Les regrets du dernier des Libanais

Voici ce qui serait écrit sur l’épitaphe du dernier Libanais resté bien au chaud dans sa bulle, qui ne s’est jamais senti concerné par les causes nationales, et qui n’a jamais cru qu’il peut, à lui seul, changer la donne et être effectivement un acteur efficace du changement vers un Liban meilleur : 

« Lorsque le 14 mars 2005, place des martyrs, la vieille classe politique m’a dit de rentrer chez moi et qu’ils prennent la relève,
je les ai crus,
et je suis rentré chez moi.

Lorsqu’en avril 2005 les mères et familles des 17000 « disparus » en Syrie ont entamé leur sit-in place Riad el Solh,
je n’ai jamais pris part à ces manifestations,
je n’ai pas dans ma famille un « disparu » en Syrie.

Lorsqu’en 2007 des militaires affrontaient les terroristes à Nahr el Bared, ou qu’en 2013 mon Armée a été violentée à Ersal, puis à Abra, à Tripoli et Behnin, puis de nouveau Ersal,
et que l’on transportait les corps et les blessés en hélicoptère,
Je regardais le ciel en sirotant mon schnaps sur ma chaise longue à la plage,
Et je n’ai rien fait, parce que ni mon père ni mon frère n’étaient militaire.

Lorsque de violents affronts intercommunautaires ont éclaté à Tripoli en 2008,
N’étant pas un habitant de Tripoli,
Je ne me sentais pas du tout concerné, alors je n’ai rien fait.

Lorsque des militants sont descendus à la rue pour crier non à la violence faites aux femmes, non aux lois qui minimisent son statut de citoyenne à part entière,
Je ne les ai pas rejoints, je n’ai jamais été victime de violence conjugale ou autre.

Lorsqu’en 2012 les cales sèches phéniciennes, marqueurs historiques de notre identité singulière, découvertes à Beyrouth ont été détruites par les promoteurs avec l’approbation des autorités concernées,
Je n’ai pas bougé d’un cil ; quel avantage tirer d’un tas de pierres ?

Lorsque les militaires capturés par Daëch et Al Nosra en 2014 se faisaient massacrer,
Je n’ai pas rejoint leurs familles dans leurs sit-in,
Je n’avais pas un soldat kidnappé dans ma famille.

Lorsqu’en 2015 la crise des déchets a noyé le pays sous des tonnes d’ordures,
Je ne suis pas descendue à la rue,
Il y avait une odeur nauséabonde et ma maison était propre.

Lorsque des activistes ont lancé un cri d’appel contre la destruction de port de Adloun en faveur d’un « port de plaisance »,
Je n’ai pas répondu à leur appel, je ne suis pas du Sud.

Lorsqu’en 2017 une campagne a appelé les citoyens à boycotter les opérateurs de service de téléphonies mobiles en raison du coût élevé des tarifs des appels,
Je n’ai pas éteint mon téléphone,
Je ne croyais pas à l’efficacité d’un tel « jeu ».

Lorsque les politiciens périmés qui nous pompent l’air, l’énergie, l’avenir et le sang, n’ont pas élu de président pendant plus de deux ans, et sont actuellement en train de nous priver de notre droit de vote sous le prétexte de forger une nouvelle loi électorale pourrie et confessionnelle qui leur assurerait leur pérennité à eux et leurs descendants pour que vive la corruption,
Je ne fais toujours rien,
Je les regarde faire parfois avec un soupir,
Je discute du sexe des anges,
Je commente avec verve les élections françaises,
Je critique la politique américaine,
et je publie une photo sur Facebook en solidarité avec les victimes des guerres des autres …

Un jour, lorsque la TVA serait de 20%,
Lorsque le salaire de ces mêmes politiciens décuplera,
Lorsque les réfugiés formeraient le double de ma population,
Lorsque je mourrais de faim et de déshonneur,
Pour ne pas avoir été un réel citoyen à la hauteur,
On viendrait m’expulser de ma propre maison pour la démolir,
Et à ce moment-là, je voudrais me révolter,
Manifester et réclamer mes droits,
Mais je réaliserai qu’il n’y a plus que moi,
Seul, dépouillé, sans appui et sans voix,
Dans un Liban vidé de ses enfants, dans un Liban en désarroi … »

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Marie-Josée Rizkallah est une artiste libanaise originaire de Deir-el-Qamar. Versée dans le domaine de l’écriture depuis l’enfance, elle est l’auteur de trois recueils de poèmes et possède des écrits dans plusieurs ouvrages collectifs ainsi que dans la presse nationale et internationale. Écrivain bénévole sur le média citoyen Libnanews depuis 2006, dont elle est également cofondatrice, profondément engagée dans la sauvegarde du patrimoine libanais et dans la promotion de l'identité et de l’héritage culturel du Liban, elle a fondé l'association I.C.H.T.A.R. (Identité.Culture.Histoire.Traditions.Arts.Racines) pour le Patrimoine Libanais. Elle défend également des causes nationales qui lui touchent au cœur, loin des équations politiques étriquées. Marie-Josée est également artiste peintre et iconographe de profession, et donne des cours et des conférences sur l'Histoire et la Théologie de l'Icône ainsi que l'Expression artistique. Pour plus de détails, visitez son site: mariejoseerizkallah.com son blog: mjliban.wordpress.com et la page FB d'ICHTAR : https://www.facebook.com/I.C.H.T.A.R.lb/