Au lendemain de la guerre, le retour des habitants du Sud ne s’est pas résumé à rouvrir les routes et à laisser les familles regagner leurs villages. Des logements avaient été détruits ou rendus inhabitables, certaines localités restaient exposées aux opérations israéliennes et des écoles continuaient d’héberger des déplacés plusieurs mois après la phase la plus intense des combats. Dans cet espace entre le cessez-le-feu et une reconstruction encore incomplète, un dispositif lié au Hezbollah, Samidoun, a pris une place importante dans l’organisation de l’hébergement et de l’assistance aux familles.
Le phénomène mérite d’être observé au-delà de la seule aide humanitaire. Samidoun intervient dans un domaine où l’État, les municipalités, les organismes publics, les associations et les réseaux politiques se croisent sans disposer des mêmes ressources ni de la même rapidité d’action. Le dispositif accompagne des familles déplacées et participe à la recherche de solutions d’hébergement, tandis que le retour progressif dans certaines localités modifie sans cesse les besoins. À l’approche de la rentrée scolaire, cette organisation se trouve confrontée à un problème très concret : les écoles utilisées comme centres d’accueil doivent retrouver leurs élèves alors que certaines familles n’ont toujours pas de logement où revenir.
Cette situation révèle une caractéristique ancienne du système libanais, rendue plus visible par la guerre. Lorsque l’État ne peut répondre assez rapidement à une urgence sociale, des structures partisanes ou communautaires occupent une partie de l’espace. Elles ne remplacent pas nécessairement toutes les institutions publiques, mais deviennent parfois l’interlocuteur immédiat de populations qui ne peuvent attendre le rythme administratif de la reconstruction. Le véritable enjeu commence lorsque l’urgence se prolonge : une organisation créée pour répondre à une crise finit alors par exercer des fonctions qui ressemblent à celles d’une administration sociale.
Le retour massif ne signifie pas la fin du déplacement
Dans plusieurs villages du Sud où le retour est matériellement possible, entre 80 % et 90 % des habitants seraient déjà revenus. Ce taux donne l’image d’une normalisation rapide. Il masque pourtant de fortes disparités. Retourner dans une localité ne signifie pas nécessairement retrouver son logement, son activité économique, son école ou les services qui existaient avant la guerre. Certaines familles peuvent rentrer définitivement ; d’autres alternent entre leur village et une solution d’hébergement provisoire ; d’autres encore restent déplacées parce que leur maison est détruite ou que leur secteur demeure trop exposé.
Cette différence entre retour géographique et retour à une vie normale est au cœur du problème. Une politique publique peut comptabiliser une famille comme revenue dès qu’elle quitte un centre d’accueil. Pour cette famille, la sortie du déplacement ne se produit réellement que lorsqu’elle dispose d’un toit durable, d’un accès aux services essentiels et d’une perspective permettant de rester sur place. Dans les régions où les destructions sont importantes, le retour devient donc un processus plutôt qu’un événement.
Samidoun intervient dans cet intervalle. Le dispositif a accompagné des familles dont les besoins ont évolué avec le temps : hébergement immédiat pendant la guerre, maintien dans des structures collectives, recherche de solutions provisoires, puis accompagnement du retour lorsque celui-ci devient possible. Cette continuité lui donne une connaissance fine des situations familiales et territoriales. Elle lui confère aussi un pouvoir social évident : celui qui sait où se trouvent les déplacés, quels logements sont détruits et quelles familles ont besoin d’une aide possède une capacité d’organisation qui dépasse la simple distribution ponctuelle de secours.
Le défi est désormais de réduire progressivement cette fonction sans abandonner ceux qui ne peuvent pas encore rentrer.
Les écoles au centre d’une équation devenue impossible
La rentrée scolaire transforme l’urgence. Pendant la guerre et les déplacements, les écoles ont servi d’abris à des familles qui n’avaient aucune autre solution. Cette fonction était compréhensible dans l’immédiat : un établissement scolaire offre des bâtiments relativement vastes, des sanitaires et une implantation connue des municipalités. Mais ce qui fonctionne pendant une phase d’urgence devient rapidement insoutenable lorsque l’année scolaire doit recommencer.
Il faut alors choisir entre deux besoins également légitimes. Les familles ont besoin d’un toit. Les enfants ont besoin de retrouver leurs classes. Laisser les déplacés dans les écoles permet de préserver leur hébergement mais empêche ou complique la reprise des cours. Les faire partir sans solution alternative permet de rendre les établissements à leur mission pédagogique, mais déplace simplement le problème vers un autre lieu.
Cette contradiction est aggravée par les dommages subis par le réseau scolaire lui-même. Vingt-deux écoles auraient été détruites. La situation de trente-deux autres établissements resterait problématique dans les secteurs les plus exposés, notamment à proximité de zones occupées ou difficiles d’accès. L’offre scolaire disponible a donc diminué au moment même où il faut libérer les établissements encore utilisables.
Le déplacement et l’éducation ne constituent plus deux crises séparées. Ils se disputent les mêmes bâtiments.
Pour Samidoun comme pour les autorités publiques, la rentrée impose ainsi un changement de méthode. L’hébergement collectif dans les écoles doit progressivement céder la place à des solutions résidentielles, même temporaires. Cela suppose de trouver des logements, d’aider au paiement de loyers ou de financer des réparations suffisamment rapides pour rendre certaines habitations de nouveau utilisables.
De l’urgence humanitaire à une administration sociale
C’est à ce moment que le dispositif prend une dimension plus politique. Une structure qui distribue de la nourriture ou des couvertures pendant quelques jours relève clairement de l’aide d’urgence. Une structure qui suit pendant des mois l’hébergement des familles, organise leur déplacement, participe à leur retour et prévoit des contributions aux réparations commence à exercer une fonction plus durable.
Le Hezbollah a d’ailleurs annoncé qu’il continuerait à intervenir dans ce domaine. Naim Kassem a promis une participation du parti à l’hébergement, aux réparations et à la reconstruction grâce à ses propres moyens et aux dons disponibles. Il a également annoncé la présentation prochaine d’un projet spécifique consacré à l’hébergement, tout en demandant à l’État d’assumer ses responsabilités.
Cette dernière précision est importante. Le parti ne présente pas son action comme un remplacement officiel de l’État. Il affirme intervenir parce que les besoins existent tout en réclamant parallèlement une intervention publique. Dans la pratique, cependant, la frontière entre complément et substitution devient floue lorsque les citoyens reçoivent la réponse la plus rapide d’une organisation politique plutôt que d’une administration.
Pour une famille dont la maison est inhabitable, cette distinction institutionnelle importe évidemment moins que l’efficacité immédiate. Elle devient en revanche centrale à long terme. Si l’accès à l’hébergement, à la réparation ou à l’indemnisation dépend durablement d’un réseau partisan, la relation entre la population et ce réseau se renforce. L’aide produit alors un effet politique même lorsqu’elle répond à un besoin parfaitement réel.
Le Hezbollah possède un avantage que l’État peine à reproduire
La principale force d’un dispositif comme Samidoun réside dans sa proximité avec le terrain. Les structures locales du Hezbollah disposent d’un maillage ancien dans une partie importante du Sud. Elles connaissent les villages, les familles, les municipalités et les réseaux associatifs. Elles peuvent recueillir rapidement des informations et mobiliser des volontaires ou des ressources sans attendre l’ensemble des procédures administratives qui encadrent normalement l’action publique.
L’État fonctionne selon une logique différente. Un ministère doit identifier une ligne budgétaire, respecter des procédures, coordonner plusieurs administrations et parfois attendre des décisions gouvernementales. Le Conseil du Sud, les municipalités et les autres organismes publics peuvent intervenir, mais leurs compétences et leurs moyens ne se superposent pas toujours parfaitement. Une structure partisane peut, dans certaines situations, décider plus vite.
Cette rapidité constitue un avantage considérable en période de crise. Elle possède cependant son revers. Les fonds publics doivent théoriquement être soumis à des règles de transparence, d’égalité et de contrôle. Une aide partisane répond à ses propres critères et à ses propres mécanismes. Les deux modèles n’offrent donc pas les mêmes garanties ni les mêmes obligations.
La question n’est pas de savoir lequel peut distribuer une aide le plus rapidement pendant une urgence. Elle est de déterminer quel système doit organiser la reconstruction lorsque l’urgence devient une politique de plusieurs années.
L’État prépare son retour à Nabatiyeh
Le gouvernement semble avoir compris que le problème ne pouvait pas être laissé aux seuls réseaux locaux. Une initiative est en préparation à Nabatiyeh, où Nawaf Salam doit afficher plus directement la présence de l’exécutif. Yassine Jaber participe aux préparatifs et plusieurs projets dans la ville et sa périphérie doivent être mis en avant afin d’aider les habitants à rester sur place.
La démarche possède une dimension économique, mais aussi symbolique. Un gouvernement qui se rend dans une région touchée par la guerre affirme que le Sud n’est pas seulement un dossier sécuritaire traité depuis Beyrouth ou dans des négociations internationales. Il tente de montrer que l’État peut également agir sur le quotidien des habitants.
La réussite de cette opération dépendra toutefois des réalisations beaucoup plus que des images. Les populations du Sud ont déjà entendu de nombreuses promesses de reconstruction au cours des dernières décennies. Elles jugeront l’action publique sur la rapidité des réparations, l’accès aux écoles, la remise en état des routes et des infrastructures, les indemnisations et la possibilité de reprendre une activité économique.
C’est précisément sur ce terrain que la comparaison avec les réseaux du Hezbollah devient inévitable. Si l’État annonce des projets qui mettent des mois à commencer tandis qu’une structure locale apporte une solution immédiate, le rapport de confiance reste favorable à cette dernière. Si les institutions publiques deviennent capables de répondre rapidement et de manière transparente, l’équilibre peut évoluer.
La reconstruction devient une bataille de présence
Le mot « reconstruction » évoque généralement les maisons, les routes et les infrastructures. Au Sud, il recouvre aussi une reconstruction de l’autorité. Celui qui remet en état une école, aide une famille à retrouver son logement ou rétablit un service public ne restaure pas seulement un bâtiment. Il montre qui est capable de répondre lorsque la population en a besoin.
C’est pourquoi la reconstruction possède une portée politique sans qu’il soit nécessaire d’imaginer une stratégie secrète derrière chaque aide. Une organisation qui répond efficacement à une crise renforce naturellement sa légitimité auprès de ceux qu’elle aide. Un État qui échoue à remplir la même fonction affaiblit la sienne.
Le Hezbollah le sait d’autant mieux que son histoire au Liban ne repose pas uniquement sur son appareil militaire. Le parti a développé au fil des décennies un ensemble de structures sociales, sanitaires, éducatives et associatives. Cette infrastructure contribue à sa résilience politique. Elle permet de maintenir une relation avec sa base qui ne dépend pas uniquement des discours sur la résistance ou du contexte régional.
Samidoun s’inscrit dans cette logique de proximité, même si le dispositif répond d’abord aux conséquences immédiates de la guerre. En suivant les déplacés du centre d’accueil jusqu’au retour, il crée une continuité que les administrations publiques fragmentées ont souvent du mal à offrir.
Le risque d’une reconstruction à deux circuits
Le Liban pourrait ainsi voir apparaître deux circuits parallèles. Le premier passerait par l’État, les organismes publics, les financements internationaux et les partenaires étrangers. Il devrait financer les infrastructures, les écoles, les routes et une partie des logements. Le second s’appuierait sur le Hezbollah, les dons et ses propres réseaux pour répondre directement aux besoins de certaines familles.
À court terme, cette coexistence peut accélérer la réponse. Dans une région où les besoins sont considérables, refuser une aide disponible au seul motif qu’elle n’émane pas de l’État serait difficilement défendable auprès des sinistrés. Mais à plus long terme, la coexistence de deux systèmes peut reproduire exactement la fragmentation institutionnelle que le gouvernement affirme vouloir réduire.
Le problème se pose notamment pour les critères d’indemnisation. Qui évalue la destruction d’un logement ? Quel montant est versé ? Une famille peut-elle bénéficier simultanément de plusieurs aides ? Comment éviter les doublons ou, à l’inverse, les oubliés ? Les réponses deviennent particulièrement importantes lorsque des financements étrangers commencent à arriver.
Un registre national unifié des dommages permettrait théoriquement de coordonner les interventions. Encore faut-il que les différents acteurs acceptent de partager leurs données et que les citoyens aient confiance dans le mécanisme.
Sans coordination, la reconstruction risque de reproduire la géographie politique du pays : chaque territoire dépend de ses propres réseaux et les capacités de récupération varient selon l’appartenance ou la proximité avec les structures les mieux financées.
Les déplacés ne peuvent attendre la grande solution politique
Cette discussion institutionnelle se heurte néanmoins à l’urgence quotidienne. Les familles qui doivent quitter une école ne peuvent attendre qu’un modèle national de reconstruction soit définitivement négocié. Certaines ont besoin d’un logement dans les jours qui viennent. D’autres doivent réparer une pièce ou un toit pour pouvoir rentrer avant l’hiver. Les enfants doivent reprendre les cours.
C’est précisément ce décalage temporel qui donne un avantage aux structures locales. La grande reconstruction se compte en années. L’hébergement se compte en nuits.
L’État doit donc trouver un moyen d’agir rapidement sans renoncer à ses règles. Des aides temporaires au logement, des programmes accélérés de réparation légère ou des partenariats avec les municipalités peuvent constituer des solutions intermédiaires. L’objectif devrait être d’éviter que les centres collectifs deviennent permanents tout en empêchant que les familles soient simplement déplacées une deuxième fois.
La libération des écoles constitue à cet égard un test concret. Si les établissements reprennent leur fonction sans que les familles hébergées soient abandonnées, le système aura réussi une transition. Si les déplacés sont seulement transférés vers d’autres solutions précaires, le problème aura changé d’adresse sans être résolu.
La question sensible du financement
La capacité du Hezbollah à maintenir son effort dépend également de ses ressources. Naim Kassem a évoqué les moyens propres du parti et les dons. Mais la reconstruction d’une région entière exige des sommes considérables. Plus la période s’allonge, plus la différence entre une aide d’urgence et un véritable programme de reconstruction devient importante.
Le financement public rencontre ses propres limites. Le Liban sort à peine d’une crise financière majeure, travaille encore sur la restructuration bancaire et doit préserver un équilibre budgétaire fragile. Les besoins du Sud viennent s’ajouter à ceux des services publics et des infrastructures du reste du pays.
L’aide extérieure sera donc déterminante. Or les bailleurs internationaux voudront probablement que les fonds passent par des mécanismes contrôlables et transparents. Cette exigence favorise théoriquement les institutions de l’État, à condition qu’elles soient capables de présenter des projets, de gérer les financements et de rendre compte de leur utilisation.
La reconstruction pourrait ainsi devenir un test de crédibilité pour le gouvernement de Nawaf Salam. Obtenir de l’argent ne suffira pas. Il faudra démontrer que l’administration peut le transformer rapidement en réalisations visibles.
L’école révèle toutes les faiblesses du système
Le dossier scolaire résume finalement l’ensemble du problème. Une école transformée en refuge montre que l’État et la société ont su mobiliser une infrastructure existante pour répondre à une urgence. Une école encore occupée plusieurs mois plus tard montre que la solution provisoire n’a pas été remplacée par une politique durable. Une école détruite rappelle enfin que la reconstruction ne consiste pas seulement à reloger les familles, mais à rétablir l’ensemble de l’écosystème qui permet à une communauté de vivre.
Les vingt-deux établissements détruits et les trente-deux autres dont la situation demeure incertaine donnent une mesure de cette difficulté. Même lorsque les familles reviennent, leurs enfants peuvent ne pas retrouver immédiatement leur établissement. Des déplacements scolaires supplémentaires deviennent nécessaires, avec des coûts de transport et des problèmes d’organisation qui pèsent directement sur les ménages.
Une famille ne décide donc pas de rester dans son village uniquement parce que sa maison est réparée. Elle regarde aussi l’école, la route, les soins et les possibilités de travail. La reconstruction d’un territoire est un ensemble. Si l’un de ces éléments manque durablement, le retour peut rester fragile.
Samidoun pose une question qui dépasse le Hezbollah
Le dispositif révèle finalement moins une singularité du parti qu’une faiblesse récurrente du modèle libanais. Dans de nombreux domaines, les citoyens se tournent vers des réseaux communautaires, religieux ou politiques lorsque l’État ne répond pas suffisamment vite. La guerre amplifie simplement ce mécanisme.
La question posée par Samidoun est donc celle de la transition. Une organisation partisane peut-elle intervenir pendant l’urgence puis laisser progressivement la place aux institutions publiques ? Ou l’efficacité acquise pendant la crise conduit-elle au contraire à pérenniser son rôle ?
La réponse dépendra beaucoup moins des déclarations politiques que de la performance de l’État dans les prochains mois. Si les projets annoncés à Nabatiyeh se traduisent par des travaux, si les écoles rouvrent, si les familles trouvent des solutions d’hébergement et si les indemnisations commencent réellement, l’administration publique pourra reprendre une partie de l’espace abandonné pendant la guerre.
Dans le cas contraire, les habitants continueront naturellement à s’adresser à ceux qui peuvent répondre.
C’est ce qui donne au dossier Samidoun sa portée politique. Il ne s’agit pas seulement d’un programme destiné aux déplacés. Il montre comment, dans un État fragilisé, une urgence humanitaire peut progressivement produire une architecture de services parallèle. Et il rappelle que la restauration de la souveraineté ne se joue pas uniquement dans le débat sur les armes : elle commence aussi par une question beaucoup plus simple, celle de savoir qui ouvre la porte lorsqu’une famille sans logement demande de l’aide.




