Crédits Photos : Marie-Josée Rizkallah

Le 21 mars de chaque année marque dans le calendrier, le retour de la saison du printemps. C’est bien sûr dans la nature, la saison de la renaissance, du renouveau et de l’espoir. Et pourtant dans la réalité quotidienne politique du monde, nous semblons plutôt amorcer une grande phase de désillusions.
Tout d’abord la semaine passée, le Liban a commémoré presque dans la clandestinité et l’indifférence, les 12 ans du soulèvement populaire pacifique du 14 mars 2005, qui fut une sorte de printemps libanais national hélas ponctuel. Certes cet événement a été marquant dans l’histoire récente du pays du cèdre mais plus d’une décennie après, qu’en est-il resté ? Finalement la répartition communautaire a vite repris le dessus et la formidable unité nationale n’a semblé, à défaut de programme rationnel précis, qu’un miracle affectif provisoire voire un mirage bénéfique de survie.
Certes le 14 mars 2005 fut l’occasion inespérée de faire partir l’armée de tutelle « fraternelle » syrienne, installée au Liban depuis presque trois décennies (1976-2005) ,avec un contrôle autoritaire accentué, durant les 15 dernières années qui succédèrent aux accords de Taef ,censés mettre un terme aux guerres civiles libanaises (1975-1990) inter et intra-communautaires .Plus d’un quart de siècle après, les Libanais semblent toujours incapables , de s’entendre sur une simple loi électorale, pour rationaliser et renforcer leurs institutions démocratiques.
La démocratie libanaise veut en même temps aménager un système patriarcal pluricommunautaire (quota réservé stable pour les communautés) au cœur d’un système institutionnel parlementaire unifié (alternance au pouvoir). Ce qui est en soi une contradiction. La démocratie et le système patriarcal ne peuvent exister ensemble au-delà d’une certaine limite, puisque l’un se développe au détriment de l’autre. Ce sont deux logiques inversement proportionnelles. La démocratie essayant de promouvoir, en priorité et le plus possible l’individu et le système patriarcal tentant de préserver, coûte que coûte la collectivité. Dans le premier, il s’agit de familles politiques (idéologiques, capables de se modifier) dans le second, de familles de sang ou spirituelles (constantes et immuables sinon par la démographie).
La démocratie libanaise demeure une innovation expérimentale qui oscille entre l’alternance, l’équilibre institutionnel et la fédération des communautés. Comment sauvegarder une situation quitte à la bloquer et en même temps la faire évoluer et l’inscrire dans un processus dynamique ? On ne peut à la fois et en même temps, maintenir une affirmation et une négation.
Dans les faits le 14 mars s’est renié lui-même en ayant voulu créer une révolution tout en maintenant l’ordre ancien. Finalement, « ils n’ont rien appris et n’ont rien oublié ». (Talleyrand à propos des nobles émigrés chassés à la révolution (1789) et qui étaient rentrés à la restauration (1814)) Les Libanais n’ont fait que perpétuer le système contre lequel ils se sont insurgés.
Deux jours après, le Liban commémorait le souvenir du meurtre par la Syrie, il y a quatre décennies de Kamal Joumblatt (16 mars 1977) qui tenta vainement de concilier un système communautaire archaïque et féodal et des aspirations progressistes et avant gardistes. Il paya cette contradiction idéologique violente de sa propre vie. Au-delà de sa personne, il incarne l’impasse existentielle libanaise et fut le premier d’une longue série de leaders politiques assassinés ou suicidés, par l’ambivalence structurelle voire schizophrénique du système.
La semaine passée a également coïncidé avec le début de la guerre civile en Syrie (15 mars 2011). Une guerre qui a déjà fait plus de 400 000 morts et plus de 10 millions de déplacés. Elle a ravagé complètement la population civile et a atteint des degrés inouïs de férocité et de violence. De plus, elle a montré la fragilité et la pusillanimité des démocraties occidentales. Ainsi les printemps arabes ont fini, soit dans des dictatures renouvelées et des dérives autoritaires identiques (Egypte, Tunisie), soit dans des guerres civiles incontrôlables et sans issue (Libye-Yémen-Irak-Syrie). Là où l’armée a pu reprendre en main la situation, d’une main de fer, l’ordre a été rétabli au détriment des libertés individuelles et là où l’armée s’est effritée, nous avons eu le chaos. On ne sait plus quel est le moindre mal.
Après avoir fait le deuil du printemps libanais (14 mars 2005) et des printemps arabes notamment syrien (15 mars 2011) qui s’est transformé en une répression continue, sous forme de massacres successifs, dans la plus grande impunité complice ou résignée et avec la montée inéluctable, du populisme dans les démocraties occidentales, nous rentrons dans les saisons difficiles, en attendant à nouveau le retour du printemps des peuples.