Le Tibre, Rome, Statue romaine exposée au Musée du Louvre, Paris. Crédit Photo: François el Bacha
Le Tibre, Rome, Statue romaine exposée au Musée du Louvre, Paris. Crédit Photo: François el Bacha

La crise qui secoue l’Europe aujourd’hui est à la fois monétaire et identitaire, l’une alimentant l’autre. Comme toute crise, elle fait alterner les phases de compréhension et des phases de confrontation, et divise les Européens entre peuples et gouvernants. Elle révèle surtout, si besoin est, que l’Europe n’est pas encore, identitairement, une patrie unie.

C’est l’identité (intériorisée) qui crée le politique et l’économique et non l’inverse (les institutions). Les projets se construisent autour d’une communauté de devenir et de destin. Les Allemands qui avaient consenti d’immenses efforts, il y a 25 ans, lors de la réunification avec l’Allemagne de l’Est (20 millions d’habitants) ne semblent pas prêts à le refaire au profit des Grecs (11 millions d’habitants).Ce que vous faites, pour vos enfants, vous n’êtes pas obligés de le faire, pour vos voisins. Il y a un processus subjectif et affectif, d’identification indispensable, pour que vous acceptiez de faire des sacrifices. Reste à savoir ce qui fonde l’Europe, culturellement aujourd’hui. (Selon les paramètres objectifs énumérés il y a 2500 ans par Hérodote : race, religion, langue et mœurs).

C’est en allant à Athènes et à Rome qu’on réalise, sur place, les origines de la civilisation occidentale et une grande partie de la civilisation universelle. Certes il y a eu également les Egyptiens, les Perses, les Mésopotamiens, les Phéniciens en Orient, mais l’état actuel, hélas de ces civilisations jadis si prospères, réduites aujourd’hui à des dictatures religieuses ou militaires, ne permet pas de retrouver la sophistication et l’intelligence de leur situation glorieuse d’antan. L’Italie, la Grèce et la plupart des pays du sud de l’Europe sont en crise, mais gardent la conscience et la fierté, de leur histoire ancienne.

Faut-il le répéter, l’antiquité gréco-romaine, basée sur la raison à travers les écrits qui nous sont parvenus, a fondé la pensée universelle et les différents systèmes politiques. Les Romains ayant dominé, durant plus de mille ans, l’ensemble du monde antique connu (3 continents autour de la Méditerranée) et s’étant convertis au christianisme avec Constantin (IVe siècle après Jésus- Christ), ces apports se sont répandus, mélangés et transmis, à notre monde d’aujourd’hui. L’universalité est une réinterprétation et une adaptation. C’est en visitant Athènes et Rome qu’on peut comprendre sur les ruines, l’esprit d’universalité de ces deux cultures qui ont fusionné (Acropole, Parthénon, Agora… Colisée, Forum romain, Capitole, Panthéon…). Du siècle de Périclès (500 ans avant Jésus-Christ), jusqu’à l’Union européenne (25 siècles après), il y a un fil conducteur, une continuité qu’il faudrait rétablir, pour construire une identité européenne, cohérente et solidaire. L’antiquité gréco-romaine demeure la référence et établit les fondements intellectuels, essayant d’appréhender les hommes, à travers la raison, qui leur est commune et les unit alors que leurs passions, leur sont communes mais les divisent et les dressent les uns contre les autres. Alexandre (modèle grec) et ses généraux successeurs, puis Jules César (modèle romain), ses prédécesseurs (république) et ses successeurs (empire), dominèrent le monde, firent des ravages mais exportèrent un modèle de civilisation, qu’ils nous ont tous légué. Tout cet héritage colossal vaut bien quelques sacrifices matériels, pour une Europe en quête d’ambition et d’identité. Il est à relever que les 3 pays (sur 18) qui s’opposent principalement et fermement, pour des raisons culturelles, à la sortie de la Grèce de l’Euro sont la France, l’Italie et Chypre.

L’antiquité pré-monothéiste (même si le judaïsme était déjà là, il ne bénéficiait pas pour des raisons historiques, d’une organisation centralisée, politique et militaire, nationale ou transnationale) pourrait être une base pour relier aujourd’hui des peuples, au-delà du caractère proprement religieux (culturel et idéologique). Il s’agit de prendre conscience que le processus d’identification requière des facteurs de mise en commun et de construction. Il doit donc y avoir une volonté de se relier à autrui, en mettant en avant un patrimoine commun et des références partagées. Que ce soit pour l’Europe, pour le Liban ou pour n’importe quelle société pluraliste (et toutes les sociétés par définition le sont, d’une manière ou d’une autre, car tout lien se construit, dès le départ, avec un autrui), il faut créer ou recréer ce lien, de manière naturelle et intériorisée. Comme pour tout rapport humain, il faudrait une confiance, une cohésion et une conviction. Il faudrait croire à l’apport singulier de l’autre et la valeur ajoutée de la diversité. Ce n’est pas uniquement un discours intellectuel abstrait, mais également un rapport affectif positif, raisonné. Bien sûr, toute situation présente intrinsèquement des avantages et des inconvénients. Ce qui fait pencher la balance, c’est la persistance du désir. Dès qu’il n’y a plus de désir de l’autre (sous toutes ses formes), il y a la perte, l’oubli et la mort.

Nous essayons de gagner du temps. Ultimement, nous demeurons inscrits, à la fois, dans notre éternité, symbolique et rêvée et dans notre relativité et notre finitude, réelles.

Bahjat Rizk