Combats de Nahr el Bared : Mon rêve, mon triste rêve… | Par Léna Njeim

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En une nuit de printemps qui n’en était même pas un, j’ai fait un rêve :

               «  Je n’avais pas envie de parler et encore moins d’écouter ce que les autres pouvaient me dire. Alors j’ai décidé de faire une longue marche solitaire dans une forêt voisine.

               Les fleurs m’entouraient de leurs belles couleurs, les oiseaux chantaient, les danses des papillons me charmaient. Je me disais qu’ils avaient bien de la chance de traverser les saisons sans souci majeur.

               Au détour d’un chemin, le paysage me coupa le souffle : un cèdre magnifique se dressait devant moi. Je m’en suis approchée doucement, sans hâte. Sa couleur, d’un vert incomparable, rappelait les chefs d’oeuvre des meilleurs peintres.

               Je ne pouvais détourner le regard de cette splendeur, surtout que des colombes, éclatantes de blancheur, s’étaient posées sur les longues branches. Elles étaient nombreuses, et pourtant, elles n’émettaient aucun son, à peine un léger froissement de leurs ailes coupait de temps à autre le silence qui s’imposait.

               Je mis mes mains sur le tronc pour m’assurer qu’une telle merveille pouvait bien exister. Je sentais la vie qui passait du bois jusque dans mes veines.

               Une planche y était clouée, on pouvait y lire : « Ami, toi qui lis ces mots,sache que tu es au Paradis, aux pieds du Cèdre de l’Honneur. »

               J’ai levé la tête….et là, sur l’arbre éternel, se jouait une scène d’une rare émotion. Les colombes accueillaient de nouvelles venues. Leurs doux yeux ne reflétaient que douleur et incompréhension.

              –  «  D’où venez-vous ? » demandaient les anciennes.

               «  Nous arrivons du Liban comme vous, du Nord cette fois-ci. Nous venons de vivre l’effroyable, l’indicible. »

               «  Prenez place sur les branches les plus hautes. »

               Éblouie, je ne m’attardais pas sur le côté irréel de ce que je voyais ou entendais, je me contentais de savourer le moment.

               Les colombes se parlaient, certaines étaient jeunes, bien trop jeunes pour être là. D’autres racontaient la raison de leur présence à celles qui arrivaient.

               Je leur appris alors que j’étais libanaise aussi. Certaines colombes m’avaient reconnue et mon coeur n’en pouvait plus de battre si fort.

               Je leur dis que de les savoir toutes réunies me soulageait d’une certaine façon. Elles m’ont alors raconté comment elles se sont toutes retrouvées ici, chacune venant à une date particulière de l’histoire sans cesse renouvelée de notre pays. Au fur et à mesure, le cèdre grandissait mais elles auraient bien voulu qu’il garde sa taille car sa croissance était synonyme de nouveaux pleurs.

               Je leur assurai que mon âme était depuis bien longtemps liée à leurs vies, à leurs souffrances, à leurs sacrifices. »

               J’aurais voulu ne pas me réveiller et passer le reste de ma vie à l’ombre de cet arbre, à l’ombre de ce cèdre sur lequel se posaient les âmes des soldats et officiers de l’armée libanaise, de ce cèdre qui était sans cesse arrosé par les larmes des anges qui ne comprenaient pas comment de tels hommes aient pu un jour être tués, trahis ou mis à genoux, parfois même, par des personnes qui les défendent bien tard dernièrement. Je ne veux pas par ces mots raviver la haine engendrée par la guerre, je veux juste que ce fait ne soit pas oublié, par respect aux âmes de ces héros, par respect aux larmes jamais taries de leurs mères.

               Leur sang s’est mêlé à la terre et pousse leurs compagnons à poursuivre le chemin afin de bâtir un nouveau pays dans lequel les habitants prieront chacun discrètement selon sa foi mais auront , au grand jour et pour le bien de tous, trois nouvelles religions copiées sur la devise de l’armée :

Honneur                        Sacrifice                     Loyauté.

               Pour en arriver là, il faudrait malheureusement supporter de voir le Cèdre de l’Honneur grandir encore et encore….

Par Léna Njeim

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