Vue du port phénicien de Minet-el-Hosn © Francois El-Bacha 2012. Tous droits réservés

En dépit des évènements secouant actuellement le pays des cèdres et la région, clamer haut et fort la protection du patrimoine culturel et historique du Liban n’est pas synonyme d’une voix qui crie dans le désert. Parce que la survie d’un peuple ne dépend pas uniquement de la situation sécuritaire : la survie d’un peuple est étroitement liée à sa culture, sa mémoire et son patrimoine. Sans ces trois composants, est-il possible d’attribuer une identité à une population ? Sans identité, un peuple peut-il s’unir afin de contrer toutes les tentatives de déstabilisation ?

La découverte de l’installation portuaire de Minet el-Hosn à Beyrouth datant du VIème siècle av. J.-C. par une équipe de la DGA dirigée par l’archéologue M. Hisham Sayegh a suscité un vif intérêt de la part du public libanais, se félicitant de l’existence de cet unique témoin clé de l’architecture portuaire phénicienne. Ce port  – ou plus précisément ces cales à bateaux – auquel une pléiade d’experts nationaux(1) et internationaux(2) confirme à l’unanimité une identité phénicienne, est en effet un marqueur chargé d’un symbolisme fort pour le patrimoine libanais.

Une des habitudes courantes de nos compatriotes est de sortir une histoire au grand jour, faire un tapage éphémère puis de reléguer la cause au fin fond des oubliettes. Cependant, Libnanews a offert un espace pour un suivi permanent à cette découverte de taille sans lâcher prise, à travers les différents écrits publiés sur ce dossier(3), notamment les appels des archéologues pour la sauvegarde de ce port, la réponse des promoteurs de Vénus, la mobilisation de la société civile pour protéger ce port avec les efforts de l’APPL, et surtout avec la publication d’un article détaillé sur ces cales phéniciennes par Mme Martine Francis Allouche accompagné par des lettres de soutien de l’UNESCO et de l’ICOMOS ainsi que des experts internationaux de renom.

Le silence des autorités libanaises quant à la confirmation de cette découverte devient de plus en plus tonitruant, avec tout ce qui a déjà été dit de la part des archéologues et des ONG. Pourquoi ce mutisme ? Pourquoi ce dédain face à ce site singulier ? Avec la précarité de la situation sécuritaire, allons-nous être les fâcheux témoins d’une infraction contre ce port antique par les braconniers usuels de nos vestiges nationaux, experts scientifiques en vitrine et spoliateurs et mercenaires en arrière-boutique ?

Mais surtout, pourquoi à la base, la décision de classer ce site entamée par l’ancien ministre Salim Wardy, à la lumière des rapports des archéologues précités, a-t-elle été remise en cause ? Pourquoi ne pas se réjouir de l’existence des cales phéniciennes sur le sol de celle qui fut la mère des lois en approuvant une loi pour les protéger ? Existe-t-il une relation entre les « garants » de nos richesses culturelles nationales et les promoteurs ? Le ministère de la Culture prendrait-il la place du ministère des travaux « privés » – puisqu’on ne peut même pas attribuer à ces projets une qualité publique ?

Ne serait-il pas judicieux que les organisations internationales telles que l’UNESCO et l’ICOMOS dépêchent une délégation officielle d’experts pour fournir un avis pertinent, transparent mais surtout impartial plutôt que de laisser les promoteurs ou le ministère se charger d’une décision finale pour ne pas prendre de risque quant à ce dossier de poids avec tout ce mutisme qui laisse le public libanais dubitatif ?
D’ailleurs, une lettre en ce sens de l’ICOMOS, envoyée au ministère de la Culture en date du 22 mai 2012, est sortie sur les réseaux sociaux indiquant vouloir dépêcher une mission d’experts de l’ICOMOS pour le port de Minet-el-Hosn et l’Hippodrome de Wadi Bou Jmil parce que la situation fait « craindre que leur sauvegarde dans le respect des normes de l’UNESCO et de l’ICOMOS ne soit pas définitivement assurée ». (voir image ci-dessous).

Dernière lettre en date de l’ICOMOS sortie sur Facebook (4)

 

Cette lettre est une preuve tangible qui contredit les propos du ministre actuel véhiculés par une certaine presse écrite locale, faisant état de sa volonté de préservation et du port phénicien et de l’hippodrome romain en œuvrant conjointement avec l’UNESCO et l’ICOMOS et en respectant les normes de ces dernières ; alors que la réalité se révèle être toute autre. On peut également s’interroger sur la véridiction de certains journalistes qui diffusent souvent une information sans prendre la peine de la vérifier. Enfin, dans ce capharnaüm de confusions d’un côté, et à la lumière de toutes les preuves scientifiques de l’autre, il nous reste à espérer un réveil des consciences et une prochaine annonce officielle attestant l’importance de cette découverte et le classement des cales à bateaux de Minet el-Hosn sur la Liste Officielle Libanaise des Monuments Classés et Inscrits Monuments et Sites Historiques.

Notre patrimoine libanais continue jour après jour d’être en proie aux pires destructions qu’une vingtaine d’années de belligérances utérines ont réussi à conserver et que quatre lustres de « reconstruction » se sont avérés les plus destructeurs que n’importe quelle autre fléau ravageur. Il suffit de se rendre compte que sur un total de 197 sites archéologiques découverts à Beyrouth depuis le début des années 1990, uniquement 8 subsistent à l’heure actuelle – dont deux sont menacés de disparition. Sans oublier que ces sites, propriétés publiques du peuple libanais, auraient pu être d’un intérêt économique et touristique considérables, en métamorphosant la capitale libanaise en un haut lieu de pèlerinage archéologique au Moyen-Orient au lieu de la transformer en une agglomération de hideuses tours de bétons et d’acier.

Par Marie-Josée Rizkallah
Libnanews

 

Notes

(1)    Martine Francis Allouche, Anis Chaaya, Jeanine Abdelmassih, Eric Gotwalles, Laure Salloum, Assaad Seif, Leila Badre et Nadine Panayot Haroune.

(2)    Jean-Yves Empereur, Kaliopi Baika, David Blackman, Anna-Maria Busilla, Marguerite Yon, et Jean-Christophe Sourisseau.

(3) Premier port phénicien de Beyrouth du Ve s. av. J.C. déterré pour être probablement enterré à jamais ;
Tribune Libre : Port ou même carrière à Beyrouth, un patrimoine mondial de l’Humanité à protéger ;
Au Liban, l’immobilier met en péril le patrimoine archéologique ;
Un suivi de l’affaire du Port phénicien de Beyrouth … avant qu’il ne soit trop tard ;
Liban: Le port phénicien de Beyrouth égrène ses dernières heures après 2500 ans d’existence ; Vieux port phénicien menacé par les gratte-ciel à Beyrouth ;
Contre-vérités et manipulations médiatiques à la veille de la marche pour le patrimoine libanais ;
Lettre ouverte au Premier Ministre Najib Mikati et au Ministre de la Culture Gaby Layoun ;
Communiqué Libnanews concernant le tollé médiatique et politique au sujet du patrimoine libanais ;
Les archéologues locaux et internationaux catégoriques : « Les cales phéniciennes de Minet el-Hosn, à conserver à tout prix » (Vidéo)

(4) Retranscription de la lettre de l’ICOMOS en raison de la mauvaise qualité de l’image :

« Monsieur le ministre,

Je vous remercie de votre lettre datant du 27 avril 2012 par laquelle vous nous faites part de votre point de vue au sujet de la situation des vestiges archéologiques de Beyrouth, et en particulier des installations portuaires phéniciennes découvertes dans la zone de Minet-el-Hosn (terrain 1398) dont faisait état notre courrier du 28 février 2012.

Néanmoins l’ICOMOS reçoit aussi des informations et des avis directs et indirects, à la fois concernant les découvertes faites sur la parcelle  1398 et en ce qui concerne la situation de l’Hippodrome de Beyrouth, qui nous font craindre que leur sauvegarde dans le respect des normes de l’UNESCO et de l’ICOMOS ne soit pas définitivement assurée.

Je me permets donc de vous proposer d’envisager ensemble une mission sur place d’experts ICOMOS, notamment issus de nos comités scientifiques internationaux sur la gestion du
patrimoine archéologique et sur le patrimoine subaquatique. Une telle mission, ainsi qu’un accès direct au résultat des fouilles archéologiques et à la documentation concernant ces deux sites ainsi qu’aux projets prévus, permettrait à l’ICOMOS de vous fournir un avis impartial et scientifique vous facilitant ainsi la prise de décision sur les meilleures bases possibles. Au cours de la mission, nous proposerons de rencontrer les membres de la Direction générale des antiquités ainsi que ceux de votre comité scientifique national avec lesquels nous travaillerons de près.

Nous appuyons également les propositions faites par Monsieur Francesco Bandarin, Sous-directeur général pour la culture de l’UNESCO, dans sa lettre adressée à l’Ambassade du Liban auprès de l’UNESCO le 21 mars 2012 et nous sommes à votre disposition afin de travailler en coopération avec l’UNESCO et vous apporter toute l’assistance nécessaire.

Nous espérons que le Liban, en tant qu’État Partie à la Convention du patrimoine mondial et à la Convention pour la protection du Patrimoine culturel subaquatique prendra en considération notre demande et ce dans l’intérêt du patrimoine culturel prestigieux et irremplaçable de votre pays.

Dans l’attente de vous lire, je vous prie de croire, Monsieur le Ministre, à l’assurance de ma haute considération.« 

2 COMMENTAIRES

  1. موضوع الحفاظ على هذا الموقع أو عدم الحفاظ عليه يجب أن يتم معالجته بطريقة علمية مجردة مع ثنظيم لجنة علمية بإشراف اليونيسكو  مؤلفة من خبراء متخصصين يعملون في مجال المرافئ الفينيقية في البحر المتوسط و مجموعة من الأثريين  المتمرسين  في الحفريات الاثرية العائدة للحضارة الكنعانية-الفينيقية و خزفيات هذه الحقبة الذين لديهم باع طويل في الموضوع و نزاهة علمية تضمن عدم تعرضهم
      لأية ضغوط مادية أو معنوية . فالموضوع يتخطى مصالح بعض الأفراد و رجال الأعمال ، كون الموضوع يعنى بتراث مدينة بيروت العاصمة و الهوية التراثية لكل مواطن لبناني.

  2. Un nouveau rapport vient d’etre soumis a propos du port par R. Peterson (archeologue acheter par une somme d’argent) en pretendant que c’est une carriere pour demonter le site.
    Est-ce que le ministre de la culture agit comme ministre des travaux publics? 

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