Le rendez-vous le plus lourd de conséquences de la visite de Nawaf Salam à Washington n’est peut-être pas celui qui a produit les images les plus politiques. Accompagné du ministre des Finances Yassine Jaber et du ministre de l’Énergie Joe Saddi, le Premier ministre a rencontré la directrice générale du Fonds monétaire international, Kristalina Georgieva. À l’issue des discussions, il a annoncé qu’une délégation du Fonds se rendrait au Liban après les réunions annuelles du FMI et de la Banque mondiale afin de reprendre les négociations et d’avancer vers un accord.
La formulation est prudente. Il s’agit de reprendre les négociations, pas d’annoncer qu’un accord est imminent. Cette différence est essentielle, car derrière le retour du FMI se trouve toujours la même question, jamais définitivement réglée depuis l’effondrement financier : qui assumera les pertes accumulées dans le système bancaire libanais ?
C’est le « trou financier », expression devenue presque banale alors qu’elle recouvre un conflit colossal. Les déposants détiennent des créances sur leurs banques. Les banques ont placé une part considérable de leurs ressources auprès de la Banque du Liban. La banque centrale porte elle-même des engagements et des pertes. L’État a participé à cette mécanique par son endettement et ses besoins de financement. Lorsque le système s’est effondré, l’argent promis aux déposants n’a pas disparu d’une seule case comptable : c’est toute cette chaîne qui s’est retrouvée incapable d’honorer normalement ses engagements.
Sept ans plus tard, la question n’est donc plus de savoir s’il existe des pertes. Les Libanais en ont déjà supporté une partie. La véritable bataille consiste à décider comment reconnaître ce qui reste, qui doit payer en premier et combien les déposants pourront réellement récupérer.
Le FMI revient, mais le problème a changé depuis le début de la crise
Le retour annoncé d’une mission du Fonds constitue une ouverture importante. Il signifie que le dialogue n’est pas rompu et que le gouvernement considère avoir suffisamment avancé sur certaines réformes pour remettre un programme sur la table.
Il serait cependant prématuré d’en déduire que le chemin est dégagé. Une appréciation économique publiée au même moment soutient même qu’un accord avec le FMI ne serait plus possible dans les conditions actuelles. Il s’agit d’une analyse, non d’une position officielle du Fonds. Mais cette divergence illustre parfaitement la situation : le gouvernement parle d’une reprise des négociations tandis que des économistes s’interrogent sur la possibilité même de reconstruire aujourd’hui le programme imaginé plusieurs années auparavant.
Car le Liban financier de 2026 n’est plus celui de 2019.
Une économie largement dollarisée s’est développée. Les dollars frais sont traités différemment des anciens dépôts. Les paiements en espèces occupent une place centrale. Les transferts de la diaspora alimentent directement la consommation. Des déposants ont utilisé une partie de leurs comptes selon différents mécanismes. D’autres ont vendu leurs créances à perte. Pendant que le système officiel restait sans solution, une économie parallèle à l’ancien modèle bancaire a appris à fonctionner.
Le retard n’a donc pas gelé la crise. Il l’a transformée.
Le FMI revient aujourd’hui devant un système à deux vitesses : l’ancien, encombré de pertes et de dépôts bloqués, et le nouveau, fondé sur l’argent frais et la recherche permanente de moyens d’éviter les risques du premier.
Le danger serait de faire payer deux fois les déposants
C’est la question la plus sensible de toute future loi sur le trou financier.
Les déposants ont déjà payé. Ils ont perdu la libre disposition de leur épargne. Ils ont subi l’inflation, la chute de la livre et les mécanismes successifs de retrait. Certains ont accepté des pertes importantes pour obtenir des liquidités. Beaucoup ont vu leur pouvoir d’achat s’effondrer alors que leur argent restait inscrit dans des comptes auxquels ils n’avaient plus accès normalement.
Une restructuration qui leur ferait maintenant absorber l’essentiel des pertes restantes serait donc perçue comme une seconde confiscation, cette fois consacrée par la loi.
Tout se jouera dans l’ordre des responsabilités.
Quelle perte devront absorber les actionnaires des banques avant les déposants ? Quels établissements disposent encore d’un capital suffisant ? Lesquels peuvent être recapitalisés ? Que faire de ceux qui ne sont plus viables ? Quels actifs de la Banque du Liban peuvent réellement contribuer au règlement ? Quelle part l’État peut-il reconnaître sans transférer la facture à plusieurs générations de contribuables ?
Aucune formule définitive permettant de répondre à toutes ces questions n’apparaît dans les informations disponibles. Et c’est précisément le problème : le Liban retourne négocier avec le FMI alors que le compromis politique sur la répartition des pertes reste à construire.
Karim Souaid doit d’abord rendre le bilan lisible
Le gouverneur de la Banque du Liban, Karim Souaid, se retrouve au centre de cette équation.
Il peut modifier la gouvernance, améliorer les contrôles et participer à la clarification des comptes. Il ne peut pas faire réapparaître les milliards perdus. La priorité est donc de déterminer ce qui possède encore une valeur réelle.
Ce travail est indispensable parce qu’une restructuration bancaire ne peut pas être construite sur des actifs théoriques. Une banque doit savoir ce que valent réellement ses créances sur la Banque du Liban. Les déposants doivent connaître les ressources susceptibles de financer leur remboursement. Les futurs investisseurs doivent savoir ce qu’ils achètent lorsqu’ils injectent du capital dans un établissement.
La transparence comptable n’est donc pas un exercice destiné aux experts. Elle déterminera directement le montant des pertes attribuées à chaque acteur.
Elle permettra également de répondre à une question longtemps évitée : toutes les banques peuvent-elles réellement être sauvées ?
Probablement pas selon une logique classique de restructuration. Les établissements ne présentent ni les mêmes bilans ni les mêmes capacités de recapitalisation. Une réforme crédible devra nécessairement distinguer les banques viables de celles qui ne le sont plus.
C’est là que la bataille devient politique. Sauver artificiellement tous les établissements reviendrait à conserver des structures insolvables. Les fermer sans mécanisme solide de protection des déposants créerait une nouvelle onde de choc. Les recapitaliser exige de l’argent frais et pose immédiatement la question de la contribution des actionnaires existants.
Pourquoi l’accord avec le FMI vaut beaucoup plus que le montant d’un prêt
Le Liban ne cherche pas seulement de l’argent auprès du Fonds.
Un accord constituerait surtout une forme de certification. Il indiquerait aux autres bailleurs, aux investisseurs et aux institutions internationales que les pertes ont été reconnues, qu’un cadre de restructuration existe et que la politique financière du pays repose à nouveau sur des données jugées crédibles.
C’est précisément pourquoi un accord est difficile.
Le FMI ne peut pas rétablir la confiance dans un système qui continuerait à masquer ses pertes. Pour obtenir cette validation, le Liban doit accepter de montrer la réalité de ses comptes et de construire un mécanisme de répartition du coût.
Le paradoxe est brutal : pour retrouver l’accès aux financements, le pays doit d’abord reconnaître officiellement combien il a perdu.
Cette certification internationale est d’autant plus importante que le besoin de financement dépasse largement les banques. Le Liban cherche également des investissements dans l’électricité et les infrastructures. La présence de Joe Saddi dans les discussions de Washington rappelle ce lien.
Un investisseur qui envisage de financer une centrale électrique se pose finalement des questions proches de celles d’un déposant : les contrats seront-ils respectés ? Les paiements pourront-ils circuler normalement ? L’État est-il capable de tenir ses engagements ? Le système financier est-il fiable ?
La résolution du trou financier conditionne donc une partie du redressement économique général.
Washington regarde aussi les banques sous l’angle des réseaux financiers
Une autre dimension complique le dossier.
Les États-Unis demandent parallèlement un renforcement du contrôle des circuits financiers liés à l’Iran et au Hezbollah, ainsi que des mesures contre le blanchiment et les opérations financières non autorisées. La réforme bancaire se trouve donc prise entre deux objectifs : restaurer la confiance internationale et renforcer la surveillance des flux.
Pour le gouvernement libanais, la distinction est politiquement importante.
La modernisation du secteur bancaire ne peut pas être présentée comme une réforme destinée à viser une communauté ou un parti. Elle répond d’abord à un besoin national. Sans banques capables de respecter les normes internationales, les entreprises libanaises auront davantage de difficultés à travailler avec l’étranger, les investisseurs hésiteront et les transferts seront soumis à des contrôles croissants.
La conformité financière n’est donc pas un luxe imposé de Washington. Elle devient une condition de survie d’un secteur qui veut retrouver une place dans le système mondial.
Mais le contexte de confrontation avec le Hezbollah rend chaque mesure plus sensible. Le gouvernement devra éviter que la réforme économique soit entièrement absorbée par la bataille politique autour du parti.
Le véritable scandale : les pertes ont déjà été réparties, mais sans loi
Le Liban n’a jamais complètement décidé comment répartir le trou financier. Pourtant, la population en paie le coût depuis des années.
C’est peut-être le paradoxe le plus frappant de toute la crise.
La perte a été distribuée par la dévaluation. Par l’inflation. Par les restrictions bancaires. Par les différents taux appliqués aux retraits. Par la distinction entre anciens dépôts et dollars frais. Par la baisse du pouvoir d’achat. Par le temps.
L’absence de loi n’a donc pas empêché la répartition des pertes. Elle l’a rendue opaque.
Et cette opacité a favorisé les inégalités. Ceux qui disposaient de liquidités à l’étranger, de revenus en dollars ou d’une capacité à déplacer leurs actifs n’ont pas vécu la crise de la même manière qu’un salarié ayant placé l’épargne de toute une vie dans une banque libanaise.
La future réforme ne peut pas ignorer cette réalité. Elle ne part pas d’une feuille blanche. Une partie des pertes a déjà été absorbée par les ménages.
Si la loi se contente maintenant d’officialiser le solde restant sans tenir compte de ce qui a déjà été subi, elle risque de transformer l’injustice de fait en injustice légale.
Les dépôts sont devenus une question de confiance dans l’État
La restitution de l’épargne dépasse désormais la relation entre une banque et son client.
Elle touche directement à la crédibilité de l’État.
Une famille qui récupère progressivement son argent grâce à un mécanisme transparent peut constater que les institutions sont capables de réparer, au moins partiellement, une crise qu’elles ont laissé s’installer. Une famille qui découvre au contraire que son épargne est définitivement amputée tandis que les principaux responsables économiques conservent leurs positions tirera une conclusion exactement inverse.
Cette dimension est d’autant plus forte que les déposants traversent toutes les communautés.
La crise bancaire a frappé des familles chrétiennes, sunnites, chiites et druzes. Elle a touché Beyrouth, Tripoli, le Mont-Liban, la Békaa et le Sud. Elle a également frappé les expatriés qui avaient conservé leurs économies dans le pays.
Le dossier possède ainsi une caractéristique rare au Liban : il peut être compris sans traduction confessionnelle.
Tout le monde sait ce que signifie ne plus pouvoir disposer librement de son propre argent.
La prochaine bataille se déroulera à Beyrouth, pas à Washington
La rencontre avec Kristalina Georgieva a rouvert la porte. Le travail difficile commencera avec l’arrivée de la mission du Fonds.
À ce moment, les déclarations générales sur la protection des déposants et la réforme bancaire devront être confrontées aux chiffres.
Quel montant de pertes sera officiellement reconnu ? Quels actifs permettront d’en absorber une partie ? Quelle contribution sera exigée des actionnaires ? Comment traiter les petits et moyens déposants ? Quelle méthode sera retenue pour les comptes les plus importants ? Comment recapitaliser les établissements viables ? Comment gérer ceux qui ne le sont plus ? Quelle responsabilité l’État acceptera-t-il ? Et sur combien d’années un remboursement crédible peut-il être organisé ?
C’est là que se trouve le véritable test.
Le Liban n’a pas besoin d’une formule promettant à chacun qu’il ne perdra rien. Une telle promesse serait difficilement compatible avec l’existence même du trou financier. Il a besoin d’une formule capable d’expliquer publiquement ce qui a été perdu, ce qui peut être récupéré, qui contribuera et selon quel ordre.
Cette transparence sera douloureuse.
Elle est néanmoins moins dangereuse que la prolongation indéfinie du système actuel.
Car le pays a déjà expérimenté l’alternative : repousser la décision, laisser les déposants absorber progressivement les pertes et maintenir les banques dans un état intermédiaire entre fonctionnement et restructuration.
Sept ans plus tard, cette méthode a atteint ses limites.
Le retour du FMI ne garantit donc rien. Il ne garantit ni accord rapide, ni remboursement immédiat, ni sauvetage général des banques. Il oblige simplement le Liban à revenir devant la question qu’il a repoussée depuis le début de l’effondrement.
Et cette fois, la question ne pourra pas être résumée à un chiffre.
Elle est beaucoup plus simple et beaucoup plus politique : après avoir perdu des milliards, le Liban est-il enfin capable de décider équitablement qui doit en assumer le coût ?




