Deux visions incompatibles du « jour d’après »
La fin annoncée de la mission de la Finul ouvre une bataille diplomatique qui dépasse largement la question du remplacement d’une force internationale par une autre. Derrière les consultations engagées entre Beyrouth et plusieurs capitales occidentales apparaissent deux conceptions différentes de l’avenir sécuritaire du Sud. Elles ont en commun de vouloir renforcer l’armée libanaise et d’éviter un retour au dispositif qui prévalait avant les dernières guerres. Mais leur logique, leurs moyens et leur conception du rôle international divergent profondément. D’un côté se dessine une approche américaine privilégiant le transfert de la responsabilité sécuritaire à l’État libanais et à son armée. De l’autre, une réflexion franco-italienne cherche à préserver une présence internationale structurée après la Finul, même sous une forme profondément modifiée.
Cette divergence est importante. Elle détermine qui surveillera le Sud, qui constatera les violations, comment seront gérés les incidents avec Israël et quel acteur servira d’intermédiaire lorsque les mécanismes bilatéraux ne fonctionneront plus. Elle touche aussi directement au futur de l’armée. Dans le scénario le plus ambitieux, celle-ci devrait augmenter considérablement ses effectifs dans le Sud. Des évaluations évoquées dans le corpus estiment qu’entre 10 000 et 15 000 soldats supplémentaires pourraient être nécessaires pour permettre un déploiement durable et beaucoup plus dense. Un tel effort suppose des équipements, des infrastructures et plusieurs milliards de dollars.
Le désaccord n’oppose donc pas un camp favorable au Liban à un autre qui lui serait hostile. Il porte sur la méthode. L’approche américaine tend vers un modèle dans lequel l’armée deviendrait progressivement le principal, voire l’unique acteur armé légitime sur le terrain. La réflexion européenne cherche davantage à conserver une couche internationale entre le Liban et Israël. Ces deux architectures peuvent coexister durant une période transitoire. À terme, elles conduisent pourtant à deux systèmes de sécurité très différents.
Washington privilégie la responsabilisation directe de l’État
La logique américaine part d’un constat simple. Après des décennies de présence internationale, la souveraineté du Liban ne peut rester dépendante d’une force étrangère déployée indéfiniment au Sud. La disparition de la Finul devrait donc devenir l’occasion de transférer à l’armée les missions que l’État ne pouvait auparavant exercer seul.
Cette approche s’inscrit dans un ensemble plus vaste. Washington lie désormais beaucoup plus étroitement la sécurité du Sud, le renforcement de l’armée, la question des armes du Hezbollah et la reconstruction. Le déploiement militaire n’est plus considéré comme une opération isolée. Il devient l’une des pièces d’une transformation politique destinée à donner à l’État le monopole effectif de la sécurité.
Le principe serait celui d’une progression simultanée. Chaque retrait israélien d’une zone devrait être accompagné d’une prise de contrôle immédiate par l’armée. L’objectif serait d’empêcher tout vide. Dans cette logique, attendre le retrait israélien complet avant de déployer l’armée créerait précisément l’espace dans lequel pourraient revenir des forces non étatiques.
Le mécanisme recherché repose donc sur une succession d’étapes étroitement coordonnées. Israël évacue une position. L’armée libanaise s’y installe. Des mécanismes de vérification constatent l’exécution de l’engagement. La reconstruction peut ensuite commencer. La population revient progressivement. L’État installe ses services. La sécurité devient ainsi le point de départ d’une réintégration institutionnelle du Sud.
Mais cette architecture pose immédiatement la question du contrôle. Qui constatera une violation après la disparition de la Finul ? Qui arbitrera une accusation entre l’armée libanaise et Israël ? Qui pourra vérifier qu’une zone évacuée ne contient plus d’infrastructure militaire clandestine ? Et qui empêchera une opération israélienne unilatérale lorsque Tel-Aviv estimera que ses exigences de sécurité ne sont pas satisfaites ?
C’est précisément à cet endroit que commence l’antagonisme avec la réflexion européenne.
Paris et Rome ne veulent pas d’un vide international
La France et l’Italie disposent d’une longue expérience au sein de la Finul. Elles ont engagé des troupes, construit des relations avec l’armée et développé une connaissance opérationnelle du terrain. Pour elles, la disparition de la mission ne signifie pas nécessairement que toute présence internationale doit disparaître.
Plusieurs scénarios sont examinés. Le premier consisterait à conserver une présence des Nations unies réduite, avec moins d’effectifs et des missions davantage concentrées sur l’observation, la liaison et le soutien à l’armée. Ce modèle préserverait le cadre juridique international tout en transférant une partie beaucoup plus importante de la responsabilité opérationnelle aux Libanais.
Une deuxième hypothèse reposerait sur une force multinationale différente de la Finul. Elle pourrait être principalement européenne. Sa mission serait transitoire et son mandat devrait être défini avec précision. Elle ne reproduirait pas nécessairement les structures actuelles de la Finul, mais conserverait une capacité de surveillance et d’interposition diplomatique.
Une troisième formule serait hybride. Une couverture internationale serait maintenue, tandis qu’un nombre plus réduit de militaires étrangers assurerait certaines fonctions spécialisées. L’armée exercerait la responsabilité principale sur le terrain. La composante internationale s’occuperait davantage de surveillance, de communication, de vérification et de prévention des incidents.
Ces options partent d’une inquiétude : supprimer trop rapidement le tiers international pourrait placer directement face à face l’armée libanaise et Israël. Le moindre incident prendrait alors une dimension bilatérale. Dans un contexte de défiance profonde, l’absence d’un mécanisme extérieur de constatation pourrait augmenter le risque d’escalade.
Une divergence stratégique, pas une simple différence technique
L’opposition entre les deux approches apparaît plus clairement lorsqu’on examine leur finalité. Le projet américain considère la présence internationale comme un instrument transitoire dont le Liban doit progressivement apprendre à se passer. L’approche franco-italienne considère qu’une présence extérieure, même réduite, peut rester nécessaire pour sécuriser cette transition.
Washington met ainsi l’accent sur la souveraineté opérationnelle. Paris et Rome insistent davantage sur la sécurité de la transition. Pour les Américains, prolonger trop longtemps un dispositif international peut retarder la prise en charge effective du territoire par l’État. Pour les Européens, retirer trop rapidement ce dispositif peut créer précisément l’instabilité qui empêchera l’État d’assumer cette responsabilité.
Cette différence apparaît également dans la relation avec Israël. Une architecture reposant principalement sur l’armée suppose l’existence de mécanismes efficaces de communication avec la partie israélienne. Or cette perspective est politiquement sensible au Liban. Elle peut rapidement être interprétée comme l’installation progressive d’un mécanisme bilatéral de sécurité.
Une présence internationale réduit ce risque politique. Les échanges opérationnels peuvent continuer à passer par une structure extérieure. Mais Israël pourrait, de son côté, considérer cette formule comme trop lente ou insuffisamment contraignante face à ses demandes sécuritaires.
À cette difficulté s’ajoute une dimension diplomatique. La France ne bénéficie pas nécessairement de la confiance israélienne nécessaire pour jouer seule un rôle central dans une nouvelle architecture. Toute formule européenne devrait donc obtenir une acceptation minimale des différentes parties. Une force internationale dépourvue de cette acceptation pourrait disposer d’un mandat sur le papier tout en étant incapable de remplir sa mission sur le terrain.
L’armée au cœur des deux scénarios
Malgré leurs divergences, les deux projets aboutissent au même constat : l’armée libanaise devra devenir beaucoup plus puissante. Aucun scénario sérieux de l’après-Finul ne peut fonctionner avec les moyens actuels.
Les estimations mentionnées dans les documents étudiés évoquent un besoin de 10 000 à 15 000 soldats supplémentaires pour assurer une présence durable dans le Sud. Il ne s’agirait pas simplement de multiplier les postes militaires. Les unités devraient pouvoir patrouiller, surveiller les frontières, sécuriser les villages, contrôler des axes et intervenir rapidement en cas d’incident.
La rotation des unités constitue une autre difficulté. Déployer 10 000 soldats supplémentaires ne signifie pas disposer uniquement de 10 000 militaires. Une présence permanente nécessite des effectifs capables d’assurer les relèves, la formation, la maintenance et les périodes de repos. L’effort humain réel serait donc plus important que le nombre de soldats simultanément présents sur le terrain.
Les lacunes matérielles sont également considérables. Les besoins identifiés portent sur les véhicules blindés, les systèmes de vision nocturne, les communications sécurisées, les moyens de surveillance des frontières et les capacités de défense aérienne. Cette dernière question est particulièrement sensible. Une armée chargée de contrôler le territoire sans capacité significative de surveillance et de protection de son espace aérien resterait dépendante de décisions prises ailleurs.
Un programme de modernisation évalué entre 3 et 5 milliards de dollars est évoqué. L’idée serait de fournir rapidement les capacités nécessaires plutôt que d’étaler leur acquisition sur une décennie. Car le calendrier politique du Sud est beaucoup plus court que celui d’un programme militaire classique.
Les salaires, angle mort du renforcement militaire
L’équipement ne représente qu’une partie du problème. Une armée peut recevoir des véhicules, des systèmes de surveillance et des équipements modernes tout en restant incapable de soutenir durablement son déploiement si les soldats ne disposent pas de revenus suffisants.
Les réflexions examinées insistent ainsi sur la nécessité d’un financement durable des rémunérations militaires durant toute la période de transition. Un soutien ponctuel permettant d’acheter du matériel sans financer son utilisation produirait une capacité largement théorique.
Cette question devient encore plus importante si l’armée doit remplacer une partie des fonctions assurées jusqu’ici par des milliers de militaires internationaux. Les coûts liés au carburant, à la maintenance, aux infrastructures, aux communications et à la logistique augmenteraient fortement.
Le véritable enjeu financier n’est donc pas seulement de savoir qui donnera des armes au Liban. Il consiste à déterminer qui financera une architecture de sécurité nationale capable de fonctionner chaque jour pendant plusieurs années.
La question du Hezbollah derrière celle de la Finul
Le débat sur l’après-Finul ne peut être séparé du dossier des armes du Hezbollah. La logique internationale dominante consiste à faire de l’armée le seul acteur armé disposant d’une capacité opérationnelle autonome dans le Sud.
Pour Washington, cette évolution constitue un élément central de la transformation recherchée. Renforcer l’armée sans modifier la situation des armes non étatiques ne suffirait pas. L’objectif est que l’extension de l’autorité militaire de l’État accompagne progressivement la réduction des structures armées parallèles.
L’approche européenne ne supprime pas cette question. Elle cherche davantage à éviter qu’elle soit réglée dans un contexte susceptible de provoquer une confrontation intérieure. Une présence internationale transitoire pourrait ainsi offrir du temps pour organiser le passage d’un système à l’autre.
La difficulté reste considérable. L’armée doit renforcer son autorité sans être transformée en instrument d’un affrontement communautaire. Elle doit contrôler le territoire sans apparaître comme exécutant une stratégie étrangère. Et elle doit pouvoir garantir la sécurité des populations du Sud au moment même où celles-ci sont appelées à accepter une transformation profonde du système de défense qui a prévalu pendant des décennies.
Le calendrier du retrait israélien, point de rupture potentiel
Toutes ces architectures peuvent échouer si le retrait israélien n’avance pas. Pour Beyrouth, le renforcement de l’État doit être accompagné d’étapes israéliennes vérifiables. L’idée d’une action parallèle revient donc régulièrement dans les discussions : retrait, déploiement de l’armée, contrôle, reconstruction.
Un déséquilibre dans cette séquence serait politiquement explosif. Si l’État exige une transformation du dispositif armé au Liban sans obtenir de retrait israélien, il affaiblirait sa propre légitimité dans le Sud. À l’inverse, les partenaires internationaux craignent qu’un retrait sans dispositif de remplacement ne permette le rétablissement rapide des structures militaires antérieures.
C’est aussi pourquoi la présence ou l’absence d’une force internationale est essentielle. Dans le scénario européen, celle-ci pourrait vérifier la synchronisation des engagements. Dans le scénario américain, il faudrait inventer un mécanisme de contrôle différent, probablement plus léger et davantage centré sur l’armée et les structures de coordination.
Le choix dépasse désormais le renouvellement de la Finul
La question posée à Beyrouth n’est donc plus simplement de défendre le maintien de la Finul. Le débat s’est déplacé. Il porte sur le système de sécurité qui devra fonctionner lorsqu’elle ne sera plus là.
Le modèle américain pousse le Liban vers une prise de responsabilité accélérée : armée renforcée, autorité exclusive de l’État, coordination sécuritaire et réduction progressive du besoin d’une présence militaire internationale. Le modèle franco-italien considère qu’un passage aussi brutal comporte trop de risques et qu’une structure internationale doit rester présente pour accompagner le transfert.
Entre les deux se trouve l’armée libanaise. Les deux camps veulent la renforcer, mais pas nécessairement pour lui faire jouer exactement le même rôle au même rythme. Dans un scénario, elle devient rapidement l’ossature presque exclusive du système. Dans l’autre, elle devient progressivement l’acteur principal tout en restant entourée d’un dispositif international de surveillance et de garantie.
La décision déterminera bien davantage que le sort d’une mission des Nations unies. Elle définira la manière dont le Liban exercera sa souveraineté au Sud, la forme de ses relations sécuritaires avec Israël, les conditions du retour des habitants, le rythme de la reconstruction et la place des armes du Hezbollah dans la prochaine architecture nationale.




