L’humour a longtemps été l’arme salvatrice des Libanais contre toutes les calamités qu’ils subissent. Après 15 ans sous l’hégémonie syrienne, et 14 ans de mandats et de gouvernements corrompus les plongeant dans les pires des abîmes possibles, leur bouée de sauvetage pour remonter à la surface a toujours été le rire.

Depuis le 17 octobre, un phénomène insolite, à la fois inattendu et revigorant, se déroule sur la scène libanaise : le peuple manifeste par millions dans les rues contre sa classe politique dépravée, mais vraiment à sa manière. En Algérie, ils en sont avec leur 36ème semaine de la révolution pacifique, intitulée révolution sourire. Au Liban, le mouvement inhabituel et frappant qui impressionne le monde entier : la révolution du rire.

Ce qui a déclenché cette révolution ? Une raison toute aussi absurde et désopilante : l’annonce d’une série de nouvelles taxes dont une sur les appels via Whatsapp. Cette décision a été la goutte qui fait déborder le verre, la cerise sur le gâteau : les appels via cette application sont très utilisés au Liban où le coût de la téléphonie mobile est terriblement dispendieux.

Aujourd’hui, la donne a changé. Après des années passées à rire au nez du peuple, les politiciens aujourd’hui doivent certainement rire jaune. Avec quelques deux millions de Libanais rassemblés dimanche dans toutes les régions libanaises, du Nord au Sud à l’Est, des dizaines de localités ont été le réceptacle de deux millions de citoyens venus demander des comptes à ceux qui leur ont volé le sourire.

La communauté internationale est habituée à voir, dans les pays arabes, des révolutions avec un visage bien précis : une foule d’hommes enragés criant leur colère contre leur régime, avec les membres de ce dernier qui les regardent en riant sous cape. Au pays des cèdres, le monde assiste exactement au contraire : c’est avec un humour exceptionnel qui leur est propre que les Libanais viennent tourner en dérision leurs politiciens qui rient de travers.

Des slogans humoristiques à qui mieux mieux, des parties de backgammons, du café et du narguilé à souhaits, des barbecues qui germent un peu partout, des chiens venus manifester avec leurs maîtres affichant eux aussi des slogans rigolos, un homme en maillot de bain dans une piscine gonflable, des manifestants qui chantent la fameuse comptine Baby Shark pour ne pas effrayer un petit garçon passant avec sa mère en voiture, des personnes déguisées, des séances de peinture sur visage pour petits et grands, un DJ à Tripoli qui met une ambiance de tonnerre, des Dabkés, des chorales et des chanteurs qui viennent animer la soirée des manifestants par des chants patriotiques, plusieurs couples fraîchement mariés qui se joignent à la foule, des demandes en mariage, des pâtisseries et des mets qui s’offrent généreusement de la part des magasins à proximité des rassemblements, aussi bien aux manifestants qu’aux militaires et aux forces de l’ordre …

Une révolution ordinaire ? Loin de là. Une révolution du rire. Le rire qui demeure le seul recours lorsqu’on n’en peut plus d’avoir pleuré. Le rire qui tourne en dérision les blessures, les douleurs, les fins de mois difficiles, les droits bafouées, l’endettement destructeur, le terrorisme qui pointe son nez de temps en temps, les centaines de milliers de réfugiés syriens et palestiniens qui étouffent l’économie libanaise, le vol insolent et organisé des mafias politiques et économiques qui vide les caisses et les réserves de l’Etat et appauvrit la population, et l’exode de la jeunesse libanaise vers de nouveaux horizons. Un peuple écrasé malgré lui mais qui se veut envers et contre tout, résilient et surtout drôle qui, malgré les ténèbres qui l’envahissent, brille de mille feux d’humour et de joie de vivre.

Une révolution du rire, qui ressemble au quotidien des Libanais. Plutôt que d’afficher une gueule d’enterrement, il transfère son train-train habituel de la maison vers la rue. La rue qui rassemble, qui brise les fausses barrières confessionnelles édifiées à coup de discours haineux et de manigances partisanes destructrices. Une révolution loin d’être facile et rapide, qui risque peut-être de faire des victimes lors d’éventuels affronts, mais une révolution qui on l’espère mettra fin à la mascarade politique partisane mafieuse et confessionnelle qui a beaucoup trop duré, et qui permettra en fin de compte au citoyen libanais de hurler, non sans rire à gorge déployée, à la figure de son bourreau en lui disant : rira bien qui rira le dernier.

  • Un manifestant organisant un barbecue au niveau d'un barrage. Crédit Photo: Francois el Bacha pour Libnanews.com. Tous droits réservés.

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Marie-Josée Rizkallah est une artiste libanaise originaire de Deir-el-Qamar. Versée dans le domaine de l’écriture depuis l’enfance, elle est l’auteur de trois recueils de poèmes et possède des écrits dans plusieurs ouvrages collectifs ainsi que dans la presse nationale et internationale. Écrivain bénévole sur le média citoyen Libnanews depuis 2006, dont elle est également cofondatrice, profondément engagée dans la sauvegarde du patrimoine libanais et dans la promotion de l'identité et de l’héritage culturel du Liban, elle a fondé l'association I.C.H.T.A.R. (Identité.Culture.Histoire.Traditions.Arts.Racines) pour le Patrimoine Libanais dont elle est actuellement présidente. Elle défend également des causes nationales qui lui touchent au cœur, loin des équations politiques étriquées. Marie-Josée est également artiste peintre et iconographe de profession, et donne des cours et des conférences sur l'Histoire et la Théologie de l'Icône ainsi que l'Expression artistique. Pour plus de détails, visitez son site: mariejoseerizkallah.com son blog: mjliban.wordpress.com et la page FB d'ICHTAR : https://www.facebook.com/I.C.H.T.A.R.lb/

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