Les portes de Baabda peuvent rester ouvertes. Pour le Hezbollah, le problème ne serait plus la porte, mais le moment choisi pour la franchir.
Derrière le refus actuel de relancer un véritable dialogue avec le président Joseph Aoun apparaît une lecture stratégique beaucoup plus élaborée qu’un simple rejet de la présidence. Selon des informations provenant de milieux au fait des raisonnements internes du parti, sa direction ne considérerait pas le dialogue comme inutile par principe. Elle jugerait plutôt qu’un dialogue engagé maintenant aurait de fortes chances d’échouer et que cet échec serait plus dangereux que l’absence provisoire de dialogue.
La distinction est essentielle. Le Hezbollah ne fermerait pas définitivement la voie à une discussion sur ses armes, sur la relation avec l’État ou sur la nouvelle architecture de sécurité au Liban. Il estime que les conditions permettant une négociation réelle ne sont pas encore réunies. Ni Baabda, ni le gouvernement de Nawaf Salam, ni le parti lui-même ne disposeraient aujourd’hui de la marge nécessaire pour modifier suffisamment leurs positions. Washington maintient parallèlement des exigences élevées. Israël poursuit ses opérations. Téhéran reste engagé dans sa propre confrontation et dans une négociation incertaine avec les États-Unis.
Dans cette lecture, s’asseoir aujourd’hui autour d’une table reviendrait donc à négocier des positions que personne ne peut encore abandonner.
Mais un élément rend cette stratégie beaucoup plus intéressante. Le Hezbollah ne pense pas nécessairement que le temps joue contre lui. Malgré les pertes considérables subies au cours des deux dernières années, malgré la mort de Hassan Nasrallah et son remplacement par Naim Kassem, malgré la pression militaire israélienne et les demandes américaines sur son désarmement, une conviction serait en train de s’installer dans ses cercles : la phase où il fallait simplement survivre aux coups serait terminée. Le parti chercherait maintenant à transformer cette survie en capacité de rebond politique, populaire et organisationnel.
C’est ce pari sur le temps qui explique une grande partie de son refus du dialogue immédiat.
Baabda propose le dialogue, le Hezbollah regarde d’abord le calendrier
Depuis Baabda, Joseph Aoun laisse entendre que les canaux de discussion restent disponibles. L’idée d’un dialogue avec le Hezbollah conserve une logique institutionnelle évidente : éviter que le dossier des armes soit traité exclusivement par la pression extérieure ou par la confrontation militaire, et rechercher une formule libanaise susceptible de replacer les décisions stratégiques dans le cadre de l’État.
Pourtant, l’offre ne rencontre pas actuellement l’écho attendu.
Le raisonnement rapporté du côté du Hezbollah commence par le calendrier, avant même le contenu. Pour qu’une négociation soit utile, il faut que les acteurs aient quelque chose à négocier. Or, selon cette lecture, les principales parties se trouvent aujourd’hui enfermées dans des positions devenues trop rigides.
Joseph Aoun a placé la souveraineté de l’État au centre de son mandat. Le gouvernement de Nawaf Salam a lui aussi engagé sa responsabilité autour du monopole des armes et de l’extension de l’autorité de l’État. Après avoir adopté cette trajectoire, l’exécutif pourrait difficilement revenir soudainement à une formule qui serait perçue comme un recul.
Le Hezbollah fait face à la contrainte inverse. Accepter aujourd’hui une révision profonde de sa stratégie militaire, sans retrait israélien complet, sans arrêt durable des attaques et sans architecture alternative de défense, serait présenté dans son environnement comme une concession effectuée sous le feu.
La table de dialogue réunirait donc des acteurs qui peuvent parler, mais dont aucun ne peut réellement bouger.
C’est précisément ce que le parti voudrait éviter.
Le scénario redouté : entrer à Baabda pour en sortir avec un constat d’échec
Le calcul attribué au Hezbollah est inhabituel : un mauvais dialogue pourrait être pire que pas de dialogue du tout.
Pourquoi ? Parce qu’une négociation officielle crée des attentes. Dès que le président de la République et le Hezbollah s’engagent dans un processus public ou semi-public, chaque rencontre doit produire quelque chose. Un calendrier. Une formule. Une concession. Une deuxième étape. Faute de résultat, l’échec devient lui-même un événement politique.
Dans le climat actuel, cet échec pourrait être utilisé par chaque camp pour durcir sa position. Les adversaires du Hezbollah diraient que le dialogue a prouvé l’impossibilité d’obtenir volontairement le monopole des armes. Le parti pourrait répondre que l’État n’était pas venu négocier, mais seulement lui transmettre des exigences décidées ailleurs. La pression extérieure augmenterait. La possibilité d’un compromis ultérieur deviendrait encore plus faible.
Le Hezbollah préférerait donc préserver le canal plutôt que l’user.
Cela explique aussi pourquoi les contacts indirects restent importants. Les messages peuvent continuer à circuler entre les différentes parties sans qu’une grande table de dialogue ne soit formellement convoquée. Les tensions intérieures peuvent être contenues politiquement et médiatiquement. Les lignes rouges peuvent être communiquées. Les malentendus peuvent être limités.
Ce dialogue minimal n’a pas vocation à régler le problème des armes. Il sert à empêcher que le désaccord sur les armes ne devienne lui-même une confrontation libanaise.
C’est beaucoup moins spectaculaire qu’une conférence à Baabda. Mais, dans le raisonnement attribué au parti, ce serait actuellement beaucoup plus utile.
Washington a changé la nature du problème
Le principal obstacle ne se trouve toutefois pas seulement entre Baabda et le Hezbollah.
Il se trouve aussi à Washington.
La visite de Nawaf Salam aux États-Unis a montré l’ampleur du décalage. Le Premier ministre voulait notamment défendre les réformes bancaires, la reprise des discussions avec le Fonds monétaire international, le soutien à l’État et la recherche d’une issue aux tensions du Sud. Les interlocuteurs américains ont, eux, replacé au premier plan les réseaux financiers liés à l’Iran et au Hezbollah ainsi que la question du monopole des armes.
Le message transmis publiquement par le secrétaire d’État Marco Rubio a renforcé cette impression : le déploiement de l’armée libanaise dans le Sud est jugé important, mais il ne suffirait pas sans mesures effectives conduisant au désarmement du Hezbollah et au monopole des armes par l’État.
C’est ici que la perception du Hezbollah devient déterminante.
Dans ses cercles, Washington serait accusé de raisonner à partir d’une prémisse : le parti aurait été vaincu et devrait donc accepter les conditions du vainqueur. Les opérations israéliennes constitueraient, dans cette lecture, le volet militaire d’une pression destinée à transformer les pertes subies par le Hezbollah en capitulation politique.
Le parti conteste précisément cette prémisse.
Il ne nie pas l’ampleur des coups reçus. Il ne peut évidemment pas ignorer les pertes humaines, militaires, territoriales et organisationnelles accumulées. Mais ses responsables ne tireraient pas de ces pertes la conclusion que Washington leur prête.
Ils estimeraient que les États-Unis et Israël confondent affaiblissement et effondrement.
Et cette différence explique presque tout.
Le pari central : « nous avons survécu »
Dans les informations provenant de l’environnement du Hezbollah, une phrase se détache : le parti considérerait avoir dépassé la phase de la résistance aux coups et être entré dans celle de « l’investissement » de cette résistance.
Le terme mérite d’être pris au sérieux.
Il ne signifie pas que le Hezbollah estime avoir retrouvé la situation qui précédait les guerres des deux dernières années. Les sources disponibles ne permettent pas d’établir une telle affirmation. Le raisonnement est différent : puisque le parti n’a pas disparu malgré l’intensité des frappes et les pertes enregistrées, le simple fait d’être encore un acteur capable d’organiser sa base, de maintenir sa structure politique et de peser sur les décisions nationales deviendrait à ses yeux un actif.
L’objectif serait désormais de reconstruire son noyau dur, à la fois populaire et organisationnel.
Cette stratégie implique nécessairement du temps.
Reconstruire une organisation frappée dans sa hiérarchie ne se fait pas en quelques semaines. Resserrer une base sociale après des destructions considérables exige de la présence, des ressources et des réseaux. Réorganiser les rapports avec les alliés, absorber les changements de direction et retrouver une cohérence interne demandent eux aussi une période de stabilisation.
Une négociation immédiate sur les armes obligerait le Hezbollah à discuter au moment même où il considère que sa propre reconstruction n’est pas achevée.
Attendre devient alors rationnel de son point de vue.
Plus le temps passe sans effondrement interne, plus le parti peut soutenir que le scénario d’une disparition rapide était erroné. Plus il reconstitue sa capacité politique, plus il espère négocier demain dans de meilleures conditions qu’aujourd’hui.
C’est un pari. Rien ne garantit qu’il réussira. Mais c’est le pari qui éclaire sa stratégie actuelle.
L’Iran est la deuxième horloge du Hezbollah
La première horloge est libanaise. La seconde est régionale.
Le Hezbollah observe attentivement les négociations entre Washington et Téhéran. Le 1er octobre, le dossier iranien reste extrêmement mouvant. Téhéran a reçu la réponse américaine à sa proposition portant notamment sur une séquence de sept jours. Le désaccord porterait en particulier sur l’ordre des mesures à mettre en œuvre. Parallèlement, la confrontation se poursuit autour du détroit d’Ormuz et les déclarations de Donald Trump restent très dures.
Pour le Hezbollah, l’important n’est pas seulement de savoir si les États-Unis et l’Iran concluront prochainement un accord.
L’important est que l’Iran reste à la table.
Tant que Washington négocie avec Téhéran, même sous la menace militaire, l’architecture régionale demeure ouverte. Et tant que cette architecture n’est pas stabilisée, le Hezbollah estime qu’il serait prématuré de régler définitivement au Liban un dossier qui pourrait faire partie, directement ou indirectement, du rapport de force régional.
L’Iran considère le dossier libanais comme important dans toute recomposition régionale. Mais les calculs du Hezbollah vont encore plus loin : ses milieux estiment qu’au fil d’une négociation beaucoup plus vaste avec Téhéran, le Liban pourrait finir par devenir moins prioritaire pour Washington.
C’est une hypothèse, pas un fait acquis.
Elle explique néanmoins pourquoi le parti préfère attendre.
Aujourd’hui, le Hezbollah est au centre des exigences américaines au Liban. Demain, dans le cadre d’un arrangement régional plus vaste touchant le nucléaire iranien, le détroit d’Ormuz, la sécurité du Golfe et plusieurs fronts régionaux, Washington pourrait choisir de hiérarchiser autrement ses priorités.
C’est exactement ce que le parti espère.
Le précédent yéménite nourrit ce calcul
Dans les raisonnements rapportés, le Yémen sert de comparaison.
Le Hezbollah observe la manière dont les États-Unis adaptent leurs priorités selon les circonstances régionales. Le parti estime que Donald Trump a déjà montré qu’il pouvait éviter ou réduire certains engagements directs même lorsque les intérêts d’alliés importants sont concernés.
Cette comparaison ne signifie évidemment pas que le Liban et le Yémen sont deux dossiers identiques. Ils ne le sont ni politiquement, ni militairement, ni géographiquement. Elle révèle plutôt la manière dont le Hezbollah lit la politique américaine : les positions présentées aujourd’hui comme absolues peuvent devenir négociables lorsque les priorités stratégiques changent.
Dans cette logique, accepter maintenant les conditions maximales de Washington serait une erreur.
Pourquoi céder en octobre 2026 sur des demandes qui pourraient être reformulées quelques mois plus tard si la confrontation avec l’Iran évolue ?
C’est probablement l’un des points les plus importants de la stratégie du parti. Il ne parie pas nécessairement sur une victoire iranienne spectaculaire. Il parie sur quelque chose de plus modeste et peut-être plus réaliste à ses yeux : l’évolution des priorités américaines.
Le temps n’aurait donc pas besoin de rendre le Hezbollah plus fort qu’avant. Il suffirait qu’il rende ses adversaires moins exigeants.
Le problème : Washington parie exactement sur l’inverse
C’est là que la situation devient particulièrement dangereuse.
Le Hezbollah pense que le temps peut améliorer sa position. Washington et Israël semblent au contraire miser sur l’idée que le temps augmentera le coût de son refus.
Les pressions ne sont plus uniquement militaires. Elles deviennent financières, institutionnelles et diplomatiques. Les réseaux de financement liés à l’Iran et au Hezbollah sont explicitement visés. Le système bancaire libanais est soumis à des demandes accrues de contrôle. L’aide économique et la réintégration financière du Liban sont de plus en plus liées à des réformes mesurables.
Une autre approche attribuée à certains cercles américains va encore plus loin : reconstruire l’État libanais et les régions touchées tout en réduisant progressivement les fonctions sociales, financières et sécuritaires qui ont permis au Hezbollah de consolider son influence.
Dans cette conception, la reconstruction elle-même devient un instrument de rapport de force.
L’État reconstruirait. L’État indemniserait. L’État fournirait les services. L’État garantirait la sécurité. Et, à mesure qu’il reprendrait ces fonctions, la dépendance à l’égard du Hezbollah diminuerait.
Le parti parie donc sur sa capacité à tenir suffisamment longtemps pour voir l’environnement régional changer.
Ses adversaires parient sur leur capacité à rendre cette attente de plus en plus coûteuse.
Deux stratégies du temps s’affrontent.
Joseph Aoun se retrouve pris entre deux calendriers
La position du président de la République est particulièrement délicate.
Joseph Aoun ne peut pas simplement attendre qu’un grand compromis régional règle le problème libanais. Son mandat repose notamment sur la restauration de l’État, le fonctionnement des institutions et l’exercice de la souveraineté. Le dossier des armes ne peut donc pas être indéfiniment repoussé.
Mais Baabda ne peut pas davantage ignorer les risques d’une confrontation intérieure.
Si le dialogue est convoqué trop tôt et échoue, le président perd un outil. S’il n’est jamais convoqué, le règlement du dossier risque de se déplacer encore davantage vers Washington, Tel-Aviv et Téhéran. Si la pression devient exclusivement extérieure, le compromis libanais devient plus difficile à construire.
C’est tout le paradoxe.
Le Hezbollah dit en substance : attendons que les conditions permettent une négociation réelle.
L’État peut lui répondre : attendre modifie lui aussi les conditions, et pas nécessairement à votre avantage.
Le dialogue est donc bloqué non parce que personne ne comprend son utilité, mais parce que chacun veut choisir le moment où il commencera.
La vraie bataille porte sur ce que signifie « alternative »
Un autre élément apparaît dans le raisonnement du Hezbollah : il ne voudrait pas revoir sa stratégie militaire en l’absence d’une alternative « pratique et logique ».
Ce point est fondamental.
Demander la remise des armes est une chose. Définir ce qui remplace la fonction que le parti attribue à ces armes en est une autre. Qui protège le Sud ? Quelle garantie existe contre de nouvelles incursions ? Comment répondre aux frappes israéliennes ? Que devient l’équilibre de dissuasion revendiqué par le Hezbollah ? Quel rôle exact doit jouer l’armée ? Quelles garanties internationales seraient crédibles ?
Les adversaires du parti répondent que l’État doit être la seule autorité militaire et que l’existence d’une force autonome affaiblit précisément la construction d’une défense nationale.
Le Hezbollah inverse l’argument : désarmer avant qu’une défense crédible existe créerait un vide.
Cette contradiction ne peut pas être résolue par une simple formule sur le « dialogue ».
Elle exige un projet.
Or les informations disponibles ne montrent pas encore l’existence d’une architecture de défense nationale suffisamment détaillée pour répondre à toutes ces questions. Le débat sur l’après-Finul, les négociations militaires avec Israël et le renforcement de l’armée pourraient progressivement contribuer à cette architecture. Mais elle n’est pas encore achevée.
Le Hezbollah utilise ce vide pour justifier l’attente.
Ses adversaires l’accusent de contribuer lui-même à empêcher la construction de l’alternative qu’il réclame.
C’est l’un des cercles les plus difficiles à briser.
En attendant le grand dialogue, les messages continuent de circuler
L’absence de table formelle ne signifie donc pas absence totale de communication.
Au contraire, les échanges indirects deviennent essentiels. Ils servent à maintenir la confrontation dans les limites politiques et médiatiques, à éviter les malentendus et à empêcher que les divergences ne se transforment en incidents internes.
C’est probablement le seul dialogue que le Hezbollah juge actuellement réellement fonctionnel.
Il permet au parti de ne pas rompre avec Baabda. Il permet à la présidence de conserver un canal. Il évite de transformer chaque désaccord en crise institutionnelle. Et surtout, il préserve la possibilité d’un dialogue plus substantiel lorsque les rapports de force auront évolué.
Cette stratégie possède cependant une limite évidente : elle gère le conflit, elle ne le règle pas.
Chaque mois d’attente laisse donc ouvertes les mêmes questions. Les armes. Le retrait israélien. La souveraineté. Le rôle de l’armée. Les garanties de sécurité. La reconstruction. La relation avec l’Iran.
La différence est que les réponses possibles peuvent changer avec le temps.
C’est exactement ce que le Hezbollah attend.
Le pari est immense : tenir jusqu’à ce que la question posée change
Le raisonnement attribué au parti peut finalement être résumé ainsi : ne pas négocier aujourd’hui une capitulation que les rapports de force de demain pourraient transformer en compromis.
Cela explique pourquoi les appels de Baabda ne suffisent pas. Pourquoi les déclarations américaines renforcent la prudence au lieu d’accélérer le dialogue. Pourquoi les négociations entre Washington et Téhéran sont observées presque aussi attentivement que les évolutions libanaises. Pourquoi la reconstruction organisationnelle du Hezbollah devient une priorité. Et pourquoi le temps est désormais traité comme une ressource politique.
Mais ce pari comporte un risque considérable.
Le temps peut effectivement modifier les priorités américaines. Il peut aussi produire l’effet inverse. Les frappes peuvent continuer. La pression financière peut s’intensifier. L’État peut avancer dans la construction de nouveaux mécanismes de sécurité. L’environnement populaire du Hezbollah peut subir davantage le coût des destructions. Les rapports régionaux peuvent évoluer dans une direction défavorable au parti.
Personne ne contrôle donc réellement cette horloge.


