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Ce que Washington attend de Nawaf Salam : les trois dossiers qui pèsent sur la rencontre avec Marco Rubio

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Nawaf Salam arrive à Washington avec une équation plus difficile qu’une simple demande de soutien américain. Le Premier ministre libanais cherche à obtenir une pression sur Israël, à empêcher une nouvelle extension de la zone occupée dans le Sud, à relancer un processus de négociation qui s’essouffle et à préparer l’après-UNIFIL. En face, l’administration américaine devrait ramener la discussion à trois questions beaucoup plus directement liées au fonctionnement de l’État libanais : les armes du Hezbollah, le rôle exclusif de l’armée aux frontières et la création d’un mécanisme capable d’empêcher qu’un incident local ne déclenche une nouvelle confrontation.

La rencontre prévue avec le secrétaire d’État Marco Rubio intervient ainsi au croisement de deux agendas qui ne se confondent pas entièrement. Beyrouth veut des garanties sur le comportement israélien avant de pouvoir avancer davantage dans le Sud. Washington attend du Liban qu’il transforme le principe de souveraineté de l’État en dispositions concrètes. Entre les deux se trouve un territoire où l’armée libanaise doit se déployer, où Israël conserve des positions et mène des opérations, et où le Hezbollah refuse de considérer son désarmement comme un préalable indépendant du retrait israélien.

De New York à Washington, un changement de registre

À New York, Nawaf Salam a défendu devant les Nations unies une doctrine relativement claire. L’État doit retrouver la maîtrise de son territoire, le Liban doit obtenir le retrait israélien, et les décisions relatives à la guerre et à la paix doivent revenir aux institutions. La séquence de Washington est plus opérationnelle. Il ne s’agit plus seulement d’énoncer les principes, mais de déterminer comment ils pourraient être appliqués.

La visite intervient alors que le processus de négociation libano-israélien donne des signes d’essoufflement. La perspective d’une nouvelle réunion reste incertaine. Beyrouth attend notamment de savoir quand pourrait se tenir une huitième session de négociation et si des discussions militaires associant les parties pourront avoir lieu aux États-Unis. Plusieurs scénarios circulent, mais aucun calendrier ferme n’avait encore été communiqué au Liban avant le déplacement de Salam.

Cette incertitude est aggravée par le calendrier israélien. Les élections législatives prévues le 27 octobre rapprochent Israël d’une période où les décisions sécuritaires peuvent être fortement influencées par la politique intérieure. À Beyrouth, certains redoutent donc que la fenêtre disponible pour relancer les négociations ne se referme rapidement.

Dans le même temps, les opérations israéliennes se poursuivent dans le Sud. La possibilité d’une extension de la zone contrôlée par l’armée israélienne constitue l’une des principales préoccupations libanaises. Le problème n’est plus uniquement celui de frappes ponctuelles. Il concerne la transformation éventuelle de certaines positions militaires en dispositif territorial plus durable.

C’est dans ce contexte que Salam doit demander à Rubio ce que Washington est prêt à faire pour empêcher une telle évolution.

Premier dossier : le temps joue contre le statu quo sur les armes

Selon les informations recueillies autour de la préparation de la rencontre, le premier message américain devrait concerner les armes du Hezbollah.

Depuis des mois, les autorités libanaises mettent en avant le risque de confrontation intérieure pour expliquer la prudence avec laquelle elles abordent ce dossier. L’argument n’est pas sans fondement. Le désarmement d’une organisation disposant d’une base politique, sociale et militaire importante ne peut être traité comme une simple opération administrative. Une décision prise sans accord politique suffisant pourrait provoquer une crise majeure.

Mais Washington considérerait que cette prudence ne peut devenir un principe permanent de gouvernement.

L’idée américaine est simple : ce qui peut être accepté comme justification temporaire risque, avec le temps, de fragiliser le principe même que Beyrouth affirme vouloir restaurer. Si l’État déclare qu’il doit disposer seul de la décision militaire, tout en maintenant indéfiniment une situation où une autre force conserve ses armes et son autonomie stratégique, l’écart entre le principe et la réalité devient de plus en plus difficile à défendre.

Le problème, vu de Washington, ne serait donc pas seulement militaire. Il concernerait la définition de la souveraineté libanaise. Tant que deux centres de décision peuvent coexister sur les questions de guerre et de sécurité, les partenaires étrangers continueront de s’interroger sur la capacité de l’État à faire appliquer les engagements qu’il prend.

Cette lecture se heurte directement à celle du Hezbollah. Naim Kassem a de nouveau lié toute discussion sur les armes au retrait israélien, au retour des habitants et à la situation du Sud. Le parti refuse que le désarmement soit posé comme une condition préalable tandis qu’Israël conserve des positions sur le territoire libanais et poursuit ses opérations.

La divergence ne porte donc plus seulement sur la destination finale. Elle porte sur l’ordre des étapes.

Beyrouth voudrait obtenir des avancées israéliennes permettant de rendre politiquement possible un traitement progressif de la question des armes. Washington souhaite voir des actes libanais suffisamment tangibles pour convaincre Israël de se retirer. Israël, de son côté, lie son retrait à des garanties sur le contrôle du territoire par l’armée libanaise.

Chacun demande ainsi à l’autre de commencer.

Le dilemme de Salam : souveraineté sans confrontation intérieure

Pour Nawaf Salam, le défi consiste à défendre simultanément deux idées qui peuvent entrer en tension. La première est que l’État doit retrouver le monopole des armes et de la décision militaire. La seconde est que cette restauration ne peut pas conduire à une guerre intérieure.

Le Premier ministre a déjà défendu le principe d’un État seul habilité à négocier au nom du Liban. Le ministre des Affaires étrangères Youssef Raggi a, lui aussi, insisté sur le retour de la décision entre les mains du gouvernement. Il considère que le refus du Hezbollah de discuter de la concentration des armes entre les mains de l’État complique particulièrement le processus.

Mais une doctrine ne suffit pas à créer un calendrier.

Washington devrait donc chercher à savoir non seulement ce que le gouvernement veut accomplir, mais comment il entend le faire. Quelles étapes peuvent être engagées sans confrontation ? Quel rôle donner au dialogue politique ? Que peut accomplir l’armée ? Quels secteurs doivent être traités en priorité ? Et surtout, quels engagements l’État peut-il prendre dont il est certain de pouvoir assurer l’exécution ?

C’est sur ce terrain que la rencontre avec Rubio peut devenir plus difficile qu’un échange classique sur la souveraineté. Les deux responsables peuvent s’accorder sur le principe général tout en divergeant profondément sur la vitesse de son application.

Deuxième dossier : Washington veut l’armée seule aux frontières

Le deuxième message attendu est plus net. Washington considère que la sécurité des frontières doit relever exclusivement de l’armée libanaise et des institutions de l’État.

Cette position dépasse la simple répartition des tâches sur le terrain. Elle correspond à une conception de l’État libanais pour la période qui suivrait la stabilisation du front. L’armée ne devrait pas seulement être une force supplémentaire présente aux côtés d’autres acteurs. Elle devrait devenir l’autorité militaire de référence.

Cette distinction est fondamentale. Ajouter des soldats dans le Sud ne règle rien si plusieurs structures conservent parallèlement leurs propres chaînes de commandement et leurs propres capacités d’action. Le modèle recherché par Washington repose donc sur une responsabilité identifiable : lorsqu’un incident se produit à la frontière, une seule institution libanaise doit pouvoir en répondre.

Cette approche explique aussi les réserves américaines qui pourraient apparaître autour de certaines propositions concernant l’après-UNIFIL. Beyrouth cherche une présence internationale capable d’accompagner l’armée, de surveiller la situation et de documenter les violations. Mais Washington ne souhaiterait pas voir apparaître un dispositif qui créerait une nouvelle multiplicité des centres de décision.

Le débat ne porte donc pas uniquement sur la nationalité des soldats qui pourraient remplacer les Casques bleus. Il concerne leurs compétences.

Une force internationale peut observer, vérifier, faciliter les contacts ou soutenir logistiquement l’armée. Elle ne doit pas, dans la conception américaine rapportée, se substituer à l’État dans l’exercice de la souveraineté.

C’est précisément là que l’après-UNIFIL devient un dossier institutionnel autant que militaire.

L’après-UNIFIL, une urgence qui approche

Le mandat de l’UNIFIL doit arriver à son terme à la fin de l’année. Cette échéance place le Liban devant un problème immédiat. Il ne suffit pas de décider qu’une autre force prendra sa place. Un nouveau dispositif international nécessite un cadre juridique, politique et opérationnel.

Beyrouth souhaite éviter un vide. L’armée libanaise doit pouvoir poursuivre son déploiement au sud du Litani, mais ses moyens et la sensibilité du terrain rendent souhaitable, aux yeux des autorités, le maintien d’un accompagnement international.

Youssef Raggi entend ainsi discuter à Washington de la possibilité d’une force internationale appelée à succéder à l’UNIFIL. Les efforts visant à prolonger simplement la mission actuelle n’ont pas abouti. Il faut donc réfléchir à une autre formule.

Or le remplacement de l’UNIFIL ne peut pas se régler par une simple entente bilatérale. Le dispositif actuel repose sur des décisions du Conseil de sécurité. Sa disparition et son remplacement soulèvent nécessairement la question d’un nouveau mandat international.

Il faut ensuite définir ce que ferait cette force. Observerait-elle la Ligne bleue ? Vérifierait-elle le déploiement de l’armée ? Documenterait-elle les violations ? Participerait-elle à la vérification de l’absence d’armes non étatiques dans certaines zones ? Disposerait-elle de moyens propres pour intervenir ou serait-elle limitée à un rôle de surveillance ?

Ces questions détermineront la réalité du dispositif bien davantage que son nom.

Troisième dossier : empêcher qu’un incident local devienne une guerre

Le troisième axe attendu dans les discussions concerne la coordination entre les parties. L’expérience récente a montré qu’un incident limité peut rapidement acquérir une dimension beaucoup plus importante lorsque les canaux de communication sont insuffisants.

L’épisode de Deir Mimas est cité comme exemple de cette vulnérabilité. Il aurait montré la nécessité d’un mécanisme de coordination internationale permettant aux parties libanaise et israélienne de transmettre rapidement les informations indispensables lorsqu’un incident survient.

L’objectif n’est évidemment pas de créer une relation politique normale entre Beyrouth et Israël. Il s’agit d’un mécanisme de prévention militaire. Dans une zone où plusieurs forces opèrent à proximité, quelques minutes peuvent séparer une méprise d’une riposte.

Une explosion, un mouvement militaire mal interprété ou une présence considérée comme suspecte peut déclencher une frappe. Celle-ci entraîne une réponse ou une mobilisation. L’incident local devient alors une crise politique, voire une confrontation.

Le dispositif envisagé devrait donc permettre de vérifier rapidement ce qui s’est produit avant que chaque partie ne construise sa réponse sur ses propres informations.

Les équipes américaines de coordination ont déjà joué un rôle dans la gestion de certains incidents. Mais Washington semble considérer qu’une intervention ponctuelle ne suffit plus. Il faudrait un mécanisme suffisamment rapide et identifiable pour fonctionner de manière systématique.

La différence est importante. Une médiation d’urgence dépend de la disponibilité et de la bonne volonté des acteurs au moment de la crise. Un mécanisme permanent crée des procédures : qui appelle qui, dans quel délai, quelles informations sont transmises et quelle autorité peut demander une vérification sur le terrain.

Dans le Sud-Liban, cette architecture peut devenir aussi importante que les positions militaires elles-mêmes.

Le nœud de la « vérification »

Derrière la coordination apparaît un autre mot essentiel : la vérification.

Israël ne veut pas seulement entendre que l’armée libanaise se déploie. Il souhaite pouvoir vérifier que les zones concernées ne contiennent plus de combattants ou d’armes du Hezbollah. Le Liban, de son côté, ne veut pas qu’un mécanisme de contrôle devienne un moyen permettant à Israël de décider unilatéralement si l’État a rempli ses engagements.

D’où la recherche d’une formule tierce.

Cette question se retrouve dans les discussions sur les « zones expérimentales ». Le principe consisterait à appliquer les arrangements à un secteur déterminé : retrait israélien, déploiement de l’armée libanaise, vérification des conditions de sécurité, puis éventuelle extension du modèle.

Sur le papier, la méthode paraît pragmatique. Elle permet de tester un accord à petite échelle avant de l’étendre. Sur le terrain, elle se heurte immédiatement au problème de l’ordre des opérations.

Israël demanderait des progrès dans le contrôle du territoire et l’absence d’armes du Hezbollah avant d’élargir son retrait. Le Liban répond que l’armée ne peut pas exercer pleinement sa souveraineté sur un territoire qui reste occupé.

Le mécanisme destiné à résoudre le problème finit donc par reproduire le problème.

Beyrouth veut que Washington parle aussi à Israël

Nawaf Salam ne se rend pas à Washington uniquement pour recevoir une liste de demandes. Le Liban entend présenter ses propres exigences.

La première est d’empêcher Israël d’étendre la zone qu’il contrôle dans le Sud. Les inquiétudes sont d’autant plus fortes que certaines opérations israéliennes semblent viser des positions et des reliefs jugés stratégiques.

La deuxième porte sur le retrait. Beyrouth veut que les avancées demandées au Liban soient accompagnées d’un calendrier israélien suffisamment clair. Le gouvernement cherche ainsi à sortir d’une logique où les obligations libanaises seraient précises tandis que les contreparties resteraient conditionnelles.

La troisième concerne les garanties. Une zone remise à l’armée libanaise ne peut fonctionner comme un test crédible si les forces israéliennes peuvent y revenir à tout moment. Le Liban souhaite donc que Washington joue un rôle de garant.

Enfin, Beyrouth veut maintenir une présence internationale après l’UNIFIL. Non pour remplacer l’armée, mais pour disposer d’un témoin extérieur et d’un mécanisme capable de réduire les risques de confrontation.

C’est sur ces quatre points que Salam peut chercher à rééquilibrer la discussion.

Un dossier libanais relégué par la guerre avec l’Iran

La difficulté supplémentaire vient de la hiérarchie des priorités américaines. Le Liban n’occupe plus la même place dans l’agenda de Washington que lors des premières phases de la négociation.

La confrontation avec l’Iran, le détroit d’Ormuz, les enjeux pétroliers et la sécurité régionale concentrent désormais une grande partie de l’attention américaine. Donald Trump n’a d’ailleurs pas mentionné le Liban dans son intervention devant l’Assemblée générale des Nations unies.

Cette absence ne signifie pas que Washington a abandonné le dossier. Le processus mis en place pour le Liban et Israël demeure. Les contacts militaires se poursuivent. Les États-Unis restent indispensables à toute formule de vérification ou de garantie.

Mais la méthode américaine semble avoir changé. Après une période de forte impulsion diplomatique, Washington paraît davantage gérer le blocage, exercer des pressions et attendre que les parties précisent leurs positions.

La rencontre Salam-Rubio devient ainsi un test de l’investissement que les États-Unis sont encore disposés à consacrer au dossier.

Trois demandes américaines, trois demandes libanaises

La discussion peut finalement être résumée par deux séries de trois exigences.

Washington attendrait de Beyrouth une progression réelle sur la question des armes, la consécration de l’armée comme seule autorité militaire aux frontières et la mise en place d’un mécanisme de coordination permettant de prévenir les escalades.

Beyrouth attend de Washington une pression contre l’extension de l’occupation israélienne, des garanties sur le retrait et un dispositif international capable d’accompagner l’armée dans l’après-UNIFIL.

Les deux agendas ne sont pas incompatibles. Ils se heurtent cependant à la même question : qui accomplit le premier geste ?

Sans retrait israélien, le gouvernement libanais dispose de moins d’espace politique pour avancer sur les armes. Sans avancée sur les armes, Israël affirme ne pas disposer des garanties nécessaires pour se retirer. Sans mécanisme de vérification accepté par les deux parties, chacun peut contester les engagements de l’autre.

Marco Rubio et Nawaf Salam ne vont donc pas seulement discuter d’une nouvelle réunion diplomatique. Ils doivent déterminer s’il existe encore une séquence capable de briser cette circularité.

À Washington, le Liban cherche moins une nouvelle déclaration de soutien qu’une mécanique. Une étape israélienne, une étape libanaise, une vérification, puis une nouvelle étape. Si cette mécanique n’est pas trouvée, la négociation risque de rester suspendue pendant que, sur le terrain, les faits continueront de précéder la diplomatie.

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