Cela fait des années que notre pays flotte dans l’instabilité et l’inconnu. Enchainant crises, scandales et conflits armés depuis sa création, il déboucha vers un point de non-retour lorsque la guerre éclata. Puis, suite à celle-ci, vint, d’un accord international, le règne de Damas et son arrogance insupportable.

Face à cela le peuple se souleva. Mais aussitôt libéré, le pays reprit sa place privilégiée de ventouse de toutes les aspirations régionales et mondiales, renouant avec ses anciens démons, ses trois tares légendaires qui le minent : le clientélisme, la corruption et le sectarisme. Un pays tampon, comme on dit, un petit pays, ne peut qu’être dangereux. Il n’avancera jamais vers un ordre stable et durable, voué de par sa constitution à un seul destin, l’instabilité permanente, ou pour le dire plus vertement : l’échec. Pouvons-nous accepter, ou plutôt devons-nous accepter cette amère réalité ? D’autant plus que la frustration qui en découle cède avec le temps sa place à l’indifférence. C’est dans ce contexte-là qu’une réflexion profonde doit efflorer. Une réflexion sur la structure institutionnelle du pays, c’est-à-dire son système. Ainsi, une question cruciale se pose : Le Liban peut-il durer encore en étant centralisé et confessionnel en même temps ?

Il existe plusieurs forces qui verrouillent le système actuel. Ces forces se répartissent entre celles dites « endogènes », produites à l’intérieur-même de la structure, et celles qui proviennent de l’extérieur dites « exogènes ». Or les lois de la nature – la première loi de Newton en l’occurrence – stipulent que cet état de repos, dans lequel le pays se trouve aujourd’hui, est voué à persister jusqu’à ce qu’une nouvelle force le contraigne à changer d’état. Ce nouvel état peut aussi bien être une nouvelle guerre qu’une nouvelle période de paix, prospérité et croissance. Seule la nouvelle force contraignante décidera de l’avenir. Or, si nous revenions au présent pour analyser ce qui le régit, nous comprendrions après une brève réflexion, que deux concepts paradoxaux et agissants simultanément sont responsables de cette paralysie latente : la centralisation et le confessionnalisme.  Pour reprendre l’analogie physique, il faudrait imaginer deux forces agissants en une même direction mais en sens opposés [ -> <- ].

Par conséquent, l’un ou l’autre doit disparaitre pour que le pays aille vers l’avant. Abandonnons maintenant cette métaphore scientifique pour comprendre concrètement ce qui se passe sur le terrain libanais à cause de ces deux concepts. Deux exemples illustrent bien ce choc : Premièrement, la vacance de la présidence de la république depuis le 25 mai 2014. Chacun des décideurs du pays considère qu’il est de son ressort de faire de la surenchère confessionnelle sur un poste qui, de par sa nature, devrait englober toutes les aspirations. Ainsi, ce poste-là qui représente en théorie l’unification des intérêts s’est mué en un champ de bataille. Deuxièmement, les ministères sont des forteresses. Des forteresses pour leurs locataires. Quand un homme (ou plus rarement une femme) prend un portefeuille ministériel, il devient un demi-Dieu qui a pouvoir sur tout, travaille comme bon lui semble à l’enrichissement de son clan, son village, ou sa communauté. La raison en est bien simple. Le gouvernement n’est rien d’autre qu’un puzzle de toutes les aspirations et de tous les egos. Personne n’est justiciable dans une telle disposition. Idiot serait celui qui ne profiterait pas d’une faille pareille !

Mais à quoi ressemblerait donc un Liban ayant lâché l’un ou l’autre de ces deux principes antagonistes ? Naturellement, deux options s’ouvrent à l’horizon :

L’abandon du confessionnalisme, et le maintien de la centralisation.

Ce cas impliquerait avant tout la sécularisation de l’Etat, et à plus long terme celle de la société. Les partis parleraient pour la première fois de politiques sociales, économiques, éducatives, industrielles, touristiques, et autres, abandonnant ainsi leurs discours géopolitiques, et leurs populismes confessionnels. La politique ayant fait ce virage s’orienterait comme en Occident, vers une bipolarisation sur la base de clivages sur les valeurs. Ainsi pourraient naitre la gauche et la droite, le libéralisme et l’antilibéralisme, le conservatisme et le progressisme, etc. etc. Dans une telle disposition, le citoyen ne serait plus un citoyen-confessionnel, mais un citoyen-individu. La pensée de l’intérêt individuel remplacerait celle de l’intérêt confessionnel. Personne ne parlerait des droits des chrétiens, des sunnites, des chiites, ou des druzes, puisque la raison d’être derrière cela, aurait disparu. Aujourd’hui c’est la peur de voir un clan prendre le dessus sur l’autre qui terrorise les esprits. Dans le pays sécularisé hypothétique, cette peur disparaitrait puisque l’individu serait différent. Il ne verrait plus en l’autre le représentant d’une autre nation, mais son concitoyen ayant quelques différences qu’il reconnait et respecte. D’ailleurs, la Ière et IIème constitution du Liban, toutes les deux, prévoient un passage progressif vers la sécularisation du pays, avec – seule différence avec ce que nous énonçons- la création d’un sénat pour les droits des communautés. Aussi, les institutions dans une telle république seraient plus fortes, puisque les hommes qui les rempliraient seraient plus justes. Avec la disparition des partis confessionnels et l’émergence des partis-idées, l’homme politique serait vraiment évalué sur ses actions, seul moyen de garantir sa réélection. Sans base arrière confessionnelle, l’homme tendrait vers l’honnêteté, car il serait constamment observé et jugé.

L’abandon de la centralisation, et le maintien du confessionnalisme.

Ici, nous entendons parler d’une république décentralisée sur des bases, de facto, confessionnelles. Qu’il s’agisse d’un état faiblement ou fortement décentralisé, d’une fédération, ou d’une confédération, le résultat est le même. Il ne s’agit finalement que d’une affaire de degré. Nous nommons donc « décentralisation » tout phénomène ayant pour but d’augmenter le pouvoir régional aux dépens du pouvoir national se trouvant à Beyrouth. Dans un tel état, la réalité au niveau des influences régionales d’aujourd’hui serait en quelques sortes confirmée, institutionnalisée. Chacun serait roi dans son propre canton, et cela serait protégé par la constitution. Les frontières de chaque mini-état seraient explicitement, et non plus tacitement, reconnues. L’individu confessionnel s’affirmerait encore plus qu’aujourd’hui, mais avec la seule différence que la crainte de l’autre aura été atténuée. L’homme a peur de l’inconnu. Or quand les choses sont dites clairement (concernant les frontières, les droits d’untel dans tel canton, la couleur confessionnelle de tel poste ou de l’autre…) celle-ci disparait. L’homogénéité retrouvée à l’intérieur de chaque canton, la politique prendrait un tournant moins confessionnel et plus idéologique. Cependant, une chose ne disparaitrait pas, loin s’en faut : l’ingérence des forces étrangères. Le concept du « parrain civilisationnel » qui depuis toujours anime la vie interne du pays, se fortifierait sans complexes.  Or, cette fois-ci cela ne serait peut-être plus une source de tension, puisque, n’ayant plus de prétention sur l’ensemble du pays, le côté belliqueux de celles-ci s’atténuerait. Un autre aspect en profiterait aussi : l’économie. Dans un tel système stable, plusieurs économies parallèles se développeraient dans chaque région, augmentant la spécialisation.

Ceci étant dit, un Liban ne souffrant plus de cette erreur originelle retrouverait sans aucun doute sa stabilité. Mais comment aboutir à ce stade avancé ? Comment rompre les conséquences de la première loi de Newton qui paralyse le pays ? Quelle est cette force nouvelle qui pourrait briser la glace ? Malheureusement, rien ne laisse présager une évolution lente et progressive.

Emmanuel Ramia

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