En quelques jours, le pétrole a franchi un nouveau seuil
Le choc pétrolier n’est plus une hypothèse. Le Brent a dépassé 100 dollars le baril, puis accéléré avec l’aggravation des tensions entre les États-Unis et l’Iran. Il s’établissait à 101,09 dollars mercredi, avant de progresser encore. Jeudi, il gagnait 2,03 dollars, soit 2 %, pour atteindre 105,11 dollars vers 13 h 20, après avoir touché 106,50 dollars pendant la séance. Une autre clôture rapportée dans le corpus le situe à 106,60 dollars, en hausse de 3,4 %. Le brut américain atteignait parallèlement 93,64 dollars.
Cette volatilité traduit une prime de risque directement liée à la guerre. Le marché ne réagit pas seulement à la production mondiale. Il intègre désormais la menace sur le détroit d’Ormuz, les difficultés de navigation, les sanctions contre l’Iran et l’extension du conflit vers la mer Rouge. Les attaques houthies contre l’Arabie saoudite ont ajouté un second foyer de risque. Six missiles balistiques ont été interceptés alors que Taëf et Yanbu figuraient parmi les zones visées. Or Yanbu constitue précisément l’une des principales solutions saoudiennes pour exporter du pétrole par la mer Rouge lorsque la route du Golfe devient problématique.
Pour le Liban, la question est beaucoup plus grave qu’une simple hausse du prix de l’essence. Le pays importe pratiquement son énergie fossile et dépend massivement des générateurs privés pour produire son électricité. Une hausse du pétrole frappe donc simultanément le transport, l’électricité, les entreprises, les commerces et le coût des marchandises. Le choc passe ensuite dans l’alimentation et les services.
Surtout, cette hausse intervient alors que les ménages ne disposent presque plus de marge d’absorption. L’inflation cumulée sur les huit premiers mois de 2026 approche déjà 17 %. Les revenus n’ont pas retrouvé leur pouvoir d’achat d’avant-crise. Le prochain choc pétrolier ne frapperait donc pas une économie stabilisée, mais une population dont une partie ne couvre déjà plus ses besoins essentiels.
Ormuz et Yanbu : pourquoi le risque pétrolier est exceptionnel
La hausse actuelle ne vient pas d’une simple décision de producteurs. Elle repose sur une menace physique concernant les routes du pétrole.
Le détroit d’Ormuz concentre une part majeure des exportations énergétiques du Golfe. Les informations disponibles indiquent que la navigation y reste nettement inférieure à son niveau habituel. Le Brent supporte ainsi une prime géopolitique supérieure à celle du brut américain, précisément parce qu’il est beaucoup plus exposé aux perturbations du Moyen-Orient et des routes maritimes internationales.
La situation de Yanbu augmente encore le risque. L’Arabie saoudite dispose du réseau d’oléoducs Est-Ouest pour transporter du pétrole vers la mer Rouge et contourner Ormuz. Saudi Aramco affirme disposer de trois grandes voies d’exportation et étudier deux routes supplémentaires. Son directeur général, Amin Nasser, assure également que les perturbations peuvent être réparées en quelques jours et évoque la possibilité d’utiliser davantage l’oléoduc Sumed reliant la mer Rouge à la Méditerranée via l’Égypte.
Mais les attaques contre Yanbu montrent que la voie de contournement peut elle-même devenir une cible. Le risque énergétique se déplace donc du Golfe vers la mer Rouge.
C’est précisément ce que le marché valorise. Le Brent ne paie plus seulement le risque d’une fermeture d’Ormuz. Il intègre la possibilité que plusieurs itinéraires soient simultanément menacés.
Pour le Liban, qui n’a aucun contrôle sur ces événements, la transmission est mécanique : plus le pétrole importé coûte cher, plus l’ensemble de son économie énergivore devient coûteux.
Le premier choc arrive à la pompe
Le 18 septembre, avant même les nouvelles poussées du Brent, le bidon de vingt litres d’essence à 95 octanes coûtait déjà 2,81 millions de livres.
Une estimation des besoins de transport permet de mesurer ce que cela représente. Une voiture particulière parcourt environ 12 893 kilomètres par an dans le modèle utilisé, soit 1 074 kilomètres par mois. Avec une consommation moyenne de neuf kilomètres par litre, elle nécessite environ 119 litres mensuels.
Au tarif du 18 septembre, l’essence représente environ 16,8 millions de livres par mois, soit près de 187 dollars.
Et ce chiffre sous-estime fortement le coût réel de la voiture. Il ne comprend ni l’assurance, ni les réparations, ni les pneus, ni l’huile, ni le stationnement, ni les taxes, ni la dépréciation du véhicule.
Une augmentation de 10 % du prix de l’essence ferait passer cette seule dépense théorique d’environ 187 à 206 dollars. Une hausse de 20 % l’amènerait vers 224 dollars. Cela représente entre 19 et 37 dollars supplémentaires chaque mois uniquement pour le carburant.
Pour un ménage disposant de deux revenus modestes, ces quelques dizaines de dollars ne sont plus marginales. Elles doivent être retirées de l’alimentation, des soins, de l’école ou d’une autre dépense.
Le deuxième choc arrive dans la facture du générateur
C’est ici que le Liban se distingue d’économies disposant d’un réseau électrique normal. Une hausse du pétrole frappe le ménage une deuxième fois lorsqu’il rentre chez lui.
Le scénario étudié retient environ 451 kilowattheures de consommation électrique mensuelle pour une famille. Avec seulement quatre heures quotidiennes d’électricité publique, environ 128 kilowattheures sont attribués au réseau de l’État et 323 au générateur.
En août 2026, le tarif officiel des générateurs sous 700 mètres d’altitude était de 48 241 livres par kilowattheure. Les 323 kilowattheures privés représentent donc environ 174 dollars. Avec la redevance fixe d’un abonnement de dix ampères, la facture du générateur approche 182 dollars. En ajoutant l’électricité publique et certains frais, le total avoisine 204 dollars par mois.
Autrement dit, avant même le nouveau choc pétrolier, une famille peut déjà dépenser près de 2 450 dollars par an uniquement pour disposer d’électricité.
La hausse du carburant des générateurs se transmet rapidement au tarif du kilowattheure. Si le choc pétrolier dure, la facture électrique augmentera donc parallèlement à celle de la voiture.
Un ménage peut ainsi être frappé deux fois par le même baril : le matin pour aller travailler et le soir pour alimenter son réfrigérateur, son éclairage ou sa climatisation.
Transport et électricité absorbent déjà près de 400 dollars
L’addition permet de comprendre la vulnérabilité.
Avec une voiture, environ 187 dollars sont consacrés mensuellement à l’essence. La facture électrique du scénario étudié approche 204 dollars. Les deux postes représentent ensemble environ 391 dollars par mois.
Ce montant est considérable lorsqu’on le compare au revenu de référence utilisé dans l’étude sur le coût de la vie. Une enquête réalisée en mai 2026 auprès de 2 485 travailleurs du secteur privé, dont 1 787 Libanais, retient environ 560 dollars comme revenu mensuel moyen des travailleurs libanais encore actifs dans son échantillon. Ce chiffre n’est pas un salaire moyen national officiel, mais il donne un ordre de grandeur utile.
Transport automobile et électricité représentent ainsi, dans les modèles étudiés, l’équivalent d’environ 70 % de ce revenu.
Et il reste encore le loyer, l’alimentation, l’eau, la santé et l’école.
Le pétrole cher n’arrive donc pas dans un budget où les ménages peuvent simplement réduire leurs loisirs. Il frappe des postes déjà incompressibles.
Le troisième choc se cache dans chaque marchandise transportée
L’effet ne s’arrête pas aux dépenses directement identifiables comme énergétiques. Le diesel et l’essence entrent dans le coût de presque toutes les marchandises.
Les camions transportent les produits depuis le port, les entrepôts ou les zones agricoles. Les commerces utilisent des générateurs. Les restaurants réfrigèrent leurs aliments avec une électricité coûteuse. Les industries financent leur propre énergie. Les fournisseurs répercutent ensuite tout ou partie de ces dépenses sur leurs prix.
Le diesel est particulièrement important. Les données internationales du corpus montrent qu’il a dépassé 6,50 dollars le gallon sur le marché américain dans le contexte du conflit. Ce chiffre n’est évidemment pas le prix libanais, mais il montre l’ampleur mondiale de la tension sur un carburant essentiel au transport et aux équipements.
Le panier alimentaire minimal libanais coûte déjà environ 194 dollars par mois pour quatre personnes. Il contient principalement du pain, du riz, du boulgour, des pâtes, des pommes de terre, des légumineuses, de l’huile, du sucre et quelques fruits et légumes.
Même ces produits très simples sont exposés à l’énergie. Il faut les produire ou les importer, les transporter, les stocker et les vendre. Une hausse durable du carburant finit donc par atteindre un panier qui ne contient déjà ni viande rouge, ni poulet, ni fromage, ni poisson frais.
C’est pourquoi le choc pétrolier devient rapidement un choc alimentaire.
Une famille déjà déficitaire n’a aucune marge pour absorber la hausse
Avant la nouvelle flambée pétrolière, le calcul des cinq besoins essentiels d’une famille de quatre personnes atteignait déjà environ 1 403 à 1 486 dollars par mois.
Le logement indicatif représente 700 dollars. L’alimentation minimale environ 194 dollars. L’électricité approche 204 dollars. Le transport varie selon le scénario et peut atteindre plusieurs centaines de dollars. L’eau complète l’addition.
L’école et la santé sont exclues.
Deux revenus de 560 dollars donnent seulement 1 120 dollars. Le déficit de départ est donc compris entre 283 et 366 dollars.
Cette donnée change entièrement l’analyse du pétrole. Une hausse supplémentaire de 20 ou 30 dollars de carburant n’est pas absorbée par une épargne mensuelle inexistante. Elle agrandit directement le déficit.
Le ménage doit alors choisir : retarder une facture, réduire encore l’alimentation, demander une avance à son employeur, emprunter à sa famille ou reporter des soins.
Le choc pétrolier devient ainsi un accélérateur de la crise sociale.
L’État pourrait être tenté de choisir entre recettes et pouvoir d’achat
La hausse de l’énergie arrive également au mauvais moment pour les finances publiques. Le projet de budget 2027 prévoit une augmentation importante des recettes. L’effort supplémentaire de collecte évoqué approche 840 millions de dollars.
Le problème est que la capacité de l’administration à réaliser cette hausse est contestée. La productivité du secteur public reste faible et les ménages sont déjà fortement contraints.
Dans ce contexte, les carburants représentent une base fiscale tentante. Ils sont relativement faciles à taxer et produisent des recettes rapidement.
Mais l’expérience récente montre la sensibilité du dossier. Un prélèvement de 300 000 livres sur le bidon d’essence avait déjà provoqué une réaction des fédérations de transport. Le gouvernement avait finalement négocié une compensation de 12 millions de livres mensuelles pour certains chauffeurs publics utilisant des véhicules à essence.
Avec un pétrole au-dessus de 100 dollars, toute nouvelle ponction devient plus difficile politiquement. L’État doit arbitrer entre son besoin de recettes et le risque d’amplifier la hausse à la pompe.
La stabilité de la livre ne protégera pas les ménages
Le danger économique est d’autant plus important que cette inflation peut progresser sans nouvelle chute de la monnaie.
Depuis la stabilisation relative du taux de change autour de 89 500 livres pour un dollar, une partie du débat économique a associé stabilité monétaire et stabilisation des prix. Le pétrole montre les limites de cette relation.
Le Liban achète son énergie en devises. Si le prix mondial du baril augmente de 20 %, la stabilité du taux de change n’annule pas cette hausse. Elle empêche seulement qu’une dépréciation supplémentaire de la livre vienne s’y ajouter.
L’inflation peut donc accélérer alors que le dollar reste stable.
C’est déjà un enjeu en 2026. Après les épisodes extrêmes de 2020 à 2023, l’inflation avait ralenti. Pourtant, la hausse cumulée des prix sur les huit premiers mois de cette année atteint déjà environ 17 %.
Un choc énergétique prolongé rendrait encore plus difficile le retour vers une inflation faible.
Le véritable scénario noir est une crise longue à Ormuz
Le passage ponctuel du Brent au-dessus de 105 dollars est douloureux. Mais le véritable danger pour le Liban serait que ce niveau dure plusieurs mois ou qu’une nouvelle escalade fasse encore monter les prix.
La variable décisive est le détroit d’Ormuz. Les marchés peuvent absorber des attaques ponctuelles tant que les exportations continuent. Une perturbation durable des flux changerait l’échelle du problème.
Les négociations entre Washington et Téhéran deviennent donc indirectement un dossier économique libanais. Chaque signe de compromis peut réduire la prime de risque sur le pétrole. Chaque échec peut la renforcer.
Le Liban ne dispose pratiquement d’aucun levier sur cette négociation. Il subit pourtant directement son résultat.
C’est la vulnérabilité centrale du pays : son économie importe le choc géopolitique presque immédiatement, puis le multiplie par ses propres défaillances. Un État doté d’électricité publique abondante subirait surtout la hausse des carburants. Le ménage libanais la paie également dans son générateur. Un pays doté d’un réseau de transport collectif absorberait une partie du choc. Le salarié libanais reste largement dépendant de la voiture ou de transports privés coûteux.
À plus de 105 dollars le baril, la guerre énergétique n’est donc plus une information internationale lointaine. Elle entre directement dans le budget familial. Et chaque dollar supplémentaire sur le pétrole frappe un pays où, avant même cette nouvelle hausse, deux revenus peuvent déjà ne plus suffire à couvrir cinq besoins essentiels.


