C’était une conférence à l’AUB, au Centre Issam Farès, qui vous faisait voyager comme les livres d’Emily Nasrallah, entre ici et là, présent et passé, exil et appartenance… Une soirée d’amitié et de réflexion pour célébrer le lancement d’Al Makan, l’autobiographie de la romancière – on eut dit qu’elle était presque là – concomitante avec l’ouverture d’un centre culturel/résidence d’artistes Beit Touyour Ayloul à Kfeir, son village natal et son alma mater.

La fondation Beit Touyour Ayloul était un souhait qui tenait à cœur  à Emily Nasrallah ; c’est grâce aux efforts de ses enfants et notamment de Maha, architecte, qu’elle a vu le jour de même que l’exposition qui accompagne l’ouverture du lieu au public.

Rencontre suivie pour continuer le périple, d’un week- end portes ouvertes à Kfeir pour visiter la maison de l’écrivaine et marcher sur ses pas comme si l’on tournait les pages du livre, parsemées dans le village. Ils ont été nombreux à faire le déplacement depuis Beyrouth, cinq bus affrétés pour l’occasion et localement à participer et à contribuer ; la Municipalité a offert la nourriture et a mobilisé les jeunes qui ont accueilli les visiteurs et les ont guidé. Célébrer Emily Nasrallah c’est assurément se re-lier au Liban, à la terre mère, à la langue maternelle. Ce n’est donc pas un hasard si Liban Post et le Ministère de la Communication ont créé un timbre à l’effigie de cette grande dame dont l’œuvre fait d’ailleurs une part belle aux échanges épistolaires, encore courants de son temps. Décorée de la médaille du cèdre, elle fait partie des icônes libanaises qui ont leur timbre comme Feyrouz, Sabah ou Said Akl.  Elle le dit elle-même : « je suis immergée dans cette terre »; comme elle dit appartenir à ce « lieu »: jouret el sindian dans lequel le dictionnaire de poche imaginé et conçu par Dar Onboz, articulé autour des lieux de prédilection de l’écrivaine et de cet espace-temps, nous plonge, photographies d’époque et définitions à l’appui.

Comment ne pas appartenir à ce lieu lorsqu’il est autant chargé de souvenirs personnels et lorsque le Mont Hermon dans toute sa majesté vous enveloppe d’en haut ? C’est ainsi que Nadine Touma, la directrice de Dar Onboz qui s’est immergée dans l’expérience Emily Nasrallah, commence sa présentation autour du livre, qu’elle a voulu une interpellation, une interlocution plutôt qu’un discours : «et vous, quel est votre lieu ? Là où vous êtes né ? Là où vous serez enterré? La mer de l’exil, de l’émigration ? « L’émigration est sans doute ce qui réunit les libanais plus que la kebbeh », rappelle l’éditrice. Nous nous trouvons très vite dans le vif du sujet : « je me suis opposée avec force à l’émigration » dit l’écrivaine  dont tous les frères ont émigré. Le très poétique film d’entretiens réalisé par Sivine Ariss la co-fondatrice de Dar Onboz, accompagnés de Melissa Khairallah au piano, nous emmène dans l’univers d’Emily, dans ses yeux clairs, son humour et sa sérénité et dans le sillage et la prééminence du Mont Hermon. Dans son fauteuil, la dame  parle du sentiment de connexion à quelque chose de plus grand que soi, de la contemplation de la danse du cosmos, de la réalité qui est parfois plus bizarre que l’imaginaire, de la providence ; mais d’autres anecdotes aussi, très révélatrices tel que le signal pour punir les écoliers si on les surprenait à parler l’arabe… Elle se révoltera bien évidemment : «je n’aimais pas que l’on m’impose quoique ce soit ». Elle écrira en arabe, même si elle étudiera à l’Université Américaine de Beyrouth.  Et nous serons des milliers d’écoliers à étudier Les Oiseaux de Septembre. Et nous serons nombreux à le relire à l’occasion de cet hommage et à remarquer, à notre grand dam qu’il n’a rien perdu de son actualité. « Rester ou ne pas rester ; partir ou ne pas partir sont les questions qui imprègnent les romans d’Emily Nasrallah » dit Hartmunt Fähndrich: traducteur de l’œuvre de l’écrivaine en allemand, qui a fait le déplacement spécialement pour l’occasion. Il mentionne ce «lieu autour duquel gravitent tous les personnages qui peuplent les récits de l’écrivaine. Les vieux qui se sont résignés  vs les jeunes qui rêvent d’une vie meilleure avec ambition et amour.  L’illusion d’une vie meilleure ailleurs ». Le traducteur, chercheur, lauréat de plusieurs prix nous rappelle que comme Emily Nasrallah, Faulkner ou Garcia Lorca avaient des lieux symboliques inventés au centre de leurs romans, à l’instar de Macando ou Yoknapatawpha, et poursuit sur « l’inflexibilité du lieu »: «le lieu est brutal, une fois que vous l’avez quitté, il vous quitte pour de bon ; il n’est plus vôtre quand vous retournez». Pour rebondir sur une nouvelle d’Emily Nasrallah publiée en 1981, Souffle d’été, où le village se réveille, en branle-bas sous l’effet de la danse d’une jeune beauté de retour au pays. La beauté apportera un sursaut au village ; parce qu’étant des leurs, étant familière, elle a su comment s’adresser à eux. Hartmunt Fähndrich voit dans cette nouvelle une symbolique de « la revitalisation et la transformation de la société par l’extérieur. Révolution de l’esprit sans violence, chère à Emily Nasrallah.  Le changement, un des rêves d’Emily tout comme retenir les jeunes au pays ».   

Toufoul Abou-Hodeib, historienne, professeure associée à l’Université d’Oslo venue elle, de Norvège pour l’occasion,  dont le propos s’intitulait « Un endroit entre Jabal el Cheikh et Brooklyn”  explore le cycle de l’émigration et du retour,au fil de quatre vignettes: Mont Hermon : de l’enracinement dans un lieu ; Exilé chez soi: la chute d’un Empire; Exil dans le Mahjar: camelots à l’Ouest ; Chez soi en exil: appartenance dans le Mahjar. Les émigrés de retour au pays y infusent une certaine dynamique. Toufoul Abou Hodeib cite à titre d’exemple l’électricité qui parvient dans la région sur leur impulsion. Le mouvement d’appartenance et d’exil s’avère fécond et porteur de changement. Mouvance, mouvement de la vie comme dans les livres d’Emily.  Relire Emily Nasrallah, lire Makan, et son petit bréviaire, se déplacer dans nos Makan car dans ce déplacement, il y a un voyage,  « il y a de la connaissance et non du bouka’ aala el atlal »  – des pleurs sur les ruines –  dixit Nadine Touma.

Paru dans l’Agenda Culture, avec l’aimable autorisation de son auteur

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