Révolte plutôt que renoncement… Il en était temps. Il était temps de renoncer au défaitisme, à la résignation, au pragmatisme, au cynisme, conformisme et à tous les « isme », de ceux qui nous ont précédés, à la violence insidieuse qu’ils continuaient à nous infliger, vautours typiques de l’après-guerre. Sauf que la guerre est terminée depuis trente ans et que durant ces années-là nous aurions pu construire un tout autre pays, un Etat de droit. Il était temps de dire « non», de briser le mur de la peur, de sortir de la larve, d’un cocon devenu trop étroit ; de dire « oui » à l’élan vital.  

La révolution est venue un jour comme ceci sans crier gare; mais le terreau était favorable.  Il a suffi de quelques hommes dans la rue pour que tout le monde suive. Sursaut libérateur: le champ des possibles s’ouvrait; la peur tombait. La révolte chantait, la révolte s’exprimait, en musique, en humour, en art, en rassemblement, en plantant, en nettoyant. On redécouvrait le langage, le propre de l’homme ; notre cœur, notre corps et nos pieds, en investissant l’espace public, espace vital. On se réappropriait ce qui nous appartient et qui nous a été usurpé.  On redevenait les jeunes que l’on a  toujours été au fond de nous –  la guerre nous en ayant privé, de notre jeunesse – avec la capacité de rêver. Les jeunes  « les prophètes les plus importants du monde» «porteurs d’espérance et de rupture par rapport aux adultes » selon les termes mêmes du Pape François, révolutionnaire lui-même au sein de l’un des ordres les plus établis… comme quoi la révolte est un choix. 

Si cette révolution a créé une dynamique, c’est bien celle de devenir acteurs de son existence plutôt que touristes spectateurs. Longtemps, nombreux sont ceux qui ont pris le pays pour un hôtel, un bordel, une vache à lait,  une villégiature ou un souvenir, etc. «Un pays ne trahit pas ceux qui l’aiment» disait Ghassan Tueni. L’esprit de Ghassan Tuéni, de Gebran Tuéni, de Samir Frangié, de Samir Kassir et d’une première révolution fondatrice, n’est pas loin. La graine aura poussé, même si elle a été longtemps ligaturée. Longtemps, nous avons regardé le film se dérouler devant nous, sur cet écran géant, multiplex où se superposent de mauvais acteurs masqués, truands, ignorants, charlots, etc.  La Révolution d’Octobre est de vouloir se saisir du casting et de la réalisation. Il faudra des heures de tournage, de rushs, de répétitions pour ensuite faire le montage. Qu’à cela ne tienne; les protagonistes sont tous au rendez-vous ; ils viennent et reviennent tous les jours au Nord, au Sud, au fin fond du Akkar, au fin fond de Baalbeck  pour participer, l’angoisse au ventre parfois, mais ils reviennent. Vieux, jeunes, hommes, femmes, surtout femmes… Ceux qui sont ici, ceux qui sont ailleurs; ils prennent l’avion, se regroupent, se mobilisent pour ne pas manquer le rendez-vous. Diaspora unique qui n’a jamais renoncé à la mère patrie, quand bien même celle-ci avait renoncé à elle-même. On sait que quelque chose de grand se joue et l’on choisit de prendre le risque de jouer. Héros de son temps presque malgré soi.

  La crise, du grec krisis, discerner et la révolution géantes auront ainsi amené avec elles un éveil, une responsabilisation et une solidarité des plus admirables – en ligne d’ailleurs avec l’attitude constante de la société civile sans laquelle il y a longtemps que le pays se serait effondré.   Car  on ne peut pas voir un homme se pendre parce qu’il n’a pas 1000 livres  pour acheter une manouché à son enfant, un autre s’immoler par le feu parce qu’il ne peut s’acquitter des frais de scolarité des siens, encore un se suicider, etc et ne pas se sentir interpellé au plus profond de son humanité… Pendant que les banques et la Banque du Liban, partenaires tacites d’une classe politique infestée, instaurent un contrôle des capitaux, tuant encore plus le cycle économique dans l’œuf. On ne peut pas voir plus d’un tiers de la population vivre en-dessous du seuil de pauvreté, avec moins de 4 USD par jour; des malades laissés à leur sort aux portes des hôpitaux, une population entière mourir de cancer, abreuvée et nourrie aux eaux fécales et aux pesticides, pendant que les dirigeants font distribuer des médicaments frelatés sous le regard de magistrats hagards, et ne pas réagir. Révolution, oui révolution.

La révolution a libéré la parole et ressuscité le goût  du débat public. Et le débat redonne le goût de l’action, mais les meilleures intentions ne suffisent pas par elles-mêmes, si elles ne sont pas couplées d’actions éclairées, dans la durée, au-delà de l’évènementiel et du discours. « Pour dire oui, il faut suer et retrousser ses manches et plonger ses deux mains dans la vie jusqu’au cou” disait Anouilh. Saurons-nous, pourrons-nous être force de proposition… au-delà de la contestation?

Je me retourne dans un souhait de comprendre, de voir un peu plus avant, vers les révolutions pacifistes d’hier qui auraient certains points communs avec la nôtre : la Révolution de Velours en Tchécoslovaquie, précédée d’un Printemps de Prague interrompu par « la normalisation ». La dictature chuta après quarante ans; l’intelligentsia avança ses figures comme Vaclav Havel et le pays décolla. En Ukraine, la Révolution de la Dignité qui commença avec la dénonciation de la corruption. Le régime chuta ; la suite apportera autant de corruption, moins de pouvoir d’achat et moins de  libertés… Quid du Liban? Ukraine ou Tchécoslovaquie? Notre intelligentsia se déclarera-t-elle pour faire avancer le schmilblick?  Conscients de ce que la révolution s’inscrit dans un cadre géopolitique complexe, il nous appartient de discerner  pour que ce long voyage à bord duquel nous avons embarqué n’ait pas servi à nourrir l’imaginaire artistique, seulement. Il nous appartient de vouloir nous asseoir, de vouloir travailler et réfléchir ensemble à demain. Pour que le tag « blind leading the blind » dans le très symbolique Œuf du centre-ville réhabilité par les manifestants, ne soit plus  dans quelques années qu’un clin d’œil aux prémices d’une révolution qui aura trouvé son nom. 

  • Source : PNUD

Texte également paru dans The Silent Leaders, une publication de Marie Joe Raidy

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