Paris a confirmé le soutien international, mais pas encore les moyens
Le rendez-vous préparatoire organisé à Paris autour du soutien à l’armée libanaise a envoyé deux messages en apparence contradictoires. Le premier est positif : malgré la guerre régionale, les difficultés financières du Liban et les désaccords sur le dossier du Hezbollah, l’institution militaire continue de bénéficier d’un intérêt international important. La participation à la réunion montre que les partenaires étrangers considèrent toujours l’armée comme l’acteur central de la future architecture sécuritaire libanaise.
Le second message est plus exigeant. La mobilisation diplomatique n’a pas produit immédiatement les résultats matériels que Beyrouth pouvait espérer. Les aides internationales ne sont plus considérées comme indépendantes de l’action de l’État. Plusieurs capitales occidentales veulent désormais constater des résultats concrets sur le terrain avant d’accroître leur soutien. Le financement de l’armée se retrouve ainsi lié à des dossiers qui dépassent largement ses besoins militaires : monopole des armes, déploiement de l’autorité de l’État, réformes administratives et économiques et, pour certains partenaires, progression vers un accord avec le Fonds monétaire international.
Cette évolution intervient précisément au moment où les missions demandées à l’armée augmentent. Elle doit prendre le contrôle des zones évacuées par Israël, assurer la sécurité des populations qui reviennent, consolider la présence de l’État au sud, préparer la transition après la Finul et contribuer à l’application de la décision politique de monopoliser les armes. Elle doit accomplir ces missions alors que le pays traverse une crise budgétaire et sociale qui affecte directement les militaires et leurs familles.
Le problème n’est donc plus simplement de trouver des donateurs. Il consiste à comprendre ce que les partenaires internationaux veulent obtenir en échange de leur soutien. L’aide militaire devient progressivement un instrument de transformation politique de l’État libanais.
Washington veut des actes sur les armes, pas seulement des déclarations
Les messages les plus exigeants viennent de Washington. Des visiteurs de la capitale américaine rapportent que des responsables de l’administration considèrent que les engagements libanais sur le monopole des armes n’ont pas encore produit suffisamment de changements concrets.
Le raisonnement américain oppose les déclarations officielles à la réalité observée sur le terrain. Les autorités libanaises affirment vouloir étendre l’autorité de l’État, déployer l’armée et placer les armes sous son contrôle exclusif. Washington demande où se trouve la traduction opérationnelle de ces engagements.
Les interrogations américaines portent notamment sur les dépôts et positions militaires du Hezbollah dans le sud. Pourquoi l’armée ne progresse-t-elle pas plus rapidement vers ces sites ? Comment l’État entend-il appliquer concrètement le principe du monopole des armes ? Quelles étapes sont prévues et selon quel calendrier ?
Ces questions ne s’arrêtent pas au sud du Litani. Des responsables américains interrogent également la présence d’armes dans la région de Beyrouth. Leur raisonnement est que ces armes ne peuvent pas être justifiées par une fonction directement liée à la confrontation frontalière avec Israël. La question devient donc intérieure : pourquoi une organisation dispose-t-elle d’une capacité militaire indépendante dans la capitale si l’objectif est réellement de réserver les armes à l’État ?
Cette extension géographique est essentielle. Elle montre que Washington ne considère pas le déploiement au sud comme l’aboutissement du processus. Le sud représente une première étape. La finalité est une transformation du système de sécurité libanais à l’échelle nationale.
« La stabilité » ne suffit plus comme argument
Les autorités libanaises ont longtemps invoqué la préservation de la stabilité intérieure pour justifier une approche graduelle du dossier des armes. L’argument repose sur une réalité : une confrontation directe entre l’armée et le Hezbollah pourrait provoquer des affrontements internes et mettre en danger la cohésion de l’institution militaire elle-même.
Cette prudence ne convainc plus entièrement Washington. Dans les échanges rapportés avec des responsables américains, une critique apparaît clairement : faire de la stabilité sécuritaire une priorité absolue pourrait conduire à préserver temporairement le calme au prix d’un affaiblissement durable de la souveraineté.
La lecture américaine est presque inverse. Elle considère qu’une stabilité reposant sur la coexistence de plusieurs autorités armées reste fragile. Même si elle évite une confrontation immédiate, elle pourrait préparer une crise plus grave à l’avenir. La souveraineté doit donc devenir la priorité, quitte à accepter des frictions limitées pendant la transition.
Cette différence de doctrine est considérable. Beyrouth raisonne en termes de prévention d’une confrontation intérieure. Washington raisonne en termes de construction d’un monopole étatique de la force. Les deux objectifs ne sont pas nécessairement incompatibles, mais ils n’imposent pas le même rythme.
L’armée se retrouve directement au milieu de cette contradiction. On lui demande d’être l’instrument d’une transformation que le pouvoir politique veut mener sans guerre civile. Les partenaires étrangers veulent des résultats permettant de vérifier que cette transformation est réelle.
Le premier test du sud n’a pas convaincu Israël
La question des aides est également liée à l’évaluation des premières zones expérimentales prévues dans le cadre des négociations avec Israël. Après un retrait israélien, l’armée doit entrer dans le secteur évacué et y imposer l’autorité de l’État.
Israël a transmis aux États-Unis une appréciation négative de la première expérience. Selon sa version, plusieurs membres et cadres du Hezbollah auraient réussi à revenir dans la zone après le déploiement de l’armée libanaise. Beyrouth rejette ces accusations et considère qu’elles cherchent à discréditer le mécanisme afin de ralentir les retraits israéliens.
L’armée a elle-même répondu de manière détaillée aux affirmations israéliennes. Ce désaccord n’est pas seulement une bataille de communication. Il influence directement la confiance des partenaires étrangers dans la capacité de l’État à contrôler les secteurs récupérés.
Si Washington accepte la version israélienne, il peut demander à l’armée des mesures supplémentaires avant d’exercer une pression pour obtenir un nouveau retrait. Si les arguments libanais sont jugés convaincants, la responsabilité du blocage se déplace davantage vers Israël.
Le projet d’une nouvelle zone expérimentale autour de Kfar Tebnit et d’Ali al-Taher devient donc aussi une évaluation de l’armée. Un retrait israélien suivi d’un contrôle incontesté par les forces régulières donnerait à l’institution un argument très fort pour réclamer davantage de soutien.
À l’inverse, toute contestation sur le contrôle du secteur risque d’être utilisée pour durcir encore les conditions attachées aux aides.
L’armée doit faire plus alors que la Finul s’apprête à partir
La contradiction devient plus forte avec la fin programmée de la Finul. Pendant près de quarante-huit ans, la force internationale a fourni dans le sud bien davantage que des effectifs militaires. Elle assure des patrouilles, de la surveillance, des liaisons entre les parties, des capacités logistiques et une présence internationale permanente.
L’armée libanaise affirme pouvoir assumer ses responsabilités après le départ des Casques bleus. Cette affirmation est politiquement indispensable : la souveraineté du pays ne peut pas dépendre éternellement d’une force étrangère.
Mais reprendre la responsabilité principale ne signifie pas pouvoir absorber instantanément toutes les fonctions exercées par la Finul. Les besoins en hommes, véhicules, communications, renseignement, surveillance, carburant et infrastructures vont nécessairement augmenter.
Le calendrier est particulièrement difficile. L’armée doit renforcer sa présence au sud alors que le retrait israélien n’est pas terminé. Elle doit préparer la disparition d’une force internationale alors qu’aucun dispositif de remplacement n’est encore définitivement arrêté. Elle doit simultanément répondre aux demandes concernant les armes du Hezbollah.
C’est précisément à ce moment que les aides deviennent plus conditionnelles.
Le paradoxe est évident : les partenaires internationaux demandent à l’armée de prouver qu’elle peut remplir davantage de missions avant de garantir tous les moyens nécessaires à ces nouvelles responsabilités.
La future force internationale ne remplacera probablement pas la Finul à l’identique
Le problème est aggravé par l’incertitude entourant l’après-Finul. Une initiative franco-italienne cherche à constituer une force principalement européenne. Une dizaine de pays auraient manifesté leur disposition à participer. Des États asiatiques pourraient également rejoindre le dispositif.
Mais rien n’indique que cette future force disposera de la même taille ou des mêmes capacités que la Finul. Les États contributeurs veulent limiter les risques. Ils hésitent surtout à accepter un mandat susceptible de placer leurs militaires dans une confrontation directe avec le Hezbollah.
La France et l’Italie privilégient une mission de surveillance, d’accompagnement et de soutien à l’armée. Washington souhaite une architecture davantage liée à l’application effective de l’autorité de l’État. La divergence sur le mandat reste donc importante.
Si la future présence internationale est plus légère, l’armée libanaise devra nécessairement absorber une partie des missions aujourd’hui assumées par la Finul.
Cette évolution augmente mécaniquement les besoins financiers. Les forces régulières devront être capables de patrouiller davantage, d’occuper de nouvelles positions, de surveiller les secteurs évacués et d’assurer une présence permanente dans les villages où les habitants doivent revenir.
La conditionnalité de l’aide intervient donc exactement au moment où les dépenses militaires devraient augmenter.
Le soldat libanais subit lui aussi la crise sociale
Il est impossible d’examiner les capacités de l’armée sans regarder les conditions économiques de ses membres. Les militaires vivent dans le même pays que les fonctionnaires et subissent la même explosion du coût de la vie.
Les dépenses essentielles d’une famille de quatre personnes louant à Beyrouth ou dans sa banlieue peuvent atteindre entre 1 400 et 1 500 dollars par mois pour seulement cinq postes : logement, alimentation minimale, électricité, eau et transport. Ce montant ne comprend ni l’éducation ni les dépenses médicales.
Cette comparaison ne signifie pas que tous les militaires vivent à Beyrouth ou supportent exactement ce budget. Elle permet néanmoins de mesurer l’environnement économique dans lequel l’institution doit conserver ses effectifs, leur motivation et leur disponibilité.
La question salariale devient donc une question opérationnelle. Un soldat préoccupé par le financement du logement, de l’école ou des soins de sa famille évolue dans des conditions très différentes de celles d’une armée disposant de rémunérations stables et de protections sociales solides.
Le commandement insiste régulièrement sur la cohésion de l’institution et sur la nécessité de ne pas affaiblir le moral des militaires par les rumeurs et les attaques. Cette cohésion constitue effectivement l’un des principaux actifs de l’État. Mais elle ne peut pas être considérée comme acquise indépendamment des conditions matérielles.
Les partenaires internationaux qui demandent davantage à l’armée doivent donc également prendre en compte cette réalité.
Paris : beaucoup de participants, peu de résultats immédiats
La réunion préparatoire de Paris a précisément illustré cette nouvelle logique. Le nombre de participants a confirmé l’intérêt international pour l’armée et pour la stabilité du Liban. Mais l’absence de décisions financières spectaculaires a également montré que les partenaires veulent désormais davantage qu’une présentation des besoins.
Les aides internationales ne sont plus décrites comme « gratuites ». Les pays donateurs veulent les associer à des résultats.
Cette évolution touche d’abord la sécurité. Les partenaires veulent constater le déploiement de l’armée et l’exercice effectif de l’autorité de l’État.
Mais elle déborde rapidement vers l’économie. Plusieurs capitales occidentales établissent désormais un lien entre leur soutien sécuritaire et les réformes administratives et financières. L’accord avec le Fonds monétaire international apparaît également dans cette équation.
Le raisonnement est que l’armée ne peut pas être durablement financée par des donateurs étrangers si l’État libanais ne reconstruit pas lui-même ses finances. Les aides peuvent soutenir une transition. Elles ne doivent pas devenir le substitut permanent d’un budget public fonctionnel.
Sur le principe, cette logique est cohérente. Dans la pratique, elle crée une difficulté immédiate : la réforme financière demande du temps alors que les besoins militaires sont urgents.
L’accord avec le FMI entre dans le dossier militaire
Le lien entre le Fonds monétaire et le soutien à l’armée peut sembler surprenant. Il est pourtant de plus en plus présent dans les discussions occidentales.
Depuis 2019, l’effondrement du système bancaire et des finances publiques a réduit la capacité de l’État à financer normalement ses institutions. L’armée a pu continuer à fonctionner en partie grâce aux soutiens étrangers. Cette dépendance n’est pas soutenable indéfiniment.
Les partenaires veulent donc voir le Liban traiter le trou financier, restructurer les banques, réformer les finances publiques et retrouver un accès normal au financement international.
L’hypothèse d’un accord avec le Fonds en mars prend ainsi une dimension sécuritaire. Une entente ne fournirait pas seulement des ressources financières. Elle servirait de signal aux donateurs : le Liban accepte enfin une architecture de réforme permettant d’envisager des engagements sur plusieurs années.
Mais cette condition expose l’armée aux blocages d’autres institutions. Si le Parlement retarde une loi bancaire, si les banques s’opposent à la répartition des pertes ou si le gouvernement échoue à adopter certaines réformes, le soutien militaire peut indirectement en subir les conséquences.
L’institution militaire devient ainsi dépendante de décisions qu’elle ne contrôle absolument pas.
Une conditionnalité qui dépasse les responsabilités de l’armée
C’est probablement le principal problème du nouveau modèle d’aide. Une partie des conditions correspond directement aux missions militaires : déploiement, contrôle territorial, sécurité des frontières et coopération avec la future présence internationale.
D’autres relèvent du pouvoir politique : décision sur le monopole des armes, dialogue avec le Hezbollah, définition du calendrier et gestion des négociations avec Israël.
D’autres encore sont purement économiques : restructuration bancaire, réforme administrative, budget et accord avec le Fonds monétaire.
L’armée peut donc accomplir correctement ses propres missions sans que toutes les conditions nécessaires au déblocage de certaines aides soient réunies.
Cette distinction est importante pour éviter de lui attribuer la responsabilité d’un éventuel échec. L’armée applique les décisions politiques. Elle ne peut pas décider seule du désarmement d’une organisation disposant d’une représentation politique et parlementaire importante. Elle ne vote pas les lois bancaires et ne négocie pas la répartition des pertes financières.
Demander des résultats à l’État est une chose. Faire dépendre les capacités de l’armée de résultats relevant d’autres institutions en est une autre.
Le risque d’un cercle vicieux
La nouvelle doctrine des aides peut produire un cercle particulièrement difficile.
Les partenaires demandent davantage de résultats pour fournir davantage de moyens. Mais certains de ces résultats exigent précisément davantage de moyens.
Pour contrôler durablement les zones évacuées, l’armée a besoin d’effectifs, de véhicules et d’équipements. Pour surveiller un territoire plus vaste après la Finul, elle a besoin de capacités supplémentaires. Pour empêcher le retour de groupes armés dans les secteurs repris, elle doit pouvoir maintenir une présence dense et permanente.
Si les ressources arrivent seulement après la démonstration de ces capacités, l’institution doit réussir la transition avec des moyens insuffisants.
Le problème devient encore plus sensible si Israël utilise les insuffisances constatées pour justifier le maintien de ses positions. Une faiblesse matérielle de l’armée pourrait alors produire un double effet : ralentissement du retrait israélien et réticence supplémentaire des donateurs.
C’est précisément le scénario que Beyrouth doit éviter.
Le commandement répond par la cohésion et la préparation
Dans ce contexte, le commandement militaire insiste fortement sur la préparation des unités et la cohésion interne. Lors d’une inspection du régiment des commandos à Roumieh, le général Rodolphe Haykal a mis l’accent sur la disponibilité opérationnelle, l’entraînement spécialisé et la cohésion des militaires.
Il a également rejeté les tentatives d’affaiblir leur moral par les rumeurs et les accusations.
Ce message possède une dimension interne évidente. L’armée doit rester unifiée alors que les dossiers politiques qui l’entourent sont extrêmement polarisants. Toute opération liée aux armes du Hezbollah pourrait immédiatement être interprétée à travers les divisions communautaires et partisanes.
Le commandement doit donc éviter que l’institution soit perçue comme l’armée d’un camp contre un autre. Son efficacité dépend précisément de sa capacité à conserver une légitimité nationale.
Cette contrainte explique également pourquoi la transformation souhaitée par Washington ne peut pas être conduite uniquement selon une logique militaire. La décision politique doit précéder l’action de l’armée. Sans couverture institutionnelle claire, une opération coercitive pourrait exposer l’armée à un conflit intérieur dont elle deviendrait elle-même l’enjeu.
Londres confirme son soutien, mais insiste sur l’autorité de l’État
La visite à Beyrouth du haut conseiller britannique pour la défense au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, le vice-amiral Edward Ahlgren, illustre cette combinaison entre soutien et exigence.
Ses entretiens avec Joseph Aoun, le ministre de la Défense Michel Menassa et le commandant de l’armée Rodolphe Haykal ont réaffirmé le partenariat britannique avec l’institution militaire. Londres souligne son rôle dans la sécurisation des frontières, la stabilité du sud et les efforts de désescalade.
Mais le message britannique place également l’armée dans une architecture politique précise. Elle est présentée comme le défenseur légitime du Liban, tandis que le gouvernement doit renforcer l’autorité de l’État et assumer pleinement la responsabilité de la sécurité.
Cette formulation rejoint le consensus occidental général. Le soutien à l’armée reste fort précisément parce que les partenaires veulent en faire l’unique institution militaire légitime.
L’aide n’est donc plus seulement destinée à préserver l’armée. Elle doit contribuer à modifier progressivement le rapport entre l’État et les autres structures armées.
Le retrait israélien devient indispensable à la crédibilité de cette doctrine
Cette stratégie internationale comporte cependant une condition que les partenaires occidentaux ne peuvent pas demander uniquement au Liban : Israël doit également se retirer.
Si l’armée étend son déploiement et si l’État prend des mesures sur le dossier des armes alors qu’Israël maintient son occupation et poursuit ses opérations, l’équilibre politique du processus devient difficile à défendre.
Pour Beyrouth, la réciprocité est essentielle. Chaque avancée de l’État doit produire une avancée territoriale. C’est précisément le sens de la nouvelle zone expérimentale envisagée autour de Kfar Tebnit et d’Ali al-Taher.
Un retrait israélien suivi d’un déploiement réussi de l’armée permettrait de démontrer que le mécanisme fonctionne. Il renforcerait également l’argument des partenaires étrangers qui demandent au Liban de miser sur ses institutions.
À l’inverse, si Washington impose des conditions croissantes à l’État libanais sans obtenir d’Israël des retraits correspondants, la doctrine occidentale perdra une partie de sa crédibilité auprès des Libanais.
Sans retrait israélien, la conditionnalité occidentale devient politiquement intenable
Le soutien occidental à l’armée repose sur une équation qui ne peut fonctionner que dans les deux sens. Washington demande au Liban des actes sur le monopole des armes. Des responsables américains interrogent l’absence de progression plus nette vers certains dépôts et sites militaires du Hezbollah dans le sud. Ils posent même la question des armes à Beyrouth, considérées comme relevant davantage d’un rapport de force intérieur que de la confrontation frontalière avec Israël. En parallèle, plusieurs capitales lient désormais leurs aides à des résultats concrets de l’État.
Mais Beyrouth attend une contrepartie tout aussi concrète : le retrait israélien. Les autorités libanaises ne peuvent pas durablement défendre une politique consistant à remplir des exigences sécuritaires croissantes tandis qu’Israël conserve ses positions et poursuit ses opérations. C’est tout l’enjeu de la nouvelle zone expérimentale envisagée autour de Kfar Tebnit et d’Ali al-Taher. Washington aurait promis de pousser Israël à s’en retirer. L’armée libanaise prendrait ensuite immédiatement le contrôle du secteur.
Cette opération sera déterminante. Si le retrait a lieu et que l’armée contrôle durablement la zone, Washington disposera d’un argument pour demander davantage à Beyrouth. Si Israël ne bouge pas malgré les engagements libanais, la pression américaine apparaîtra de plus en plus déséquilibrée.
Le précédent de la première zone expérimentale montre déjà la difficulté. Israël a affirmé aux Américains que plusieurs membres et cadres du Hezbollah avaient pu revenir dans le secteur. Le Liban conteste cette version et l’armée a répondu aux accusations israéliennes. Derrière ce différend se joue une question essentielle : qui décide qu’une étape a réussi et que les conditions sont réunies pour passer à la suivante ? Si Israël dispose de fait d’un droit de veto en invoquant à chaque fois des insuffisances libanaises, le retrait peut être repoussé indéfiniment.
L’armée risque de payer pour les blocages qu’elle ne contrôle pas
La conditionnalité occidentale pose surtout un problème de responsabilité. Certaines exigences concernent directement l’armée : déploiement, contrôle des secteurs évacués, surveillance du territoire, sécurisation de la frontière. D’autres relèvent du Conseil des ministres et du pouvoir politique, notamment le traitement des armes du Hezbollah. D’autres encore n’ont pratiquement rien de militaire : restructuration bancaire, réforme administrative et accord avec le Fonds monétaire international.
Or plusieurs capitales occidentales relient désormais ces dossiers. Le soutien sécuritaire dépend de l’action de l’État, mais également de sa capacité à mener les réformes économiques. Cela signifie que l’armée peut remplir correctement ses missions et subir malgré tout les conséquences d’un blocage parlementaire sur les banques ou d’un échec politique sur la répartition des pertes financières.
Le paradoxe est d’autant plus fort que l’armée va devoir remplacer une partie des capacités aujourd’hui apportées par la Finul. La force internationale est présente depuis quarante-huit ans. Son départ signifie davantage de patrouilles libanaises, davantage de surveillance, davantage de positions à tenir et des besoins supplémentaires en véhicules, carburant, communications et effectifs.
La future présence internationale sera probablement plus légère. Le projet franco-italien reste en discussion et une dizaine de pays européens ont manifesté leur disposition à participer. Mais les États contributeurs ne veulent pas d’une mission susceptible de les placer directement face au Hezbollah. L’armée libanaise récupérera donc nécessairement une part plus importante de la charge.
C’est exactement au moment où ses responsabilités augmentent que les financements deviennent plus difficiles à obtenir.
Paris a révélé la nouvelle règle : d’abord les résultats
La réunion préparatoire de Paris doit être lue sous cet angle. La participation internationale a confirmé que l’armée reste considérée comme l’institution essentielle de la stabilité libanaise. Mais l’absence de résultats financiers immédiats a montré que l’ancien modèle d’aide touche à sa fin.
Les partenaires ne veulent plus financer une institution indépendamment de l’évolution politique du pays. Ils demandent des résultats sur la souveraineté, les armes et les réformes. L’aide devient un levier.
Cette évolution peut être défendue du point de vue des donateurs : aucun État étranger ne veut financer indéfiniment l’armée d’un pays incapable de réformer ses finances publiques. Mais le calendrier pose problème. La restructuration bancaire et l’accord avec le Fonds peuvent prendre des mois. La fin de la Finul et les besoins du sud, eux, sont immédiats.
L’armée se retrouve donc prise entre deux horloges. L’horloge militaire exige des moyens maintenant. L’horloge politique et financière conditionne ces moyens à des réformes dont elle ne maîtrise ni le contenu ni le calendrier.
La crise sociale entre désormais dans l’équation militaire
Il existe enfin un facteur que les discussions internationales sous-estiment souvent : le militaire libanais subit la même crise que le reste de la population.
Les chiffres disponibles donnent l’ordre de grandeur. Une famille de quatre personnes louant un appartement à Beyrouth ou dans sa banlieue peut avoir besoin de 1 400 à 1 500 dollars par mois uniquement pour le logement, une alimentation minimale, l’électricité, l’eau et le transport. L’école et la santé ne sont même pas comprises.
La cohésion de l’armée a résisté à l’effondrement monétaire, aux crises politiques et aux guerres successives. Mais cette cohésion a un coût. Il faut rémunérer les militaires, assurer leurs familles, financer les unités et entretenir les équipements. On ne peut pas demander durablement à l’institution d’étendre son territoire d’action tout en considérant que son moral compensera l’insuffisance de ses ressources.
Le général Rodolphe Haykal insiste précisément sur la préparation opérationnelle, l’entraînement et la cohésion. Lors de son inspection du régiment des commandos à Roumieh, il a également rejeté les rumeurs et accusations susceptibles d’affaiblir le moral des militaires. Ce discours montre que le commandement identifie la cohésion comme un enjeu stratégique, pas comme une simple question interne.
Le vrai test n’est plus la conférence des donateurs
La question n’est finalement pas de savoir combien de pays participeront à une conférence consacrée à l’armée. Le véritable test se jouera sur trois dossiers très concrets.
Le premier est Kfar Tebnit et Ali al-Taher. Si Washington obtient le retrait israélien et que l’armée prend effectivement le contrôle de la zone, la logique de réciprocité fonctionne.
Le deuxième est l’après-Finul. Si les partenaires internationaux réduisent leur présence, ils devront financer une partie des capacités supplémentaires qu’ils demandent à l’armée libanaise. Il serait contradictoire de supprimer plusieurs milliers de soldats internationaux tout en refusant au Liban les moyens nécessaires pour reprendre leurs fonctions essentielles.
Le troisième est la distinction entre les responsabilités de l’armée et celles du pouvoir politique. L’institution militaire ne peut pas devenir l’otage des retards du Parlement sur les réformes bancaires, ni être chargée seule de résoudre politiquement le dossier du Hezbollah.
La nouvelle doctrine occidentale peut renforcer l’État si elle repose sur une véritable réciprocité : davantage d’autorité libanaise, davantage de soutien à l’armée et davantage de retraits israéliens. Si elle se réduit à une accumulation de conditions adressées à Beyrouth avant chaque aide et chaque retrait, elle produira l’effet inverse.
L’armée se retrouverait alors avec davantage de territoire à contrôler, davantage de missions à remplir et moins de garanties sur les moyens nécessaires. C’est précisément le déséquilibre que la conférence internationale de soutien devra éviter.




