Faire l’effort de sortir de soi au quotidien, même si on a de plus en plus tendance à se replier. Le monde paraît de plus en plus menaçant : trop d’informations en temps réel, trop d’émotions immédiates. On n’a pas le temps de tout filtrer et puis de réagir, de restituer, de remettre les choses en ordre. C’est comme si on se faisait une violence à soi. Les choses accélérées paraissent de plus en plus confuses, complexes voire contradictoires.

Avant on avait le temps, de se forger des certitudes et des ancrages durables, des valeurs qu’on recevait et qu’à son tour, on pouvait transmettre. Le monde extérieur semble à prime abord plus accessible mais très vite se révèle plus incohérent. Comment aujourd’hui justifier tous les abus dont on a connaissance ? Est-ce que le monde est devenu plus sélectif et plus cruel ou est-ce la prise de conscience qui devient plus douloureuse ?

Sur le quai de la gare du nord, un migrant afghan qui tente de rejoindre l’Allemagne, en empruntant le Thalys. La contrôleuse qui l’a repéré est tenue de le signaler. Il attend sagement sur le quai que la police vienne le récupérer. Son portable dans les mains l’aide à avoir une contenance. Il doit avoir une vingtaine d’années ou peut-être moins mais la vie dure a creusé ses traits. Il essaie de se montrer jovial et de sourire mais le regard fixe trahit une détresse profonde et en même temps, une forme de lassitude et d’indifférence.

A travers de multiples documentaires réguliers, j’essaie de suivre le parcours de tous ses migrants ordinaires, mineurs ou dans leur prime jeunesse qui se cherchent une place en Europe (nouvel Eldorado, pays de l’or). Et puis de plus en plus, on les croise dans les grandes villes comme une population à part, de jour en jour plus nombreuse, qui suit son propre mouvement. Cette marginalité des rues n’est pas uniquement celle de la misère quotidienne mais également celle du désir de vivre. Ils ont dû quitter prématurément leur famille et leur milieu affectif pour plonger dans une précarité de survie.

La veille j’avais croisé en pleine ville, un autre migrant égyptien d’une vingtaine d’années. Il a quitté son pays il y a un peu plus de cinq ans et depuis il erre dans l’Union Européenne, en quête de papiers et d’un point de chute. Tout ce qu’il possède est dans son sac à dos, mais tous ses effets sont propres et bien pliés comme s’il tenait quoiqu’il arrive, à faire une bonne impression, à inspirer confiance. Il s’adresse à moi car je connais sa langue maternelle. Je l’observe en train de s’accrocher à ses rêves d’enfant. Il fait pourtant preuve d’une grande lucidité et d’une précoce maturité, qui montre le décalage qui se creuse, entre son affectivité et sa prise de conscience.

Il me dit avec un gentil sourire que j’avais beaucoup de chance d’avoir un toit, une adresse, des papiers en règle et un salaire. Ma vie si ordinaire le fait rêver. Encore une fois, c’est son portable qui semble momentanément le sauver et qui l’aide à conserver, une certaine dignité car il peut s’évader et communiquer au-delà des frontières, se reconnecter au monde auquel il appartient et où il a toujours sa place.

Pouvoir joindre sa famille et maintenir le contact affectif, dans le dénuement matériel et l’insécurité qu’il endure au quotidien. Il garde ainsi un lien avec sa propre histoire, dans un espace où il ne sait plus où aller. Son portable est sa boussole intérieure. Dès qu’il parle aux gens qu’il aime, il retrouve la force de lutter.

Quand il ouvre son portable, son visage s’illumine car il retrouve des images, des voix et des sons familiers, une musique qui le remplit d’espoirs et d’illusions. Un monde certes virtuel mais qui le porte et qu’il peut emporter où qu’il aille.

Rentré chez moi, je tombe sur le rapport d’Amnesty international sur les prisons du régime syrien. Les descriptions sont glaçantes et épouvantables. Comment peut-on accepter que des civils soient ainsi traités, que des humains soient ainsi torturés par d’autres humains. Tout cela par un régime dynastique et tyrannique, qui conserve sauvagement le pouvoir, par la violence psychologique et physique depuis cinq décennies et qui n’admet pas le minimum, de libertés publiques qu’une grande majorité de son peuple légitimement réclame. Tous ces régimes patriarcaux archaïques, autoritaires et abusifs qui nient l’individu et sa valeur première et primordiale.

La liberté et la dignité sont deux droits élémentaires et essentiels dont on ne peut pas priver un être humain, en ce 21 siècle. Sinon on le brise et le prive de sa raison d’être. On ne peut dominer éternellement par la peur et l’effroi. Rester libre dans sa tête et conserver sa dignité, c’est pouvoir continuer à exister et maintenir son intégrité physique et émotionnelle. Toutes ces dictatures féroces sont d’une barbarie sanglante, haineuse, sadique et criminelle.

Entretemps la police est montée dans le train et a rattrapé le jeune afghan qui continue à croire et à rêver. Et je réalise alors combien mes rêves à moi se sont émoussés et combien l’usure du quotidien a réduit mon appétit de vivre. Après tout, ces rencontres ordinaires, d’une certaine manière me redonnent à moi, le goût perdu de la révolte et de la vie.