La décision ne vise pas seulement des comptes bancaires. Elle s’étend aux actifs, aux avoirs et aux coffres-forts détenus directement ou indirectement par les personnes et sociétés concernées. La Commission spéciale d’investigation de la Banque du Liban a placé sous mesures conservatoires onze personnes et deux sociétés, tout en levant le secret bancaire les concernant. Parmi les noms figurent l’ancien gouverneur Riad Salamé, son frère Raja Salamé et son ancienne assistante Marianne Hoayek. Deux sociétés apparaissent également au centre du dispositif : Investment V Limited et la société de change Citex. Derrière cette liste se superposent pourtant plusieurs dossiers distincts, qu’il serait trompeur de présenter comme une seule affaire.
La mesure intervient alors que le gouverneur de la Banque du Liban, Karim Souaid, a engagé une stratégie plus large de récupération des sommes que la banque centrale considère comme détournées, utilisées abusivement ou transférées irrégulièrement. Le principe affiché est de rechercher les actifs au Liban comme à l’étranger, puis de récupérer les fonds susceptibles de revenir à la Banque du Liban. La finalité annoncée dépasse donc la seule sanction de personnes soupçonnées : les montants récupérés doivent contribuer à reconstituer les ressources nécessaires au règlement des droits des déposants. Mais la portée de la décision exige une distinction essentielle. Geler un compte ou interdire de disposer d’un coffre-fort ne constitue pas une condamnation. Il s’agit de mesures conservatoires prises dans le contexte de dossiers financiers et judiciaires dont les responsabilités doivent encore être établies selon les procédures applicables.
Onze personnes et deux sociétés : une mesure beaucoup plus large qu’un simple gel de comptes
La décision de la Commission spéciale d’investigation couvre onze personnes physiques et deux personnes morales. Elle ordonne le gel des comptes et des actifs ainsi que l’interdiction de disposer des avoirs et des coffres-forts qui leur appartiennent directement ou indirectement. Le secret bancaire est également levé. Cette dernière disposition est particulièrement importante, car elle permet aux autorités compétentes de suivre les mouvements financiers et de rechercher les liens entre comptes, bénéficiaires, sociétés et opérations qui ne seraient pas immédiatement visibles à partir du seul titulaire nominal.
La liste comprend Riad Salamé, Raja Salamé et Marianne Hoayek, mais aussi plusieurs personnes dont les noms ont déjà été associés à des enquêtes financières ou à des mesures étrangères. Hassan Ahmad Mokalled, André Machentaf et Bachir Mansour apparaissent notamment dans le périmètre de la décision. La société Citex, active dans le change, figure également parmi les deux entreprises visées, aux côtés d’Investment V Limited. D’autres noms sont rattachés à des dossiers financiers remontant à la période durant laquelle Riad Salamé dirigeait la banque centrale.
Il faut toutefois éviter un raccourci important. Le fait que toutes ces personnes figurent sur une même décision ne signifie pas qu’elles soient soupçonnées des mêmes opérations, pour les mêmes montants ou dans le cadre du même dossier. Les informations disponibles montrent au contraire plusieurs branches. Investment V est associée à une procédure concernant environ 70 millions de dollars. Citex apparaît dans un autre contexte, lié notamment à des liquidités reçues de la Banque du Liban. Certains individus sont déjà visés par des sanctions américaines, tandis que Riad Salamé, son frère et Marianne Hoayek sont concernés par des enquêtes financières plus anciennes. La liste rassemble donc plusieurs trajectoires autour d’un même objectif conservatoire : empêcher que des avoirs susceptibles d’intéresser les enquêtes puissent être déplacés ou soustraits.
Investment V : environ 70 millions de dollars au centre d’une nouvelle procédure
Le dossier le plus chiffré concerne Investment V Limited. Une nouvelle procédure vise Riad Salamé, Raja Salamé et Marianne Hoayek sur des soupçons portant sur environ 70 millions de dollars. Les informations disponibles évoquent des soupçons de détournement, mais aucune décision définitive ne permet à ce stade de présenter ce montant comme une somme judiciairement reconnue comme détournée. Le chiffre correspond au périmètre financier de la procédure telle qu’elle est rapportée.
Raja Salamé a occupé la présidence du conseil d’administration d’Investment V. Ce lien explique pourquoi la société et son ancien dirigeant se retrouvent directement concernés par les mesures prises. Pour Riad Salamé, le raisonnement repose sur une autre question : celle des facilités qui auraient pu être accordées à la société alors qu’il dirigeait la Banque du Liban. Les enquêteurs doivent donc déterminer la nature exacte des relations financières entre l’entreprise et la banque centrale, les conditions dans lesquelles certaines opérations ont été autorisées et l’existence éventuelle d’un avantage indu.
Marianne Hoayek apparaît dans le même ensemble d’investigations. Son ancienne fonction d’assistante personnelle du gouverneur ne suffit évidemment pas à établir une responsabilité pénale. Ce sont les opérations financières qui lui sont attribuées ou les liens identifiés par les enquêteurs qui doivent être examinés. La mesure de gel permet précisément de préserver les actifs pendant ce travail.
Le cas d’Investment V montre ainsi la différence entre une mesure conservatoire et le résultat final d’une procédure. Le gel empêche le déplacement des fonds. La levée du secret bancaire facilite leur traçage. Mais la justice doit encore déterminer l’origine des sommes, leur destination, le rôle de chacun et l’existence ou non d’une infraction.
Citex : des liquidités de la banque centrale sous examen
Le deuxième dossier entrepreneurial est celui de Citex. Cette société de change aurait reçu des liquidités de la Banque du Liban. Selon l’analyse financière rapportée dans le corpus, la mesure actuelle vise notamment à permettre le retour à la banque centrale de sommes dont elle réclamerait la restitution. La question n’est donc pas identique à celle d’Investment V.
Citex a été fondée par Hassan Ahmad Mokalled. André Machentaf et Bachir Mansour sont également associés au dossier de l’entreprise. Ces trois personnes ont déjà été concernées par des sanctions américaines liées à cette société. Leur présence dans la décision libanaise crée donc un croisement entre des mesures étrangères antérieures et une procédure conduite par les institutions financières libanaises.
Ce croisement ne signifie toutefois pas que la Banque du Liban se contente d’exécuter une sanction américaine. Les informations disponibles rattachent la décision à la stratégie de récupération d’actifs engagée par le gouverneur Karim Souaid et aux investigations financières menées au Liban. Il faut donc distinguer les deux niveaux. Les sanctions américaines constituent un élément du contexte et concernent certains noms. La mesure libanaise repose, elle, sur les pouvoirs de la Commission spéciale d’investigation et sur les dossiers examinés localement.
La présence de Citex est particulièrement intéressante parce qu’elle déplace l’attention de la seule question des fortunes personnelles vers les relations entre la banque centrale et des opérateurs privés. L’enjeu devient alors de déterminer dans quelles conditions des liquidités ont été fournies, selon quelles règles, avec quelles garanties et quelle partie de ces sommes doit aujourd’hui être récupérée.
Les coffres-forts deviennent aussi importants que les comptes
L’un des aspects les plus significatifs de la décision est son extension aux coffres-forts. Dans les affaires financières complexes, un gel limité aux comptes bancaires peut perdre une partie de son efficacité si des valeurs sont détenues sous une autre forme. L’interdiction de disposer des contenus des coffres élargit donc le périmètre des mesures conservatoires aux biens qui ne figurent pas nécessairement dans le solde d’un compte.
C’est précisément autour de ce point qu’une indiscrétion publiée dans la presse ajoute une dimension sensible au dossier. Selon cette note, le fils d’un ancien haut magistrat chiite serait associé à l’une des sociétés dont les comptes ont été gelés. La même indiscrétion précise que l’interdiction de disposer du contenu des coffres-forts liés à cette société s’appliquerait également. Aucun nom n’est donné et les documents disponibles ne permettent pas d’identifier de manière suffisamment sûre la personne ou la société concernée.
Cette information doit donc rester à son niveau exact : celui d’une note de coulisses non nominative. Elle ne permet ni d’identifier le magistrat, ni de nommer son fils, ni de conclure à une implication personnelle dans une infraction. Être associé ou actionnaire d’une société visée par une mesure conservatoire n’établit pas en soi une responsabilité pénale. Il faudrait connaître la participation exacte, le rôle dans la gestion, la période concernée et les opérations examinées avant d’aller plus loin.
L’intérêt de cette indiscrétion est ailleurs. Elle suggère que les ramifications des sociétés concernées peuvent dépasser les protagonistes déjà connus du public et atteindre des réseaux professionnels ou familiaux plus larges. La levée du secret bancaire et l’examen de l’actionnariat peuvent précisément permettre de distinguer les associés passifs des dirigeants, des bénéficiaires effectifs et des personnes ayant participé aux opérations contestées.
Karim Souaid veut passer du constat des pertes à la récupération des actifs
La décision s’inscrit dans une stratégie plus vaste annoncée par Karim Souaid. Le gouverneur a engagé des démarches au Liban et à l’étranger pour récupérer les fonds de la Banque du Liban qui auraient été détournés, utilisés abusivement ou transférés de manière irrégulière. Cette orientation modifie la nature du débat sur les pertes du système financier. Pendant plusieurs années, l’essentiel de la discussion a porté sur la répartition des pertes entre l’État, la banque centrale, les banques et les déposants. La nouvelle démarche ajoute une autre question : quelles sommes peuvent effectivement être récupérées auprès de personnes, de sociétés ou de bénéficiaires d’opérations contestées ?
Karim Souaid a déjà annoncé une plainte pénale contre Riad Salamé dans le cadre de mécanismes financiers, de sociétés étrangères et de soupçons d’enrichissement illicite et de blanchiment. La banque centrale ne se présente donc plus seulement comme l’institution au bilan de laquelle apparaissent les pertes. Elle tente également de se constituer en acteur de la récupération.
Cette distinction est importante pour les déposants. Une somme récupérée n’efface pas mécaniquement les pertes accumulées depuis 2019. Elle peut néanmoins augmenter les actifs disponibles et réduire, même partiellement, la charge qui devrait être supportée ailleurs. Le discours officiel relie directement cette politique aux droits des déposants. L’efficacité de cette stratégie se mesurera donc moins au nombre de comptes gelés qu’aux montants effectivement récupérés après les procédures judiciaires.
La Banque du Liban travaille parallèlement sur un autre chantier beaucoup plus vaste : l’évaluation des sommes qu’elle a mises à la disposition des gouvernements successifs jusqu’à la fin de 2023. Une première estimation évoque un montant supérieur à trois fois les 16,5 milliards de dollars dont l’État a reconnu le transfert à son bénéfice. Si cette estimation est confirmée, l’enjeu dépasserait largement les dossiers individuels actuellement sous enquête.
Plus de 49,5 milliards de dollars potentiellement concernés par le dossier de l’État
Trois fois 16,5 milliards de dollars représentent 49,5 milliards. Or le montant préliminaire annoncé serait supérieur à ce seuil. Cette donnée donne une idée de l’échelle du problème. Les 70 millions de dollars associés au dossier Investment V sont importants dans une enquête pénale, mais ils restent très inférieurs aux sommes que la banque centrale cherche à documenter dans ses relations financières avec l’État.
Karim Souaid a annoncé la préparation d’un rapport destiné à recenser et évaluer les fonds mis à la disposition des gouvernements successifs jusqu’à la fin de 2023. La Banque du Liban entendrait ensuite utiliser les voies juridiques pour réclamer les montants qu’elle estime lui être dus et les affecter au règlement des droits des déposants.
Il s’agit cependant de deux catégories qu’il ne faut pas confondre. D’un côté se trouvent des fonds publics ou des avances dont il faut établir la relation juridique entre l’État et la banque centrale. De l’autre se trouvent des avoirs privés faisant l’objet de soupçons de détournement, d’abus ou de transferts irréguliers. La méthode de récupération, les responsables éventuels et les procédures ne sont pas les mêmes.
Cette distinction évite aussi un autre raccourci. Les pertes de la Banque du Liban ne peuvent pas être expliquées par quelques personnes figurant sur une liste de gel. Le problème financier libanais est beaucoup plus vaste. Les mesures prises contre onze personnes et deux sociétés constituent un volet de la recherche d’actifs, pas une explication complète de l’effondrement.
Pourquoi la levée du secret bancaire est décisive
Le gel empêche un mouvement futur. La levée du secret bancaire permet de regarder en arrière. C’est probablement l’aspect le plus important pour les enquêteurs, car une opération financière complexe passe rarement par un seul compte détenu directement au nom de son bénéficiaire final.
L’examen peut porter sur les transferts entre sociétés, les comptes liés, les bénéficiaires effectifs et les relations entre personnes physiques et morales. Il peut également permettre de vérifier si des fonds ont transité par plusieurs juridictions ou si certains actifs ont changé de forme avant d’être placés ailleurs.
Cette capacité est particulièrement importante dans les dossiers liés à la période Riad Salamé, dont plusieurs dimensions sont déjà examinées au Liban et à l’étranger. Les comptes de l’ancien gouverneur seraient eux-mêmes gelés au Liban et hors du pays. La présence de sociétés étrangères ou de structures commerciales dans certaines procédures impose donc un travail qui dépasse les frontières libanaises.
La difficulté est que la levée du secret bancaire ne produit pas automatiquement une récupération. Elle produit de l’information. Il faut ensuite exploiter cette information, établir l’origine des fonds, obtenir des décisions judiciaires et, lorsque les actifs se trouvent à l’étranger, convaincre les autorités du pays concerné de coopérer à leur restitution.
C’est souvent à ce stade que les procédures de récupération deviennent longues. Un gel peut être décidé rapidement. Un rapatriement définitif peut nécessiter des années.
La liste américaine et la liste libanaise ne doivent pas être confondues
Plusieurs personnes concernées par la décision avaient déjà fait l’objet de sanctions américaines. Ce chevauchement peut donner l’impression que les institutions libanaises agissent tardivement sur des dossiers déjà constitués à l’étranger. Les informations disponibles ne suffisent pourtant pas à réduire la nouvelle décision à une simple reproduction de listes américaines.
Les critères ne sont pas nécessairement identiques. Une sanction étrangère est une mesure administrative ou politique prise selon le droit de l’État qui l’impose. Une décision de la Commission spéciale d’investigation répond aux mécanismes du système financier libanais. Une procédure pénale, enfin, obéit à un troisième cadre et doit aboutir, le cas échéant, à une décision judiciaire.
Une même personne peut donc être sanctionnée aux États-Unis, voir ses comptes gelés au Liban et ne pas encore avoir fait l’objet d’un jugement définitif sur le fond d’une accusation pénale. Ces situations ne sont pas contradictoires. Elles correspondent à des niveaux juridiques différents.
Cette précision est indispensable lorsque les noms deviennent publics. La gravité d’une mesure financière ne doit pas conduire à effacer la présomption d’innocence. Inversement, l’absence de condamnation définitive ne rend pas inutile une mesure conservatoire lorsque les autorités considèrent qu’un risque de déplacement des actifs existe.
Le véritable test : combien d’argent reviendra effectivement ?
L’ampleur apparente de l’offensive peut être mesurée par plusieurs chiffres : onze personnes, deux sociétés, environ 70 millions de dollars dans l’un des dossiers, des comptes et coffres-forts gelés, ainsi que des montants potentiellement supérieurs à 49,5 milliards de dollars dans le chantier distinct concernant les fonds mis à la disposition de l’État. Mais aucun de ces chiffres ne correspond encore à la somme effectivement récupérée.
C’est cette dernière qui déterminera le résultat réel.
Pour les déposants, une liste de noms n’a qu’une valeur limitée si les procédures ne produisent pas d’actifs supplémentaires. Pour la Banque du Liban, l’enjeu est également institutionnel. Karim Souaid veut montrer que la banque centrale ne se contente plus de comptabiliser les conséquences de l’ancien système mais qu’elle cherche à récupérer ce qui peut l’être.
La démarche possède enfin une dimension internationale. Le Liban reste soumis à une surveillance renforcée en matière de lutte contre le blanchiment. Une action crédible de traçage des fonds, de levée du secret bancaire et de récupération des avoirs peut contribuer à démontrer que les institutions financières appliquent effectivement leurs obligations. Mais là encore, les résultats compteront davantage que les annonces.
Le dossier entre donc dans une phase où les ramifications doivent être établies avec précision. Investment V renvoie à une procédure d’environ 70 millions de dollars. Citex renvoie aux liquidités reçues de la banque centrale et aux personnes liées à son activité. Riad Salamé, Raja Salamé et Marianne Hoayek sont concernés par des investigations plus larges. Une note confidentielle signale même la présence, dans l’actionnariat de l’une des sociétés visées, du fils d’un ancien haut magistrat, sans fournir suffisamment d’éléments pour l’identifier.
La liste de la Banque du Liban ouvre ainsi plusieurs portes. Elle ne les referme pas. La question décisive n’est plus seulement de savoir quels noms sont gelés, mais de reconstituer les circuits : qui a reçu quoi, sur quelle base, par quelle société, avec quelle autorisation, où les fonds ont ensuite été transférés et quelle part peut juridiquement revenir à la banque centrale. C’est seulement lorsque cette chaîne sera établie que l’offensive engagée contre les anciens circuits financiers pourra être mesurée autrement que par le nombre de comptes bloqués.




