En ce moi de mai, traditionnellement dédié à la Vierge Marie, nous allons partir à la découverte d’un trésor du patrimoine pictural libanais, Notre-Dame d’Ilige, à Mayfouk. Nous apprendrons un peu plus sur l’icône de Notre-Dame d’Ilije, et nous contemplerons la belle nature entourant le couvent situé dans la commune de Mayfouk, localisée dans le district de Byblos, caza du Mont-Liban.

Sur une terre carrefour de diverses cultures et spiritualités, dans un monastère qui fut le siège du patriarcat maronite, érigé sur un éperon rocheux séparant deux vals, une icône de la Vierge, celle pour qui la gloire du Liban a été donnée, repose. Au sein d’un sanctuaire qui lui a été spécialement conçu, l’icône de Notre Dame d’Illige s’offre au regard des fidèles qui viennent demander son intercession, reliquat d’un art sacré s’inscrivant dans la tradition syro-maronite, résumant une période iconographique allant du VIe siècle jusqu’à nos jours, illustrant le style syro-maronite authentique.

L’origine de ce Tableau de la Mère de Dieu est inconnue. Aucun document ne vient attester les circonstances dans lesquels ce Tableau a été peint, ni son auteur ou son sanctuaire originel. Ce qui est sûr, c’est que ce tableau de Notre-Dame, réputé pour son pouvoir miraculeux, est venu s’établir dans l’église du monastère d’Illige qui a été mis sous sa protection. Résidence des patriarches maronites de 1121 jusqu’en 1440, le monastère d’Illige passe en 1766 aux mains de l’ordre Antonin Baladite, aujourd’hui l’Ordre Libanais Maronite, grâce à l’émir Youssef Chehab.

L’icône de Notre-Dame d’Illige était censée remonter au XVIIIe siècle, jusqu’au jour où, en 1985, en raison de son état délabré, les moines du monastère, suite à la permission du Généralat de l’Ordre, décide de la confier au Carmel de la Théotokos et de l’Unité à Harissa pour qu’elle soit restaurée. C’est là que débute une traversée scandée par des découvertes surprenantes concernant la datation de ce Tableau.

Grâce aux examens préliminaires effectués, l’atelier de restauration de Harissa a pu déduire que ce Tableau censé être une production du XVIIIe siècle n’est en réalité que la dernière couche d’une kyrielle d’aplats dont la plus ancienne date du Xe siècle. Avec l’appui du R. P. feu Antoine Lammens, spécialiste en restauration des icônes et de la chimie des couleurs, et travaillant pour le musée du Louvres, les travaux de restauration et de reconstitution du tableau se sont étalés sur trois années consécutives, et ont abouti à la découverte d’un tableau complètement différent de celui qui était arrivée à l’atelier en 1985. Il est cependant difficile d’attester que la peinture actuelle est effectivement celle du Xe siècle, en raison de l’absence d’une description scientifique détaillant les différentes étapes de la restauration du Tableau. Le seul document restant est un rapport rédigé par l’atelier de Harissa, qui explique d’une manière succincte la démarche suivie pour restaurer cette œuvre – et fort malheureusement, le Père Lammens n’est plus de ce monde pour fournir son précieux témoignage sur les phases de cette restauration.

A l’issue de la lecture de ce rapport sommaire, il est possible d’en dégager les synthèses suivantes :
Plusieurs remaniements et repeintes

Il y a eu cinq remaniements importants et huit repeintes ou retouches ponctuelles au moins, pour enfin arriver à la composition originale :

XIe s.: Des repeintes au niveau  des visages et autres parties détériorées. La composition originale est respectée.
XIIe-XIIIe s.:  Au Moyen-âge; remaniement complet de la composition. Influence byzantine. Les pigments utilisés et la technique révèlent un milieu monastique encore habitué aux enluminures.
XIVe s.:  Nouveau remaniement. On constate une technique locale et une ignorance de la tradition propre.
XVe-XVIe s.: Quelques repeintes disséminées, sans doute pour restaurer des endroits détériorés.
XVIIe s.: Nouveau remaniement pour conformer la composition avec la Madonna Salus Populi Romani.
Fin du XVIIe s.: Quelques repeintes pour restaurer des endroits détériorés, essai de conformité avec la Madonna Della Strada.
– XVIIIe s.: Remaniement entier de la composition suivant un goût local  occidentalisé. Influence géorgienne.
Fin du XVIIIe s. – début du XIXe: Quelques repeintes.

Il est à noter également que la toile est endommagée par endroits, en raison de brûlures, de découpage ou d’altérations intentionnelles avec des instruments tranchants.

Bien que l’histoire de l’icône de Notre-Dame d’Illige demeure vague, elle porte en elle néanmoins l’Histoire du peuple maronite. Le visage de Notre-Dame d’Illige a inspiré la prière à nos ancêtres, qui, aux moments des persécutions, ont demandé son intercession. D’ailleurs, la restauration de cette icône atteste qu’elle a à son tour, pris part à la souffrance des Maronites au fil de l’Histoire, et qu’elle a même subi une latinisation de ses traits jusqu’à effacer sa réelle face sous l’épaisseur des couches picturales. L’énigme que propose cette icône cependant nous pousse à nous interroger : pourquoi est-elle la seule œuvre conservée de son époque ? Quel périple a-t-elle suivie pour arriver à Illige ? Qui en est son auteur ? Existe-t-il encore des documents pouvant donner d’avantage de détails sur son origine ? Des questions qui resteront probablement sans réponses, mais qui valent la peine d’être posées.

Par Marie-Josée Rizkallah

Références

  • BADWI Abdo, « Le tableau de Notre-Dame d’Ilige » in Mélanges offerts au Prof. P. Louis Hage à l’occasion de son 70e anniversaire, Kaslik, PUSEK, 2008.
  • Brochure en langue française sur l’icone de N.D. d’Ilije, s.d., s.l.
  • DUCHET-SUCHAUX Gaston, PASTOUREAU Michel, La Bible et les Saints, Flammarion, Paris, 1994.
  • FAHED Boulos, Présences de la mère de Dieu au liban : icônes, tableaux et textes choisis, O.M.M., 2003.
  • LAMMENS Antoine, Les minitatures syriaques du Codex Rabula, Etude iconographique, Université Saint Esprit de Kaslik, 1974-1975.
  • SENDLER Egon S.J., Icônes byzantines de la Mère de Dieu, Desclée de Brouwer, Paris, 1992.

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Marie-Josée Rizkallah est une artiste libanaise originaire de Deir-el-Qamar. Versée dans le domaine de l’écriture depuis l’enfance, elle est l’auteur de trois recueils de poèmes et possède des écrits dans plusieurs ouvrages collectifs ainsi que dans la presse nationale et internationale. Écrivain bénévole sur le média citoyen Libnanews depuis 2006, dont elle est également cofondatrice, profondément engagée dans la sauvegarde du patrimoine libanais et dans la promotion de l'identité et de l’héritage culturel du Liban, elle a fondé l'association I.C.H.T.A.R. (Identité.Culture.Histoire.Traditions.Arts.Racines) pour le Patrimoine Libanais dont elle est actuellement présidente. Elle défend également des causes nationales qui lui touchent au cœur, loin des équations politiques étriquées. Marie-Josée est également artiste peintre et iconographe de profession, et donne des cours et des conférences sur l'Histoire et la Théologie de l'Icône ainsi que l'Expression artistique. Pour plus de détails, visitez son site: mariejoseerizkallah.com son blog: mjliban.wordpress.com et la page FB d'ICHTAR : https://www.facebook.com/I.C.H.T.A.R.lb/