Avec le départ de Jacques Chirac, la France se réveille et se regarde à travers les prismes subitement ressurgis de la nuit de son histoire récente. Le regard est collectif et individuel tour à tour. Les yeux du colosse sont fermés, son corps est invisible, son départ est éternel mais plus que jamais le peuple le voit, l’entend et va à sa rencontre.

Le monde d’avant qu’on pensait enterré à jamais ressuscite dans les esprits, nous revient dans les images, nous secoue par les témoignages et nous ouvre la grande porte non seulement de l’histoire de France, mais aussi de l’intimité de celui qu’on découvre pudique, eh oui pudique, jusqu’au bout de son existence.

Cette pudeur, l’autre face de la dignité, est par définition ce qui n’était pas étalé dans les médias, du temps où Chirac occupait la scène politique. Il enfermait ses livres de poésie dans le tiroir de son bureau à la mairie de Paris. On apprend qu’il a hébergé chez lui son professeur de russe qui avait du mal à payer son loyer, qu’il a pris sous son aile une vietnamienne rencontrée à l’aéroport, qu’il a demandé à son cuisinier de venir un soir tard, dans sa chambre en Arabie, pour prendre une bière, que ses employés obtenaient tout ce qu’ils demandaient pour le travail, qu’il s’inquiétait de ce qui pouvait arriver à leur famille, qu’il rendait service par brassées. Ses anniversaires, il les fêtait à l’Elysée, son lieu de vie et sa maison France. Les gens le pleurent comme un proche, un des leurs, un intime. Beaucoup de jeunes dans la foule faisant la queue aux Invalides pour le dernier hommage avouent être redevable à son égard et affichent leur émotion. Ses anciens gardes du corps portent le cercueil, renouant ainsi le lien de l’homme avec la République, douze ans après son départ, pour une ultime chance de proximité.

Enfant de la république et son protecteur

Chirac, le Président préféré des Français est petit-fils d’instituteurs. Les valeurs de la République ont grandi en lui. A son tour, il leur a rendu la grandeur, a redoré leur relief comme il a redoré les monuments parisiens. La capitale respirait de sa joie de vivre car il n’était pas question de morosité lancinante ! Liberté, égalité, fraternité sont portés par un dynamisme exceptionnel et une capacité d’empathie qui fait de lui un visionnaire de nos maux modernes bien avant l’heure.

La photo officielle de Jacques Chirac.
La photo officielle de Jacques Chirac.

La liberté, il l’a chérie, l’a revendiqué dans ses actes politiques majeurs comme son départ de Matignon sous le mandat de Giscard, son refus d’entraîner la France dans la guerre en Irak, sa colère à Jérusalem lorsque l’armée voulait l’empêcher de rencontrer les palestiniens, …  Et puis, au cœur de la tornade de ses combats politiques, il s’est construit des zones d’invisibilité pour que sa plongée dans les cultures plurielles puisse se faire en toute liberté. Il s’octroyait des fenêtres qui lui ramenaient les beautés du monde, au sens universel, pour s’en délecter dans ses heures nocturnes. La liberté, ce droit fondamental inscrit dans la Déclaration des Droits de l’Homme était également son droit le plus strict, quel qu’en aient été ses fonctions.

L’égalité, Chirac la savait impossible sans la justice. Il en a été abreuvé depuis sa tendre enfance. L’école publique, cette grande institution de la Nation mise à mal aujourd’hui, était le parfait territoire d’intégration, d’égalité des chances, d’ascenseur social et de cohésion nationale. Il concevait la République, dans son sens étymologique « res publica », l’affaire publique, au service de tous les français. L’égalité, à une échelle plus large, a été son désir de remettre les cultures lointaines d’Asie et d’Océanie, les cultures antiques fascinantes et les arts primitifs au même rang que les splendeurs de la culture occidentale et la richesse de son art. A sa table, il n’hésitait pas à inviter les artistes quand le protocole le lui permettait, préférant leur compagnie à celle des hommes politiques investis de pouvoirs reconnus mais plus imposants. Chirac est le père de la loi sur le handicap promulguée en 2005. L’égalité, c’est ce regard qu’il posait sur le faible, le démuni, le malade, et cette main indéfectiblement tendue faisant en sorte que la loi inscrive leurs droits et les pérennise.

La fraternité, 3ème valeur de la devise républicaine, est la conscience du Président. C’est la devise du devoir. Les Français ont-ils encore des ressources suffisantes pour satisfaire à cette fraternité ? Si la disparition de Chirac touche tellement les Français, c’est peut-être que la France vit aujourd’hui dans l’inquiétude de perdre sa fraternité, menacée par le fantôme du terrorisme, des restrictions budgétaires et une fiscalité hypertrophiée.  Le Samu social a été créée sous son mandat. Il faisait des maraudes la nuit pour aller à la rencontre des sans-abris. La coupe du monde remportée en 1998 a mis le peuple sous l’euphorie de la fraternité libérée et donné des ailes au sens de l’intégration. La fraternité, c’est aussi bon nombre d’amis dirigeants dans le monde arabe et en Afrique, alliés de la France et amis de l’homme. 

Premier président du nouveau monde

Chirac serait-il le dernier Président de l’ancien monde ou le premier du nouveau monde ? De droite et de gauche en même temps, parisien et corrézien, français et citoyen du monde, il a connu la traversée du désert, a créé un parti à sa mesure (le RPR) et sillonné l’hexagone à l’écoute des Français. Des ministres et des députés lui témoignent leur gratitude pour leur avoir tout appris, pour leur avoir fait confiance. N’est-ce pas tout cela le quotidien du Président actuel Emmanuel Macron, son successeur politique  ?

Parce que la technologie a bouleversé notre vie, que la vitesse est devenue le maître mot de nos sociétés, que la mobilité peut nous propulser chaque jour dans un pays, que nous jonglons avec les langues, les outils et les réseaux que les valeurs de la République seraient de vieux piliers, désuets ? 

Chirac n’est-il pas le premier à tirer la sonnette d’alarme avec « notre maison brûle et nous regardons ailleurs [i]» pour alerter sur les risques écologiques ? “Il l’avait pressenti. Et à Johannesburg, tout au bout de l’Afrique, dans la force propre à ce pays, à son Histoire et à ses hommes, cela avait des accents d’évidence,” raconte Nathalie Kosciusko-Morizet dans le Huffpost de ce 29 septembre.  La fracture sociale que nous vivons toujours s’est doublée de fracture numérique, le chômage est incompressible, la pauvreté gagne silencieusement les retraités. Jamais la France n’a eu besoin de renforcer sa fraternité autant qu’aujourd’hui. Jamais la laïcité n’a nécessité autant de pédagogie que de nos jours. « La laïcité que nous défendons ne saurait non plus être vécue comme un facteur d’exclusion par quelque Français que ce soit. Elle manquerait son but si, à tort ou à raison, sa mise en œuvre apparaissait comme la victoire d’un camp sur un autre, si elle ne s’affirmait pas d’abord comme un lien entre tous les citoyens. » déclarait déjà Jacques Chirac lors de l’installation de la commission de réflexion sur l’application du principe de laïcité le 3 juillet 2003.

Le décès de Chirac rappelle la France à elle-même ! La nostalgie édulcore le passé mais, qui peut reprocher à un peuple l’introspection à la recherche de sa propre identité, de sa prospérité et de sa stabilité. Chirac, le premier des Présidents modernes, remet au chevet de Macron le manifeste du gaullisme afin de veiller au pacte républicain et le préserver. L’héritage n’est pas quantifiable et incombe à chacun.

Jacques Chirac, premier Président du nouveau monde, Président des prémices, « nous ne pouvons pas dire que nous ne le savions pas1 ». 


[i]. Extrait du discours de Jacques Chirac au IVe sommet de la Terre le 2 septembre 2002 en Afrique du Sud.

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