© Marie-Josée Rizkallah

Après le plus gros plat de Tabboulé de 3,5 tonnes, le plus grand plat de Hommos de 2 tonnes et le plus grand plat de Kebbé de 20m²; après la plus grande coupe de vin du monde (eh oui, on bat même les Français avec un verre de 1577 litres de vin), la plus grande toile réalisée avec  4600m² d’empreintes digitales, sans compter les tentatives avortées comme le plus  grand bar, le plus grand barbecue, la plus grande tartine de Labné, passant par la plus grande crèche ; le Liban bat un nouveau record qui lui permet de figurer encore une fois dans le livre Guiness des records avec le plus grand verre de Limonade de 5200 litres, détrônant ainsi la Chine qui détenait ce record.

Dans l’ensemble, ces exploits sont louables, non pour le simple fait d’être enregistrés dans un ouvrage commun de records, mais surtout pour rassembler des Libanais de divers horizons politique, confessionnel, régional, dans la bonne humeur, pour un acte public dans un pays dépouillé de lieux publics (bibliothèques, jardins, théâtres, etc.) mais notamment pour une cause, aussi frivole soit-elle, parce que les Libanais ne savent plus à quelle cause se vouer et sous quel étendard se réunir.

Cependant, il existe dans ce pays moult infractions et cocasseries quotidiennes, et ce dans toutes les catégories, qu’il faudrait songer à créer un Guiness Book avec une griffe purement libanaise. Je m’amuserai à nommer quelques-unes, histoire de rafraichir la mémoire aux lecteurs, notamment ceux du pays des cèdres, recordmen en amnésie collective.

Sur le plan démographique, de 1975 à 1990, plus de 200,000 morts dont 90% de civils, 300,000 blessés, 17,000 disparus sur une population de 3,5 millions à l’époque… c’est trop diriez-vous. Sans oublier que 950,000 Libanais ont progressivement déserté le pays, et 800,000 comptent sur la liste des déplacés à l’intérieur du pays. Grosso modo, la guerre n’a épargné qu’un pourcentage infinitésimal de personnes. Sans compter les pertes humaines potentielles dans la période d’après-guerre, à savoir l’émigration des cerveaux évaluée à plus de 140 milliards de dollars cumulés en 15 ans, notamment en termes d’éducation et de compétences, alors que les dommages matériels de la guerre civile avaient été estimés à 15 milliards de dollars. Avec une petite piqûre de rappel, la présence de 1,5millions d’étrangers (palestiniens, syriens, européens, asiatiques, etc.) sur ces 10452km², et 10 millions d’expatriés libanais, tout en insistant sur le fait – même si on tombe dans la répétition – que la population libanaise est, au sortir de la guerre, de 3,5 millions. Des chiffres et des proportions qu’aucun pays ne saurait battre. Du jamais vu.

Sur le plan économique, que dire. La parité dollars et livre libanaise a bien connu des va-et-vient inimaginables. 1$=2,5L.L. en 1975, puis 1$=800L.L. en 1990, ensuite 1$=2800L.L. en 1992, pour se stabiliser vers la fin des années 90 et rester jusqu’à nos jours, inchangeable, à 1$=1505L.L. Quant à l’immobilier, le Liban est le seul pays où le prix de l’immobilier monte, sans justifications – à part une demande incontrôlée des gens du Golfe alors que le pouvoir d’achat local n’arrive pas du tout à suivre – en dépit des crises sécuritaires et économiques, en dépit de la vétusté des bâtiments sans aucun standing particulier, et surtout malgré une offre qui dépasse largement la demande, avec des appartements toujours vides, transformant la capitale et autres cités en une ville fantôme. Sans compter l’absence flagrante des services publics : eau, électricité, télécommunications, infrastructure, etc. Qui voudrait payer 2 millions le prix d’un appartement de 120m² à Beyrouth, où la cherté de vie dépasse certains pays de l’Europe de l’Ouest,  alors que la qualité de vie frôle celle des pays de l’Europe de l’Est en plein régime communiste, avec plusieurs doubles factures de services, les unes à l’État et les autres aux mafias bénies par l’État ? N’est-ce pas digne du Guiness Book ?

Sur le plan patrimonial, nous détenons le record de transformer le plus grand chantier archéologique au monde, à savoir Beyrouth, en un laboratoire de tours en béton et acier à 90% vacantes parce que les autochtones ne peuvent se payer un seul mètre carré, laissant moins de 7 sites archéologiques des 257 initialement découverts. A titre d’exemple, citons l’Ecole romaine de droit qui se trouve aujourd’hui dans la décharge du Normandy, 2500 années d’existence pour l’installation portuaire phénicienne de Minet el-Hosn rasée en moins de 24 heures pour construire trois tours résidentielles, le premier hippodrome intra-muros au Moyen-Orient mutilé sous prétexte de désherbage pour un autre projet immobilier, destruction  de plus de 816 maisons traditionnelles à Beyrouth sur 1016, et nous ne sommes pas encore sorti de la capitale…Et les commanditaires, depuis des décennies, envahissent notre quotidien et réécrivent notre Histoire et notre Identité, en toute impunité …

Sur le plan écologique, pour un pays qui n’a même pas d’industrie en bonne et due forme, la pollution bat tous les records possibles. Les fleuves sont à 90% pollués, la mer est affreuse avec tous les égouts et les déchets toxiques qu’on y déverse, les tortues de mer sont en voie de disparition – pour ne pas dire qu’elles ont déjà disparu – les oiseaux en tout genre ont une durée de vie infime avec la chasse arbitraire, la faune en général est en proie au pire prédateur qui puisse exister : l’Homme. Il est utile de rappeler également que dans nos joies et dans nos peines, les feux d’artifices nocifs sont le seul moyen d’expression bien de chez nous, et la meilleure façon d’envoyer des messages aux autorités locales qu’ait pu dénicher le Libanais, est de brûler une quantité industrielle de pneus et de bloquer les artères principales du pays et d’étouffer les artères vitales de ses habitants. Quant au recyclage, ce terme n’a de sens et de raison d’être que pour l’argent sale et la majorité des hommes politiques qui, à défaut de choix, sont infiniment recyclables avec d’incalculables retournements de vestes.

Enfin, le record inexpugnable, qui couronne toute la liste de loin exhaustive qui vient d’être énumérée, est un cocktail inédit d’aliénation et de bêtise. Répéter les mêmes erreurs impardonnables, nous savons faire. Tomber dans les mêmes pièges, nous sommes imbattables. Se retrouver bernés par les mêmes discours emberlificoteurs des mêmes chefs de file au fils des ans, il n’y a que le Libanais qui puisse le faire. Avec toute la merde dans laquelle on patauge pour avoir permis de faire la guerre des autres sur notre territoire, avec toute la mouise dans laquelle on macère à cause des mêmes têtes qu’on élit soi-même et qui à chaque fois s’avèrent être les plus décevantes possible, le Libanais se noie dans un suivisme asservissant, aveuglant fatal, à un tel point qu’il préfère défendre corps et âme son leader qui commet des crimes devant ses yeux plutôt que de défendre les principes de la nation, cette pauvre nation foulée aux pieds des monarques tribaux, confessionnels, régionaux …

Mais bon, au nom de toutes ces catastrophes qui nous unissent – puisqu’il y a malgré tout quelque chose qui nous unit – buvons encore, une énième fois, un verre de vin ou de limonade, fruits de nos records insignifiants, à la santé de notre condition inhumaine, pour fêter nos retrouvailles, avant que le glas ne sonne et qu’il soit l’heure qu’on s’en aille …

Par Marie-Josée Rizkallah
Libnanews

1 COMMENTAIRE

  1. chère Madame, effectivement votre article ne s’arrête qu’à Beyrouth… il y a malheureusement tellement d’autres records… Saida et son « Mont Blanc » de déchets « les pieds » dans la méditerranée… Et pourtant, même si je ne suis pas libanais, on l’aime ce pays!

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