par elles.

Le Vatican face à la question du Hezbollah

La difficulté apparaît lorsque la négociation atteint le sujet des armes du Hezbollah. Le Vatican soutient naturellement l’autorité de l’État libanais et le renforcement de ses institutions. Mais le problème ne peut être résolu par une injonction extérieure. Toute tentative de désarmement forcé risquerait d’ouvrir une crise intérieure dont les conséquences toucheraient directement la coexistence que le Saint-Siège souhaite précisément préserver.

Cette situation place Rome dans une position particulière. Défendre la souveraineté de l’État implique de soutenir l’idée d’une autorité militaire unique. Défendre la stabilité du Liban exige simultanément d’éviter qu’une application brutale de ce principe ne conduise à une confrontation interne.

La voie privilégiée ne peut donc être que graduelle et politique. Elle passe par le dialogue intérieur, le renforcement de l’armée, le retrait israélien et la construction d’une stratégie de défense capable de replacer progressivement les décisions militaires dans les institutions.

Cette approche rejoint en partie celle que Beyrouth cherche à défendre. Le gouvernement veut montrer que le monopole de l’État n’est pas dirigé contre une communauté, mais qu’il constitue une condition de fonctionnement normal du pays. La crédibilité de cette affirmation dépend cependant de l’existence de garanties extérieures suffisamment solides pour que la question de la sécurité ne soit plus laissée à chaque groupe.

Une médiation morale ne suffira pas

Il existe toutefois un risque à surestimer le canal vatican. La stature diplomatique du Saint-Siège ne remplace pas les rapports de force. Israël prendra ses décisions de sécurité en fonction de ses propres calculs, de ses relations avec Washington et de la situation militaire. Le Hezbollah déterminera sa position en fonction de ses intérêts libanais, de son rapport avec l’Iran et de son appréciation de la menace israélienne.

Le Vatican peut aider à construire un environnement favorable à un accord. Il ne peut pas fabriquer cet accord contre la volonté des principaux acteurs.

Le déplacement de Simon Karam sera donc utile s’il permet d’obtenir quelque chose de précis : soutien à un calendrier de retrait, défense d’un mécanisme international de garantie, mobilisation européenne autour de l’après-UNIFIL ou relais des demandes libanaises auprès de Washington et d’autres capitales. S’il se limite à une déclaration générale sur la stabilité et la souveraineté du Liban, son impact restera essentiellement symbolique.

C’est tout l’enjeu de cette diplomatie discrète : transformer une relation historique avec le Saint-Siège en instrument concret dans une négociation contemporaine.

Beyrouth construit un réseau plutôt qu’un nouveau médiateur

La démarche libanaise paraît finalement moins rechercher un remplaçant aux États-Unis qu’un réseau autour d’eux. Washington conserverait le rôle central dans la négociation avec Israël. Le Vatican apporterait son poids diplomatique. Les Nations unies resteraient indispensables à toute nouvelle architecture internationale au Sud. Les pays arabes pourraient contribuer au soutien de l’État, de l’armée et de la reconstruction. Les partenaires européens seraient sollicités pour la présence internationale et le financement.

Cette multiplication des appuis répond à la faiblesse structurelle du Liban. Beyrouth ne dispose pas des moyens de garantir seul l’application d’un règlement. Sa stratégie consiste donc à faire en sorte qu’un nombre suffisant d’acteurs aient intérêt à ce que celui-ci fonctionne.

Simon Karam arrive au Vatican avec cette équation. Il ne demande pas à Rome de remplacer Washington, pas plus qu’il ne peut lui demander de régler la question des armes du Hezbollah. Sa mission consiste à ajouter une pièce à une architecture diplomatique encore incomplète.

Pour le Liban, le pari est clair : si le rapport de force militaire lui est défavorable, il faut élargir le rapport de force diplomatique. Le Vatican ne peut pas déplacer une ligne de front. Mais il peut contribuer à empêcher que la voix libanaise disparaisse lorsque les grandes puissances commencent à décider de ce qui viendra après elle.

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