La mission du Fonds monétaire international a achevé vendredi 18 septembre quatre jours de discussions au Liban avec une priorité : avancer sur la loi qui doit répartir les pertes accumulées depuis l’effondrement financier et ouvrir la voie au remboursement des déposants. Le ministre des Finances, Yassine Jaber, affirme désormais clairement que le début de la restitution des dépôts dépend de l’adoption de cette loi. Le gouverneur de la Banque du Liban, Karim Souaid, annonce pour sa part que 8,1 milliards de dollars auront été restitués aux déposants d’ici fin 2026 par l’intermédiaire des circulaires 158 et 166. Mais la question centrale reste entière : qui supportera les dizaines de milliards de dollars de pertes du système et dans quelle proportion les dépôts pourront-ils réellement être restitués ?
La journée a également révélé les tensions politiques qui entoureront le prochain texte. Recevant à Aïn el-Tiné le chef de la mission du FMI, Ernesto Ramirez Rigo, le président de la Chambre, Nabih Berry, a affirmé que toute loi devait garantir « les droits des déposants et l’intégralité de leurs dépôts ». Cette exigence intervient alors que la Banque du Liban défend une approche fondée sur les ressources effectivement disponibles. Karim Souaid a insisté vendredi sur la nécessité de ne pas faire aux déposants des promesses que les institutions ne seraient pas capables de tenir.
Le FMI achève quatre jours de discussions au Liban
La délégation du FMI a mené ses réunions à Beyrouth du 15 au 18 septembre. Les discussions se sont déroulées principalement au ministère des Finances et à l’hôtel Phoenicia. Elles ont réuni les responsables libanais chargés des finances publiques, du secteur bancaire, de la fiscalité, de la dette, du budget et des douanes, ainsi que des représentants du secteur privé.
La réunion finale s’est tenue vendredi au ministère des Finances. Elle a rassemblé notamment Yassine Jaber, le ministre de l’Économie et du Commerce Amer Bisat, le gouverneur de la Banque du Liban Karim Souaid, des représentants des présidences de la République et du Conseil des ministres ainsi que les administrations concernées. Ernesto Ramirez Rigo conduisait la délégation du FMI.
L’objectif immédiat n’est pas encore la signature d’un programme financier définitif. Beyrouth cherche d’abord à parvenir à un accord au niveau des services, ou Staff-Level Agreement (SLA), avec le Fonds. Le Liban avait déjà obtenu un accord de ce type en avril 2022, sans parvenir ensuite à remplir les conditions permettant de le transformer en programme complet financé par le FMI.
La situation est différente en 2026. Plusieurs textes longtemps réclamés ont avancé, notamment sur le secret bancaire et la restructuration des établissements financiers. Le Parlement a également adopté en août des modifications importantes du cadre de restructuration bancaire. Le dossier le plus sensible reste cependant ouvert : celui de la reconnaissance et de la répartition des pertes.
Loi sur le gap financier : le texte devient décisif
Yassine Jaber a confirmé vendredi que les discussions avec le FMI avaient porté en priorité sur le projet de loi concernant le gap financier. Derrière cette expression technique se trouve le principal problème non résolu depuis l’effondrement de 2019 : l’écart gigantesque entre les engagements en dollars du système financier et les actifs réellement disponibles pour les honorer.
Les banques commerciales détiennent d’importantes créances sur la Banque du Liban. Elles ont simultanément des obligations envers leurs déposants. La banque centrale a elle-même accumulé des pertes considérables après avoir utilisé pendant des années les devises attirées dans le système pour financer l’État, maintenir la parité de la livre et soutenir le modèle financier. L’État, enfin, a fait défaut sur sa dette en devises en mars 2020.
Déterminer l’existence des pertes ne suffit donc plus. La future loi doit déterminer comment elles seront reconnues et réparties entre l’État, la Banque du Liban, les banques, leurs actionnaires et, selon les mécanismes finalement retenus, les déposants.
C’est ce qui explique pourquoi cette loi conditionne désormais pratiquement toutes les étapes suivantes. La restructuration bancaire ne peut pas être achevée sans connaître la valeur réelle des actifs des établissements. Les déposants ne peuvent pas connaître la part et le calendrier de récupération de leurs avoirs tant que les pertes n’ont pas été affectées. Et le FMI ne peut pas conclure un programme durable avec un système financier dont le passif reste largement non résolu.
Jaber lie directement les remboursements à l’adoption de la loi
Yassine Jaber a établi vendredi un lien explicite entre l’adoption du texte et la restitution des dépôts. Selon le ministre des Finances, le début du processus de récupération des avoirs dépend de l’adoption de la loi sur le gap financier.
Cette déclaration est importante car elle replace le remboursement des déposants dans un mécanisme législatif global. Depuis 2019, les retraits ont été organisés principalement par des circulaires de la Banque du Liban et par des règles appliquées par les établissements, sans règlement définitif du passif accumulé.
Le ministre considère que la nouvelle loi doit permettre de passer de ces mécanismes provisoires à un traitement organisé de la crise. Il affirme que la Banque du Liban aura un rôle central dans le processus et que le gouvernement accompagnera la banque centrale dans la restructuration du secteur, la restitution des dépôts et le rétablissement de la confiance.
Jaber reconnaît néanmoins que le calendrier parlementaire peut encore retarder le texte. Le gouvernement travaille parallèlement au budget 2027, qui doit être transmis au Parlement le 2 octobre. L’examen du projet sur le gap financier pourrait donc ne pas commencer immédiatement.
Cette contrainte intervient après sept années de crise. Le ministre a lui-même souligné vendredi que le traitement du dossier bancaire ne pouvait plus supporter de nouveaux retards.
Berry réclame la garantie de l’intégralité des dépôts
Quelques heures auparavant, Nabih Berry avait placé une exigence politique beaucoup plus forte sur la table. Le président de la Chambre a reçu à Aïn el-Tiné Ernesto Ramirez Rigo, accompagné du représentant résident du FMI au Liban, Yassine Saïd, et de la conseillère Maya Choueiri.
La rencontre a porté sur l’état des négociations après l’adoption du cadre de restructuration bancaire et sur le début de l’étude de la loi concernant le gap financier. Nabih Berry a répété devant la délégation que tout texte devait garantir les droits des déposants ainsi que leurs dépôts dans leur intégralité.
Cette position sera déterminante lorsque le projet arrivera devant le Parlement. Elle soulève cependant immédiatement la question des ressources. Garantir juridiquement la totalité des créances des déposants ne suffit pas à créer les dizaines de milliards de dollars nécessaires à leur remboursement. Le futur dispositif devra donc préciser qui fournit les actifs permettant d’honorer cette garantie, sur quelle durée et selon quelles modalités.
C’est précisément sur ce point que les négociations avec le FMI restent sensibles. Le Fonds défend depuis plusieurs années un principe de hiérarchie des pertes : les actionnaires et les créanciers subordonnés doivent absorber des pertes avant que celles-ci ne puissent être imposées aux déposants. Lors de sa mission de février 2026, le FMI avait également insisté sur la nécessité de ne pas imposer à l’État une contribution susceptible de rendre à nouveau la dette publique insoutenable.
Le débat ne porte donc pas uniquement sur la protection des déposants. Il porte sur la manière de rendre cette protection financièrement réalisable.
Karim Souaid : 8,1 milliards de dollars restitués fin 2026
Karim Souaid a introduit vendredi un chiffre précis dans cette discussion. Selon le gouverneur de la Banque du Liban, 8,1 milliards de dollars auront été restitués aux déposants d’ici la fin de 2026, au titre des circulaires 158 et 166.
Ces deux mécanismes permettent à certaines catégories de déposants d’accéder progressivement à une partie de leurs avoirs en devises selon des plafonds et des conditions définis par la banque centrale. Ils constituent l’un des rares canaux permettant encore une restitution régulière de dollars issus des comptes bloqués depuis la crise.
Le montant de 8,1 milliards doit toutefois être interprété correctement. Il ne signifie pas que la crise des dépôts aura été réglée à hauteur de 8,1 milliards dans le cadre de la future loi. Il correspond aux sommes que la Banque du Liban estime avoir fait restituer progressivement par l’intermédiaire des mécanismes existants jusqu’à fin 2026.
Le gouverneur affirme parallèlement qu’une « mécanique claire » existe pour traiter les dépôts. Il n’en a cependant pas détaillé vendredi tous les paramètres. Il a surtout insisté sur la nécessité de construire un mécanisme compatible avec les ressources du système financier.
Entre la promesse de Berry et la prudence de Souaid
Les déclarations de Nabih Berry et de Karim Souaid mettent ainsi en évidence les deux contraintes qui pèseront sur la future loi. La première est politique et juridique : préserver autant que possible les droits des déposants. La seconde est comptable : déterminer quelles ressources existent réellement pour transformer ces droits en remboursements.
Le gouverneur a choisi vendredi un vocabulaire prudent. La Banque du Liban, a-t-il expliqué, étudie les possibilités de remboursement selon une approche « rationnelle », tout en préservant la liquidité nécessaire au fonctionnement du système financier. Le travail doit se poursuivre avant même l’adoption définitive de la loi.
Karim Souaid a surtout rejeté implicitement la logique des promesses impossibles à financer. Selon lui, les institutions doivent prendre envers les déposants des engagements qu’elles pourront effectivement honorer. Le ralentissement de certaines décisions serait ainsi destiné à garantir leur faisabilité plutôt qu’à repousser indéfiniment le règlement de la crise.
Cette prudence renvoie directement au problème qui a bloqué les différents plans élaborés depuis 2020. Reconnaître la valeur nominale d’un dépôt est une chose. Identifier les actifs liquides permettant de le rembourser en dollars en est une autre.
Le véritable conflit porte sur la répartition des pertes
Depuis sept ans, cette question explique une grande partie du blocage. Le premier plan gouvernemental élaboré en 2020 avait déjà reconnu l’ampleur des pertes du secteur financier. Les gouvernements suivants, la Banque du Liban, le Parlement, les banques commerciales et le FMI ont ensuite divergé sur leur évaluation et surtout sur leur répartition.
Le débat est particulièrement sensible parce que chaque option déplace le coût vers une catégorie différente. Une contribution massive de l’État revient à transférer une partie de la facture vers les finances publiques et, potentiellement, les contribuables futurs. Une absorption des pertes par les banques touche leurs fonds propres et leurs actionnaires. Une charge excessive imposée à la Banque du Liban peut compromettre son bilan et sa capacité à maintenir la stabilité monétaire. Une réduction des créances des déposants fait directement supporter les pertes aux épargnants.
La restructuration bancaire adoptée en 2026 a commencé à établir une hiérarchie. Les actionnaires doivent notamment absorber les pertes avant les déposants et les banques doivent être évaluées individuellement. Mais ce cadre ne détermine toujours pas la répartition définitive du trou financier. C’est le rôle attendu de la prochaine loi.
Cette articulation explique l’importance de la mission qui vient de s’achever. Le FMI ne négocie plus seulement avec Beyrouth une liste générale de réformes. Les discussions entrent dans la mécanique même de la répartition des pertes.
Les déposants restent au centre du bras de fer
La question est d’autant plus sensible que les déposants ont déjà subi une perte économique considérable depuis 2019. Pendant plusieurs années, les retraits effectués en livres à des taux inférieurs au marché ont entraîné des décotes importantes. D’autres déposants ont vendu leurs créances bancaires contre des espèces avec de fortes pertes. Ceux qui ont conservé leurs comptes restent soumis à des restrictions.
Les circulaires 158 et 166 ont amélioré l’accès à certaines sommes, mais elles ne constituent pas une solution générale au problème. Leur fonctionnement reste plafonné et étalé dans le temps. Elles ne répondent pas non plus à la question fondamentale de la valeur finale qui sera reconnue aux dépôts.
C’est pourquoi l’affirmation de Berry sur l’intégralité des dépôts aura des conséquences concrètes lors de l’examen parlementaire. Si cette exigence devient un principe inscrit dans la loi, le législateur devra simultanément définir les actifs, les échéances et les mécanismes permettant de la respecter.
À l’inverse, un texte qui reconnaîtrait formellement des créances sans offrir de mécanisme crédible de remboursement risquerait simplement de prolonger la situation actuelle.
Le FMI veut éviter que les déposants passent avant les actionnaires
La position officielle exprimée par le FMI lors de sa précédente mission permet de comprendre l’un des garde-fous recherchés. En février 2026, l’institution avait rappelé qu’aucune perte ne devait être affectée aux déposants avant d’avoir été absorbée par les actionnaires et les créanciers de rang inférieur.
Ce principe ne signifie pas que le FMI garantit le remboursement intégral de tous les dépôts. Il établit un ordre dans lequel les pertes doivent être supportées. La différence est essentielle.
Le Fonds avait également averti que la stratégie de restructuration devait rester compatible avec la liquidité réellement disponible. Libérer trop rapidement des dépôts sans disposer des dollars correspondants pourrait recréer une pression sur les réserves, le taux de change et la stabilité financière.
La discussion avec Beyrouth se situe donc entre plusieurs exigences : reconnaître les pertes, protéger la hiérarchie des créanciers, restaurer les dépôts progressivement, recapitaliser les établissements viables et éviter que la contribution de l’État ne recrée une dette publique insoutenable.
Un accord au niveau des services comme prochaine étape
Yassine Jaber a confirmé que le prochain objectif était d’obtenir un nouvel accord au niveau des services avec le FMI. Contrairement à 2022, le gouvernement estime pouvoir cette fois présenter plusieurs réformes déjà adoptées plutôt que de simples engagements.
Un SLA resterait néanmoins une étape intermédiaire. Il faudrait ensuite satisfaire les conditions préalables fixées avec le Fonds avant de parvenir à un programme approuvé par son conseil d’administration et ouvrant l’accès à un financement.
Pour Beyrouth, l’intérêt dépasse le montant qui pourrait être directement prêté par le FMI. Un accord est considéré par les autorités comme un moyen de rétablir une partie de la crédibilité financière du pays et de faciliter l’accès à d’autres financements internationaux.
Jaber doit poursuivre les discussions à Washington au cours du mois. Il a annoncé qu’il accompagnerait le Premier ministre lors de rencontres avec la directrice générale du FMI et le président de la Banque mondiale. Le gouvernement espère utiliser cette séquence pour accélérer la négociation.
La loi devra maintenant répondre à une question concrète
La mission du 15 au 18 septembre n’a donc pas produit d’accord financier définitif. Elle a en revanche resserré le débat autour de la question qui conditionne depuis 2019 toute sortie durable de la crise : comment transformer les pertes accumulées en une architecture permettant réellement de restituer les dépôts ?
Les positions exprimées vendredi dessinent déjà les limites de la prochaine bataille parlementaire. Nabih Berry exige que les droits des déposants et l’intégralité de leurs avoirs soient garantis. Yassine Jaber affirme que le remboursement commencera avec l’adoption de la loi sur le gap financier. Karim Souaid annonce 8,1 milliards de dollars restitués d’ici fin 2026 tout en refusant de promettre ce que la Banque du Liban ne pourrait pas financer.
Le prochain rendez-vous sera donc législatif. Le gouvernement doit avancer sur le texte tout en achevant le budget 2027, attendu au Parlement début octobre. C’est dans la rédaction de cette loi, puis dans les amendements qui seront discutés par les députés, que devra apparaître la réponse encore absente vendredi : non seulement combien les déposants peuvent récupérer, mais qui apportera effectivement les dollars nécessaires et sur quelle durée.



