Les guerres civiles se succèdent au Proche et Moyen-Orient depuis le printemps arabe, Syrie, Irak, Yémen sans qu’aucune ne s’achève véritablement, malgré les proclamations officielles d’achèvement victorieux en Irak et en Syrie il y a deux ans déjà.

L’ébranlement mondial qui a suivi l’assassinat barbare de Jamal Khashoggi a laissé entrevoir et espérer une intervention vigoureuse des États-Unis et de certains pays européens en faveur de la fin de l’intervention de leurs alliés et protégés saoudiens et émiratis au Yémen. Cet espoir a été progressivement enterré en même temps que le scandale soulevé par cet acte à été géré de main de maître pour le désamorcer puis le noyer dans le flot de l’actualité, comme sait si bien le faire maintenant l’Occident.

Après une courte période d’espoir d’apaisement et de stabilité propre à l’ouverture d’un chantier qui remettrait ces pays sur les rails de la reconstruction, Daech se réveille progressivement de ses cendres, la Turquie d’Erdogan se met en avant pour relever ses affidés mal en point jusqu’à se mettre en première ligne, l’Arabie Saoudite brouille les cartes du processus de négociations en toute discrétion tandis que les États-Unis quadrillent progressivement toutes les zones de conflits de l’Irak et la Syrie malgré des proclamations officielles et répétées de retrait de leurs troupes.

La bête, momentanément vaincue et lourdement blessée, a su se replier sur elle-même pour reprendre des forces dans toutes les zones géographiques et socio-politiques favorables à une guérilla et où les intégristes et autres affidés peuvent trouver terrains propices à refuges et actions meurtrières.

Là aussi, se met en place une orchestration lente, discrète, menée avec une parfaite maîtrise d’opposition/soutien à toutes ces forces de déstabilisation par des spécialistes de la contre- insurrection et de la contre-révolution que sont devenus les États-Unis et leurs alliés israéliens.

…au pendant politique et civil

La vaste contre-offensive armée orchestrée par ces deux puissances se combine depuis quelques mois avec ce qui apparaît comme une insurrection civile contre les États estimés représenter une menace pour les intérêts américains et la prédominance incontestée de son gendarme attitré, à savoir l’État d’Israël, sur les pays de la région.

Après avoir créé, nourri, infiltré, perfectionné et quadrillé l’Irak et le Liban d’ONG (Organisation non gouvernementale) de toutes sortes, selon les principes d’un fonctionnement militaire adapté à l’action civile, créé des réseaux d’influence dans les différentes sphères de l’action sociale et humanitaire, de la politique, de la finance et surtout de la culture, de l’information et de la communication depuis près de deux décennies, cet appareil au réseau complexe et bien ramifié était dès lors prêt à intervenir de toute sa force et sa diversité au moindre mouvement de révolte et de colère contre les pouvoirs établis empêtrés dans leur corruption, leur aveuglement et leur incapacité à agir efficacement quand bien même ils le souhaiteraient, tant le système politique a été englué dans un processus d’auto blocage et de pesanteurs objectives et non moins réelles et contraignantes.

Rappelons pour mémoire le cas du Brésil déstabilisé après des élections pourtant récentes grâce à des accusations de corruption de sa Présidente élue Delma Roussef et destituée par des juges et hommes politiques qui eux se sont avérés par la suite réellement corrompus, Lula qui a été empêché de se porter candidat pour des accusations de corruption et emprisonné par ces mêmes sbires, portant ainsi au pouvoir l’évangéliste Bolsonaro et le juge soit disant anti-corruption qui est devenu son ministre de la justice.

Rappelons pour mémoire la tentative de destitution du Président du Venezuela pourtant élu au suffrage universel par un Parlement qui n’en a pas le pouvoir.

Rappelons pour mémoire la destitution, sur des accusations de fraudes pourtant non démontrées jusqu’à ce jour, d’Evo Morales, Président fraîchement réélu.

Ces exemples sont récents et frais dans nos mémoires. Ils disent les méthodes abjectes des États- Unis pour aboutir à leurs fins. Ils évoqueront corruption et fraudes pour contester des élections et en en exiger de nouvelles jusqu’à obtenir la mise en place de leurs hommes de paille. Cela fait partie de la panoplie de leurs armes.

Pour en revenir au Proche et Moyen-Orient, les mouvements sociaux en cours, pour aussi spontanés et légitimes qu’ils soient, peuvent, tout aussi lentement que sûrement, se transformer en processus d’insurrection civile selon les mêmes schémas que pour les dérives qui ont mené à la guerre civile en Syrie, Irak et Yémen, puis à la relance progressive de celles-ci. Elles peuvent s’orienter vers une jonction avec les actions de guerre et de guérilla qui reprennent de la vigueur, si l’on ne prend garde au pourrissement auquel on assiste aussi bien en Irak qu’au Liban, deux pays où les pouvoirs publics sont mis dans une incapacité totale d’agir, sous quelque forme que ce soit, et où ne leur resterait qu’une option, la démission collective de tous les acteurs politiques traditionnels qui laisserait place nette et d’où surgiraient des hommes nouveaux et vierges de toute souillure.

Et de dérives en pourrissement, de privations économiques en multiplication massive de familles sombrant dans la faim, actions civiles de guérilla et actions militaires pourraient dériver et se rejoindre, en Irak où la question pourrait se poser à très court terme, comme au Liban à plus ou moins moyen et long terme si l’on n’y prend garde.

Des hommes nouveaux, mais sortis d’où ?

De la même manière que la mode est prévue longtemps à l’avance et même plusieurs années avant son lancement, de la même manière que c’est au lendemain de Noël, après une semaine de repos bien mérité, que les grands distributeurs de préparent déjà à leurs emplettes pour le Noël prochain, les États-Unis ont déjà dans leurs tiroirs leurs futurs candidats pour remplir la place nette attendue et pour laquelle ils auront si bien oeuvré.

“Complotisme” diraient certains, b a ba de toute stratégie politique pour des classes et nations qui sont conscientes de leurs intérêts et qui ont appris à les défendre depuis des décennies et des siècles. Des classes et des nations qui ont investi dans ce but, qui ont construit et façonné les meilleures écoles, institutions, entreprises, armées publiques et privées pour former les meilleurs cadres et stratèges.

On peut être sûr que ces hommes ont déjà été apprêtés à leurs futurs rôles, disposeront dès que l’occasion se présentera et sera jugée mûre, aussi bien d’appareils de communication animés par les meilleures agences et Conseils pour les présenter sous le meilleur jour et les propulser au devant de la scène, que des financements et toutes facilitations utiles à leur campagne promotionnelle et à leurs ambitions.

Ces hommes politiques propulsés au devant de la scène, produits d’un vide politique organisé et d’un pourrissement institutionnel et social, d’une crise économique provoquée et entretenue pour générer la faim et la révolte, qui savent les conditions de leur avènement et les parrains et donneurs d’ordre de leur mission et de leur pouvoir, savent donc aussi qui ils devront servir. Ils n’auront même pas besoin de le faire par contrainte (ce qui n’empêche pas qu’ils auront à subir quelques rappels à l’ordre si nécessaire) mais par conviction, étant sortis du même moule que leurs donneurs d’ordre, et pré formés plus spécifiquement à leur mission.

Cette bataille idéologique et politique dans le but de façonner les sociétés du Proche et Moyen- Orient est très largement entamée et produit des résultats non négligeables et qu’il serait désastreux de sous-estimer, voire d’ignorer tout simplement. Elle se joue selon une partition distincte mais non moins orchestrée à l’échelle régionale, selon les principes du Free Jazz où chaque musicien joue en solo mais où l’ensemble se combine parfaitement et en toute harmonie, exactement à l’image des processus de déstabilisation armée avec les actions de guerre et de guérilla déjà bien en place.

Insurrection et contre insurrection, revolution sociale et contre révolution ultralibérale

Les insurrections en cours au Proche et Moyen-Orient se déroulent selon les mêmes modalités que les processus révolutionnaires qui ont eu lieu dans l’histoire. Ceux qui ont réussi partiellement à les orchestrer ont pourtant des objectifs totalement opposés. Les oligarchies politico-technocratiques au service des classes dominantes ont assimilé les méthodes insurrectionnelles développées par les organisations révolutionnaires et les mouvements de résistance dans l’histoire. Elles ont su développer à leur tour des contre-insurrections et perfectionner leurs propres moyens adaptés à leurs objectifs spécifiques. Elles ont appris à anticiper les évènements et explosions populaires pour les orienter et les détourner pour servir et réasseoir leurs propres intérêts à chaque fois qu’ils sont menacés ou susceptibles de l’être.

Tout mouvement insurrectionnel n’est plus nécessairement révolutionnaire. Tout dépend de l’objectif et du programme qu’il se donne ou qu’il construit dans le processus d’un mouvement de mobilisation et d’explosion de colère face au trop plein d’injustices subies.

L’enjeu n’est donc plus simplement militaire, il est politique, idéologique et économique.

Autant les États-Unis et leurs affidés ont pour objectif de réassoir et renforcer d’une part les principes et pratiques du néolibéralisme, de concentration des richesses au profit d’une infime minorité et d’autre part de remettre en selle la suprématie fortement ébranlée de l’État d’Israël, autant les forces de la résistance auront à trouver le chemin d’un programme alternatif fondé sur la justice sociale, la réduction des inégalités et la participation effective de la population aux choix de leur vie tant dans leurs entreprises que dans leurs villes, villages et quartiers sans oublier certaines libertés sociétales (et quoiqu’on puisse en penser, la rigidité, lorsqu’elle se cristallise et cherche à perdurer, est source de faiblesse, voire même finir par devenir un talon d’Achille).

La guerre en cours, aussi bien militaire que civile, ne se gagnera pas si elle est menée isolément pays par pays. Elle est menée de façon pensée, coordonnée, planifiée par les États-Unis et l’État d’Israël. C’est ainsi qu’elle devra leur être opposée. Et ce n’est pas en se soumettant aux dictats économiques et financiers imposés par le FMI, les bailleurs de fonds et les États-Unis que cela passera. Bien au contraire. Même dans le cas où un compromis de gouvernement l’imposerait, qu’on ne réussirait donc pas à convaincre ses partenaires de rompre avec ces prétendus amis, il faut marquer sa défiance vis à vis des exigences du FMI et autres bailleurs, et combattre publiquement toute mesure qui tendrait à soumettre la population à des sacrifices et privations supplémentaires. C’est une condition sine qua non de tout compromis. Et elle doit être affirmée clairement. Des prêts, pourquoi pas ? À la seule condition qu’ils soient destinés à des investissements dans l’appareil productif !

Les États-Unis ont exercé une domination absolue sur le monde en général et sur le Proche et Moyen-Orient en particulier pendant de nombreuses décennies. Avec la complicité active et la participation officielle, directe ou souterraine de l’État d’Israël, ils ont dépensé ou fait dépenser, dans cette seule région, des millions de milliards de dollars dans des guerres qui ont causé des centaines de milliers, voire plus d’un million de morts et des millions de blessés, mutilés et traumatisés ces dernières décennies, provoqué des destructions matérielles incommensurables, tout cela en toute bonne conscience, sans aucun regret mais, au contraire, fiers du devoir accompli dans la défense de leurs intérêts et de leur mission divine, à savoir accélérer le retour du Christ, pendant de celle de leur allié israélien qui réaliserait la promesse de leur Bible d’occuper la Palestine et d’en chasser ses habitants.

Ils considèrent cette région comme vitale pour leurs intérêts à différents titres :

– maîtrise des sources d’énergie,

– vache à lait et cobaye d’expérimentation pour leur complexe militaro-industriel,

– présence d’un gendarme dont la suprématie régionale est décisive et qui, cerise sur le gâteau, dispose d’un réseau de relations d’influence mondiale

– et, enfin et non des moindres, constitue une porte d’entrée privilégiée vers l’Extrême-Orient et faire face à la Chine, à la Russie et, éventuellement, de l’Inde.

Ce n’est contraints et forcés qu’ils accepteront de composer et d’accepter de reconnaître la souveraineté des États de cette région et la reconnaissance de leurs intérêts propres.

C’est en conséquence un combat long, douloureux et sanglant qui a cours. Il a commencé depuis quelques décennies. Il faut craindre qu’il ne se transforme en une guerre civile généralisée et dure encore bien plus longtemps que l’on pourrait le souhaiter. Il faudra tout autant tout faire pour l’éviter afin d’atténuer les souffrances de nos populations déjà bien meurtries et dont les États-Unis n’ont cure, mais aussi, malheureusement, s’y préparer.

Au grand drame de cette région.

Scandre Hachem

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