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Grand-Libanais,

Je vous disais il y a quelques semaines à une heure grave : « Le jour que vos pères ont espéré en vain et que, plus heureux, vous verrez luire, approche ». Ce jour-là : le voici ! 

Devant tout le peuple assemblé, peuple de toutes les régions que domine le Mont Liban, hier voisines, désormais unies en une patrie forte de son passé, et grande de son avenir ;

En présence des Autorités Libanaises, des fils des plus illustres familles, des Chefs spirituels de toutes confessions et de tous rites, à la tête desquels je salue avec vénération le Grand Patriarche du Liban, descendu de sa montagne pour le jour glorieux qui couronne les luttes de sa vie, et parmi lesquels je regrette de ne pas voir encore vos Délégués à Paris, dont le rôle a été si utile dans les Conseils du Gouvernement Français ;

Assisté des représentants des puissances qui ont mené presque toutes, avec nous, la longue lutte pour le droit et la Liberté ;

Des représentants de la France, au milieu desquels je suis heureux de saluer l’amiral de Bon, Commandant en chef l’Escadre d’Orient ;

Au pied de ces montagnes majestueuses qui ont fait la force de votre pays, en demeurant le rempart inexpugnable de sa foi et de sa liberté ;

Au bord de la mer légendaire qui vit les trirèmes de la Phénicie, de la Grèce et de Rome, qui porta par le monde vos pères à l’esprit subtil, habiles au négoce et à l’éloquence, et qui, par un heureux retour, vous apporte la consécration d’une grande et vieille amitié, et le bienfait de « la paix française » ;

Par devant tous ces témoins de vos espoirs, de vos luttes et de votre victoire, c’est en partageant votre joie et votre fierté que je proclame solennellement le Grand-Liban, et qu’au nom du Gouvernement de la République Française, je le salue dans sa grandeur et sa force, du Nahr El kébir aux portes de Palestine et aux crêtes de l’Anti-Liban.

C’est le Liban avec sa montagne où bat le cœur chaud de ce pays.

Avec la fertile Békaa, dont l’inoubliable journée de Zahlé a consacré l’union réparatrice.

Avec Beyrouth, port principal du nouvel Etat, siège de son Gouvernement, jouissant d’une large autonomie municipale, possédant son statut budgétaire et une municipalité à pouvoirs étendus, relevant directement de la plus haute autorité de l’Etat. 

Avec Tripoli, pourvue elle aussi d’une large autonomie administrative et budgétaire, s’étendant à sa banlieue musulmane.

Avec Sidon et Tyr, au passé fameux, qui de cette union à une grande patrie tireront une jeunesse nouvelle.

Voilà la Patrie que vous venez d’acclamer.

Avant d’en déterminer les limites, j’ai consulté les populations et je puis dire que, fidèle aux engagements de la France, aux principes qui inspirent la Société des Nations, je n’ai eu pour règle que de satisfaire les vœux librement exprimés des populations, et de servir leurs légitimes intérêts.

Toute œuvre humaine, d’ailleurs est perfectible ; et si celle dont l’avenir s’ouvre aujourd’hui venait à révéler des lacunes ou des faiblesses, la France, qui a veillé sur sa naissance, qui continuera demain à l’entourer de sa sollicitude, n’hésiterait pas, fidèle à son amour et à son respect de la liberté, à vous proposer d’y remédier.

Mais vous êtes trop avisés pour vous laisser aller à la stérile critique, à l’heure où vous est offerte la tâche lourde et magnifique de donner à votre nouvelle patrie, avec la collaboration de la France, la vie, l’ordre et la prospérité.

La Vie, qui créera l’âme d’une grande Patrie, souffle inspirateur qui fait les nations fortes, et qui leur donne des fils dignes de la servir et de la défendre.

L’Ordre, dans la sécurité garantie par les forces organisées dans lesquelles déjà les plus vaillants de vos fils ont demandé à servir, et qui seront grossies demain de tous les volontaires que leur foi patriotique leur donnera. L’Ordre, qui seul permet une administration sage, équitable, bienfaisante.

La Prospérité enfin.

Voici que ce beau pays s’éveille. Libre, échappé des lourdes mains qui pendant des siècles ont pesé sur lui, il va pouvoir appliquer à son développement propre les qualités que vos pères et vous –mêmes alliez si souvent, trop souvent, déployer outre-mer.

Renonçant à ce qui serait désormais un crime de lèse-patrie, vous vous mettrez résolument au travail chez vous.

Et la France tutélaire, qui pourrait recevoir des leçons de vos commerçants, vous apportera l’aide de ses industries, de ses capitaux, de ses transports, de son puissant outillage économique et de ses conseillers.

Messieurs, je manquerais à la confiance que vous m’accordez et dont je suis fier, si je n’ajoutais pas que, devant un peuple libre et voulant devenir un grand peuple, vous avez des droits à remplir.

Le premier de tous, le plus sacré : l’Union, qui fera votre grandeur, comme les rivalités de races et de religions avaient fait votre faiblesse.

Le Grand Liban est fait au profit de tous. Il n’est fait contre personne. Unité politique et administrative, il ne comporte d’autres divisions religieuses que celles qui orientent la conscience de chacun vers des croyances et des pratiques qu’il considère comme des devoirs sacrés qui gardent à ce titre le droit au respect de tous.

Je veux évoquer, comme preuve et comme gage de cette union, l’élan qui a conduit, ici près de moi, dans une émouvante communion nationale, les chefs et les représentants de toutes les religions et de toutes les confessions.

N’oubliez pas non plus que vous devez être prêts, pour votre nouvelle patrie, à de réels sacrifices. Une patrie ne se crée que par l’effacement de l’individualisme devant l’intérêt général, commandé par la foi dans les destinées nationales.

De tous côtés les témoignages affluent pour me manifester cet esprit de sacrifice. N’est-ce pas plusieurs des vôtres qui m’ont dit :

« Nous sommes prêts désormais à faire bon marché de nos privilèges. Car ces privilèges étaient une garantie et on ne prend une garantie que devant des ennemis. Or voici que la France est là ; nous connaissons ses traditions probes et généreuses ; nous savons que ses conseillers veilleront à ce que les sommes dont le fisc aura rempli nos caisses ne soient employées qu’au profit de nous-mêmes.

« Ces sommes auraient pu, jadis, servir à enrichir un maître détesté ; elles ne pourront plus que nous assurer, par nos propres moyens, la dignité d’existence nécessaire à un Etat digne de ce nom.

« Notre impôt ne pourra plus profiter qu’au pays lui-même. Il sera la semence féconde qui fera lever la moisson de la Richesse ; et cette moisson sera nôtre ».

Messieurs, de telles paroles honorent et ceux qui les ont prononcées, et le grand peuple auquel, ils appartiennent.

Le premier devoir des conseillers, qui seront vos guides, sera de veiller à ce que les charges soient réparties proportionnellement aux moyens de chacun.

Si le rôle de conseillers apparaît nécessaire aujourd’hui, j’entrevois dans un avenir qu’il dépend de vous et de votre sagesse de fixer, le progrès du Grand Liban vers le gouvernement par lui-même, au fur et à mesure que l’éducation politique du peuple sera développée, et que par la voie des concours, la compétence aura pris une part de plus en plus grande dans vos conseils.

Voici, Grand-Libanais, le lot sacré d’espérances et de sacrifices que vous apporte cet instant solennel.

Je sais que, fiers de votre triomphe, conscients de votre devoir, vous abordez l’avenir avec confiance ; et vous savez de votre côté que, demain comme hier, vous pouvez compter sur l’aide de la France.

Hier, il y a cinq semaines, les petits soldats de France, les frères de ceux que vous avez admirés, enviés peut être pendant 4 ans, donnaient l’essor à tous vos espoirs, en faisant s’évanouir, en une matinée de combat, la puissance néfaste qui prétendait vous asservir.

Les soldats français sont les parrains de votre indépendance. Et vous n’oublierez pas que le sang généreux de France a coulé pour elle comme pour tant d’autres.

C‘est pourquoi vous avez choisi son drapeau, qui est celui de la liberté, pour symbole de la vôtre, en y ajoutant votre cèdre national.

Et, en saluant les deux drapeaux frères, je crie avec vous :

Vive le Grand-Liban. Vive la France.

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