Rue de l’Hôpital Militaire, comme si la guerre n’était pas finie, partout des barbelés, des militaires, des fusils que l’on heurte et soudain l’on prend peur qu’une cartouche ne s’échappe par erreur.

On marche parmi eux comme si de rien n’était; et si une balle perdue nous touchait, nous handicapait ? On n’y pense pas ; les barbelés, les militaires font partie du paysage local ; tout comme la poubelle. La guerre est pourtant finie depuis trente ans. Ou presque, car tout le monde sursaute encore au son du canon.  Au son d’une explosion, les plagistes à la piscine au Sporting sursautent regardent autour d’eux dans le ciel.  On a peur ; un coup de canon  et on flippe. C’est le coup de canon pour  la fête de Adha – toujours  les canons pour célébrer. On s’aperçoit en tous cas combien la guerre est encore là, dans le corps, si elle n’est pas consciemment dans la tête. Le corps lui, ne ment pas.

Au rond-point Tayyouneh, en rentrant de ma course à pied au Bois des Pins, un militaire m’engueule: je photographie le kiosque de sacs de sable où il se tient. Il parait que je n’ai pas le droit de photographier. Je l’ignorais  En quoi les sacs de sable sont-ils hautement sensibles? La guerre est finie depuis trente ans ! Et si du temps de celle-ci, c’était encore les chevaux que l’on croisait en passant à côté du Bois des Pins, le matin en allant à l’école, l’équidé altier ne trouve plus sa place ici dans cet environnement de plus en plus métallisé et urbanisé, de moins en moins amène.  Le Bois prend vie maintenant avec la course à pieds des joggeurs, comme ceux de Beirut 542, institution matinale, qui viennent tôt y gambader.   Il y a de nombreuses institutions matinales dans le quartier : le café/snack chez Hassan, patients et médecins qui se rendent à l’Hôpital Militaire s’y sustentent: manouché, knefé, etc ; un peu plus loin, chez Roy le rendez-vous des avocats du coin qui y lisent le journal et débattent de la situation locale. S’ils  vous y voient boire le café après huit heures du matin, ils assument d’emblée que  vous ne travaillez pas n’est-ce pas ? Croyances et fausses croyances se disputent la palme : que la guerre n’est pas finie; que l’on ne travaille pas parce qu’on est femme, que l’on doit être au travail à huit heures pour être sérieux,  et que toutes les femmes peuvent se permettre le luxe de ne pas travailler.

Le pays des schèmes que l’on applique peut-il être le pays de la liberté ? Le pays qui arrête un citoyen ou une citoyenne lambda parce qu’il a émis une opinion ou un commentaire sur son propre compte Facebook ou Twitter,  qui ne flatte pas le pouvoir en place, peut-il être le pays de la liberté ?

Et puis il y a toutes ces rencontres au goût de liberté d’un soir d’été,  qui viennent brouiller les cartes : telle cinéaste libanaise qui vit à l’étranger et qui a gagné un prix là-bas mais dont le film ne peut être projeté ici parce qu’il traite de sujets dont on ne veut pas parler comme la révolution du Cèdre ; tel artiste libanais qui filme les grands espaces dans ses voyages, le Bhutan, le Népal, la Géorgie  qui collabore avec un groupe qui s’est mis aux voyages outdoors, qui emmènent avec eux des jeunes et plus ou moins jeunes assoiffés de reconnexion à la nature, à l’essentiel, en dehors des murs ; dans le même esprit, tel architecte trentenaire féru d’écologie et averti qui construit une maison écolo pilote à Baskinta – l’occasion de redécouvrir la région et toutes ses richesses et de constater que nombreux y sont les campeurs dans le Marj et que les resto de truite sont un petit bijou caché, au cœur de la nature ; telle comédienne et architecte qui fait sa thèse à Londres sur la performance et l’architecture. Elle ne veut pas faire sa thèse au Liban, ni ses performances qu’elle offre au public anglais : « quelles perspectives par la suite ? » dit-elle. Au Liban, elle danse seulement, dans des stages privés.  Départs et migrations. On voit passer les oiseaux ce mois-ci. Les oiseaux de septembre…  Envie sérieuse de partance. A propos d’oiseaux et de migration, on célèbre ce mois-ci le lancement de la Fondation Touyour Ayloul en hommage à Emily Nasrallah, l’auteure du livre éponyme.   C’est l’occasion de redécouvrir ce magnifique roman de 1962, ode à la liberté et subtil plaidoyer contre l’émigration. Entre-temps, en 2018, nous, reprenons les routes de l’exil ; nul ni rien ne retient nos forces vives et  nous ne célébrons, officiellement, rien hormis l’ignorance et l’arrogance en censurant l’intelligence et l’humanité. Toutes ces arrestations de qui a émis un tweet,  un petit gazouillis, de qui a eu envie de s’exprimer, de dire son angoisse dans un environnement délétère, son inquiétude du lendemain, sa soif de dignité… Les couperets tombent, arrestation, interdiction ; exit la liberté d’expression. Vous avez dit le pays des libertés,« Loubnan balad el hourriyat » ? Exit la liberté d’expression, c’est exit la liberté tout court. Les politiques devraient sans doute se mêler de littérature un peu plus souvent ; lire par exemple Emily Nasrallah, ou Chimamanda Ngozi Adichie, une autre figure féminine de la littérature mondiale, contemporaine, auteure du célèbre Americanah. Celle-ci attirait l’attention sur les dangers du récit unique. Ne pas confiner l’histoire – qu’elle soit collective ou individuelle – à une seule version, une seule facette; car cela ne laisse pas beaucoup de possibles. Pouvoir conter le récit dans ses facettes multiples – sa douleur comme sa richesse – donnerait peut-être l’envie de continuer, de dérouler l’histoire plutôt que de s’envoler comme les oiseaux de septembre. Car c’est pour ouvrir le champ des possibles que l’on s’en va,  pour être cohérent avec ses idéaux, au final, où que ce soit, plutôt que de devoir vivre en marge ici… Encore faut-il pouvoir déployer ses ailes sans nostalgie.

Article paru dans l’Agenda Culturel avec l’aimable autorisation de son auteur.

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