Le Liban, depuis 1992, a érodé délibérément le système de la séparation des pouvoirs ; l’interpellation du gouvernement est devenue un exercice sans conséquences. Il est laborieux d’arrêter objectivement les abus ; tout se fait à très haut niveau, en micro gestion, par transactions et échanges de bons offices.

Depuis que ceux qui sont censés surveiller sont nommés inévitablement par ceux-là mêmes qu’ils sont censés surveiller, tout est faussé et enterrer les rapports de l’Inspection Centrale est un jeu d’enfant. Cette structure a créé un système où les erreurs ne sont pas corrigées et où les responsables ne sont jamais inquiétés.

Les citoyens libanais sont désespérés de trouver des moyens pour limiter les offenses et les détournements des lois dans la forme et dans le fond. Ils entendent des discours sur la probité alors que dans la pratique tous les moyens sont bons pour contourner les lois et faire passer les irrégularités (embauches illégales, dépenses hors budget, investissements injustifiés, délais ou blocages douteux, études de faisabilité aux conclusions aléatoires, prises de bénéfices illégaux, clientélisme, opacité…).

Le pointage et appel (shisa kanko (指差喚呼) en japonais) est une méthode de sécurité industrielle développée au Japon par la société des chemins de fer. Statistiquement, elle réduit les erreurs de travail jusqu’à 85%. Elle est basée sur le principe d’associer les tâches au mouvement physique et à la voix en augmentant le niveau de conscience des travailleurs pour éviter les erreurs humaines. Elle requiert les actions et les réactions coordonnées des cerveaux, des yeux, des mains, de la bouche et des oreilles des opérateurs. Chaque étape est renforcée à cinq niveaux pour s’assurer qu’elle est complète et précise. Faire de larges gestes et énumérer bruyamment l’état des lieux aiderait à rester concentré sur la tâche et d’éviter la négligence et la complaisance. 

Par exemple, au moment critique d’ouverture et de fermeture des portes, l’employé pointe vers le quai et appelle à haute voix: «pas d’obstruction»(au lieu de balayer du regard le quai et d’intervenir (avec un délai) dans le cas contraire); ou le conducteur du train pointe sur le cadran de vitesse et annonce à son collègue : «vitesse: 80km/heure»(la vitesse acceptable pour engager un tournant à haute vitesse sans risque de déraillement) au lieu de jeter un regard furtif au cadran et de traiter l’information en deux temps. 

Malgré sa simplicité et son efficacité, cette méthode serait encore confinée au Japon et à la Chine (avec une adoption depuis 1996 par le Metropolitan Transportation Authority (MTA) de la ville de New York qui a instauré le pointage obligatoire (sans appel) après une visite de son directeur au Japon). Certains ont théorisé que les employés occidentaux se sentent stupides en exécutant les gestes et les appels requis. Même les travailleurs japonais ne sont pas toujours à l’aise quand il s’agit de pointer et d’appeler. Mais après une formation, ils reconnaissent que le système est nécessaire pour la sécurité des opérations et par conséquent ne se sentent pas ridicules.

L’adoption de l’approche du pointage et de l’appel peut pallier à la plupart des problèmes liés à notre système actuellement verrouillé et à la mauvaise gestion de nos affaires. Il faut une forte dose d’héroïsme aux citoyens informés et raisonnables pour pointer et appeler objectivement et sans inhibition, mais bien sûr aussi sans dérive et sans instrumentalisation.

Par exemple, pointer la transparence dans les marchés publics et appeler: «le marché a été fait selon la procédure, il n’a pas été adjugé en sous-main, le moins disant a été sélectionné, il n’y a pas eu de modification à posteriori, les clauses de protection de l’argent public sont en place».  

Pointer l’intérêt public et appeler que la loi a été appliquée, la procédure a été suivie (et énumérer point par point), sinon appeler bruyamment et sans relâche.

(…)

Si des exceptions ou des exemptions ont été accordées sans justifications convaincantes, elles vont être pointées et appelées haut et fort et au moins embarrasser (théoriquement) tous ceux-là mêmes qui revendiquent une respectabilité et clament combattre la corruption et les irrégularités (évidemment sans jamais identifier de coupable ou remonter une piste sérieuse).

Ainsi, nous préviendrions les erreurs par inadvertance, par incompétence, par négligence, par ignorance, ou pour d’autres raisons aux conséquences toutefois couteuses. 

La charge de vérifier en appel la conformité est sûrement plus accessible que la charge de réparer l’erreur et de sanctionner la faute après son évènement surtout quand le laxisme s’impose à posteriori pour soi-disant éviter un autre conflit (confessionnel, économique, sectaire…).

Actuellement, les libanais guettent patiemment le passage du temps, le changement (de quelque façon) de l’environnement et des règles d’engagement, et la dynamique d’éventuelles nouvelles forces, pour dégrader toutes ces raisons et reprendre en mains leur existence.  Mais si, en attendant, des citoyens héroïques se mobilisent pour pointer et appeler, ils peuvent finir par pousser vers un système sain où les ressources sont mieux utilisées et les citoyens mieux traités et également protégés.

Souvent, les méthodes les plus simples, si elles sont systématiquement appliquées, peuvent donner les résultats souhaités. 

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