Le Liban aux « Rencontres Orient-Occident » du Château Mercier (Canton du Valais, Suisse)
L’harmonie ou la synthèse des différences

Ouragan de réflexions en profondeur, d’engagement, de lucidité, de solidarité, d’échange interculturel et de spiritualité contagieuse à la 7e année des « Rencontres Orient-Occident » du Château Mercier, à Sierre (canton du Valais, Suisse), du 23 mai au 3 juin 2018, sur le thème : « En quête de voies vers une mondialité apaisée. »
Les problèmes qui agitent notre monde aujourd’hui sont débattus avec des approches croisées, interdisciplinaires, et donc vivantes et concrètes, à la 7e année des « Rencontres Orient-Occident », clôturées par une « Journée libanaise ».

Dans la présentation du programme on parle de « la situation au Proche-Orient et dans le monde qui ne cesse de se détériorer », de « mondialisation sauvage », de l’exigence de « restaurer l’humain sacrifié sur l’autel d’une économie pervertie », et de « construire ensemble en se laissant transporté et transformé par le souffle d’écrivains, artistes, musiciens, cinéastes…, par la réflexion certes, mais aussi en éveillant un autre regard, celui des émotions » (René-Pierre Antille, directeur des ROO-Mercier, et Marie-Laure Sturm, coordinatrice).

Les Rencontres se déroulent dans un monde où « on érige des murs et avec des régimes qui jouent sur la peur ». Il faudra retrouver des « raisons d’être dans un monde qui perd ses repères, moment donc privilégié de connaissance et de reconnaissance » (Jean-Pierre Antille). On ne rattrape certes pas l’histoire, « mais on peut la construire ensemble », sous condition d’un humanisme intégral « qui part du je, par essence multiple, impliquant un changement de l’intérieur : être ensemble, c’est à partir d’un je » (Jacques Cordonier, canton du Valais).

Face à des « angoisses liées à notre époque, à l’hégémonie de l’argent, à des frontières mentales aggravées, les perspectives d’un humanisme régénéré résident dans un travail d’éducation, de culture de l’interdépendance, de solidarité et de lucidité », souligne Edgar Morin dans la conférence inaugurale. Cette telle perspective implique nombre d’exigences : « Briser les carcans, forger des clés, remettre l’harmonie au cœur du public, appréhender les limites de la volonté de puissance et la complexité qui ne signifie pas que c’est compliqué » (Marie-Laure Sturm, coordonnatrice des Rencontres).

1- Être arabe, identité, tragédie des migrants et diplomatie du chantage

Les travaux commencent avec la problématique du Moyen-Orient ensanglanté ou à la dérive. Qu’est-ce qu’être arabe aujourd’hui ? « La meilleure preuve de l’existence de l’arabité est le fait que nul Arabe ne se sent dépaysé quand il va dans un pays arabe pourtant fort différent du sien. Même sentiment parmi les riverains de la Méditerrannée » (Elias Sanbar).

En ce début du XXI siècle, la perspective est toute autre : « Les Arabes sont-ils en train de disparaître ?» (Farouk Mardam Bey). Il faut cependant pour reconstruire l’arabité rompre avec tout un courant idéologique et mental de « nationalisme doctrinaire » (Farouk Mardam Bey), courant persistant chez des intellectuels et qu’il faudra plutôt disqualifier de jacobin parce qu’il avait complètement méconnu le pluralisme du tissu social arabe et persiste dans cet aveuglement. « Les Arabes, ce sont les musulmans, les chrétiens et les juifs, à l’exemple de la Palestine qui est fusion de la pluralité » (Farouk Mardam Bey). Il s’agit de revaloriser et moderniser le patrimoine de pluralisme juridique, puisé de la philosophe même de l’islam et de la théorie du pluralisme juridique et en conformité avec les normes des droits de l’Homme.

Le panorama tragique de réfugiés et migrants exige désormais « une vision d’ensemble qui élève et s’élève ». On cite cette phrase d’un auteur suisse : « Pire que le bruit des bottes, le silence des pantoufles ». Un plaidoyer est engagé pour « le réalisme de la solidarité », en s’inspirant de cette idée de Jean-Jacques Rousseau dans L’Emile : « Etudier la société par les hommes. » Plaidoyer aussi contre « l’assignation à résidence, le hasard de la naissance et les visions pauvres de la démocratie qui ne se réduit pas au vote, mais implique la responsabilité. » La réplique est connue : « Nous ne pouvons pas accueillir toute la misère du monde ! ».

Comment définir l’identité sinon en tant que relation ? On cite cette phrase d’Edouard Glissant : « Je change et je change avec l’autre. » C’est dire que « nous sommes interdépendants, comptables des misères du monde. Cependant on ferme les yeux sur les oppressions et on donne de l’argent, avec une hypocrisie qui soutient des régimes tyranniques. Ce n’est pas une crise migratoire, mais crise de l’accueil, crise de l’exploitation. Un peuple qui ne saura pas être au rendez-vous de la solidarité ne saura plus l’être pour lui-même. L’abdication générale nous menace. Israël devient aussi une prison pour son propre peuple. » (Edwy Plenel).

En partant de la tragédie grecque d’Eshylle, on dresse le rapport avec la tragédie des migrants orientaux en Europe qui dorment à même le sol, gelés dans une église, puis chassés par les autorités. Les migrants dérangent les nationaux par leur tenue ou leur langage. On rappelle la réponse d’Antigone au roi : « Tu règnes sur les vivants et non sur les morts » (Charles Méla).

Crise migratoire ? Crise de l’accueil ? La catastrophe humaine est plutôt l’effet de la diplomatie du chantage pratiquée par des Etats voyous qui exploitent la peur de la communauté internationale apeurée. On dénonce la diplomatie avec « des régimes infréquentables » (Elias Sanbar). On relève que la Suisse prenait plus de réfugiés par rapport à sa population » (Eduard Gnesa). Quant à l’identité française : « Être français n’est pas une couleur » (Edwy Plenel).

Le Liban est l’exemple mondial type à propos de deux problèmes en matière de migration : Il n’y a pas une crise migratoire, mais plutôt une crise de la diplomatie qui ne règle pas les foyers de tension dans le monde et, en outre, le Liban est un exemple de la capacité d’inclusion et des risques pour son tissu pluraliste et ses valeurs fondatrices. Le poème de René Habachi (1915-2003), « Le oui », est l’incarnation exaltante et tragique du Liban.

Des auteurs, de Syrie, d’Irak et d’ailleurs, écrivent et témoignent à propos de leur exil forcé. Le chemin de l’Irak à Helsinki, entrecoupé par des séjours illégaux et des travaux au noir, et l’escroquerie des passeurs sont racontés à la manière du supplice de Sisyphe. L’écriture (Cadavre Expo, Seuil, 2017) permet de supporter et de surmonter le cauchemar (Hassan Blasim, son traducteur en français Emmanuel Varlet, et interview par Marlène Métrailler).

On rappelle à propos de la perspective juridique, et avec des références grecques, que la Déclaration de 1789 s’intitule : Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, ce qui implique pour les exilés la prise en compte de leur humanité (Charles Méla).

Des « Rencontres littéraires » (Marlène Métrailler) permettent, à travers des ouvrages récents et des témoignages, d’aller à la rencontre de migrants, de « regarder la réalité en face et de l’intérioriser avec des passeurs qui vous prennent comme marchandise » (Delphine Coulin), de vivre avec des gens « aux yeux vides et sans espoir, mais au milieu du bourbier des histoires d’amour et de tendresse » (Jacques Cesa). Mais on va « à la découverte, d’une frontière à une autre » (Moumen Tabek).

« Qu’est-ce qu’il y a entre les mots ? La traduction est un savoir-faire avec la différence. Toujours, l’original ressemble à la traduction. » Toute langue est relative, singulière, comporte de l’intraduisible. Aussi faudra-t-il aller au-delà de la lettre, se plonger dans la sociologie du langage, l’étymologie, la philologie… pour découvrir la complexité et la richesse du sens. Tout langage est source de malentendu, mais en allant en profondeur vers le sens, on rejoint dans tout dialogue la réflexion de Teilhard de Chardin : « Tout ce qui s’élève converge. »

Les équivoques de la traduction sont peut-être les plus nuisibles dans la manipulation des mots dans le discours politique. Il en résulte qu’il faudra « compliquer l’universel pour que personne ne puisse humainement l’accaparer » (Marie-Laure Sturm).

2- Les intraduisibles, limites du langage et l’art qui transcende les différences

Le dialogue et le langage ne sont-ils pas piégés par les équivoques et la manipulation des mots et du discours ? Barbara Cassin, auteure notamment de : Le vocabulaire européen des philosophies : Dictionnaire des intraduisibles, et récemment élue à l’Académie française, pose le problème : « L’histoire des religions peut être appréhendée avec plus de profondeur en recherchant le sens des mots, et la différence notamment entre deus (Dieu) et dei (les dieux) et d’autres différences à la manière de Marshal Salant (Philippe Borgeaud).

Les arts sont davantage proches de l’universalité. Avec la lecture, accompagnée d’une musique de Bach, « de mystiques d’Orient et d’Occident, de femmes mystiques du 8e au 14e siècles que les siècles, la distance géographique, les différences culturelles semblent séparer, parlent le même langage, celui de l’amour mystique. L’essentiel rapproche ces grandes femmes spirituelles qui ont consacré leur vie à Dieu par la méditation et par l’action. Elles forment une même chorale » (Leili Anvar, et Joanna Goodiale, pianiste).

Le concert : « Les Nuits de Bessarabie » est envoûtant et exaltant, mélange et fusion de la musique du Moyen-Orient et de l’Europe de l’Est. La musique folchlorique raconte l’histoire des peuples. Elle est aussi « la plus puissante des prières, musique qui dit la vérité, non comme les paroles qui peuvent mentir ». On fait dialoguer des musiques occidentales et orientales et des harmonies par essence singulières et complémentaires, avec Rimsky-Korsakov, Bizet, Ravel… (Ariana Vafadari et Emmanuel Stroesser).

On redonne vie dans un concert à des poèmes arabes remontant au 8e siècle. Le choix des textes, transcendés par la beauté de la voix, rappelle les valeurs qu’a portées le monde musulman à travers les générations (Souad Massi, trio, Rabah Khaifa et Mehdi Dalil).

Le concert final par un groupe multinational (Allemagne, Bulgarie, Inde, Maroc, Turquie, USA) exprime une unité musicale universelle de joie et de questionnement mélancolique.

En partant des Jeux olympiques et de l’Olympe, vous êtes transporté dans l’infini de l’imaginaire à travers la mythologie des dix travaux d’Héraclès ou l’Hercule des Romains et dans les Ecuries d’Augias. « L’imagination, disait Einstein, est plus importante que le savoir. » On se remet à rêver d’un monde de paix contre la « guerre buveuse de sang et l’engagement désormais de combattre, non contre les autres, mais avec les autres ». Vous êtes retenu en haleine durant plus d’une heure par une conteuse exceptionnelle, Françoise Barret.

Dans un « Cercle de conversation » groupant plus de vingt participants, l’association Compostelle – Cordoue invite à débattre du thème : « Comment notre cœur bat-il entre Orient et Occident, entre peur et fascination ? » A la manière des marcheurs de Compostelle-Cordoue auxquels on disait : Vous vous êtes trompés de direction, certains répondaient : Mais c’est voulu, pour découvrir » ! (Alain Simonin).

A travers le « Cercle des écoutants » qui rapportent des expériences vécues de dialogue, le « Cercle des conversants » réagit. Des problèmes de voile, de discrimination, de sauvegarde du lien dans toute l’expérience des guerres multinationales au Liban durant les années 1975-1990, et de la distinction entre dialogue interculturel et dialogue sur des problèmes de politique, il ressort, pour toute réflexion l’exigence du « lien entre les émotions, les pensées et les actions » (Roland Junod).

L’exposition photographique sur des paysages du Liban : Au-delà des pierres, montre tout le travail de l’homme dans son dialogue avec la nature à la fois escarpée et accueillante (Nicole Herzog-Verrey).

3- Perspectives pour demain

Cinq perspectives peuvent être dégagées de la 7e année des « Rencontres Orient-Occident ».

1. Du dialogue interculturel à la rencontre : Le dialogue interculturel dont l’apport est indéniable tant sur les plans conceptuels et pratiques se heurte davantage aujourd’hui à des obstacles, notamment avec les migrations forcées, les idéologies identitaires, l’instrumentalisation ou politologie de la religion, la rupture du tissu pluraliste de nombre de sociétés arabes ou risque de rupture, l’extension d’un individualisme forcené aux dépens du lien social. On ne s’enrichit désormais que par des programmes et stratégies de rencontre, c’est-à-dire d’accueil, de relation, de lien, d’échange, de convivialité.

Un essentialisme, qui frôle l’idéologie, dans les approches et perceptions des religions institutionnalisées, devient pernicieux : « Je n’ai jamais rencontré l’islam, mais des musulmans qui d’ailleurs ne sont pas toujours d’accord entre eux. Il en est de même pour les autres religions et croyances. Nous sommes presque tous des suprématistes » (Jean-François Bayard).

2. Les fondamentaux : Si l’homme d’aujourd’hui, avec la mondialisation, l’hégémonie de la technique et les mutations accélérées, se trouve en manque de repères, déboussolé, ce n’est pas seulement en raison de ces mutations, mais d’une crise des valeurs, de sources philosophiques, religieuses et spirituelles, qui assurent la cohérence au niveau du comportement personnel et l’unité d’une société. Dans des milieux universitaires aujourd’hui, sous l’influence d’une scientificité technique, on cherche des solutions techniques à des problèmes de fond.

Quand on parle de patrimoine, il est à craindre aujourd’hui qu’il ne soit perçu comme nostalgie ou vestige historique d’un temps révolu ou, pire, comme traditionalisme et résistance au progrès. Il faudra revenir à ce qu’on appelait autrefois dans l’enseignement les Humanités qui constituent le socle de principes et de normes qui sont le fondement de la Déclaration universelle des droits de l’homme.

Il y a aujourd’hui, dans la recherche de l’humanisme, une pensée déracinée qui ignore, occulte ou dénigre tout l’apport des grandes philosophies, de toutes les religions, de toutes les spiritualités. La démocratie, les rapports interindividuels et sociaux, la recherche scientifique, la médecine… ne sont pas un ensemble de techniques. Aristote, Voltaire, Montesquieu, Rousseau, tout le siècle des Lumières… fondent les notions d’Etat, de démocratie et de droit. Même dans les sciences médicales, où heureusement la technologie avancée permet de détecter des maladies et de soigner, il est fort utile de ne pas occulter Hypocrate, non seulement en ce qui concerne son célèbre serment, mais son art méticuleux du diagnostic.

On résume que les « terriens », face à la crise environnementale et « plus particulièrement face à la crise climatique » seraient incités à « l’espérance d’une paix durable et d’une terre habitable ». Pourquoi faut-il cependant que moi et mes semblables soyons soucieux de sauvegarder une terre habitable ? Après moi le déluge ! On oublie que l’être humain est le seul capable de mal et même de s’autodétruire. Quelles sont donc les valeurs qui fondent l’interdépendance ?

Pour montrer l’importance du socle valoriel, on offre au Père Maroun Atallah un bocal de conservation alimentaire, « symbole du Liban où on sait conserver les valeurs, surtout parce que c’est une question de survie » (Pasteur René Nyffeler).

Dans ce socle valoriel, il y a aussi le sacré dans la vie au quotidien des peuples. Les lieux saints partagés, les pèlerinages, l’hospitalité interreligieuse, dans des pays pourtant dévastés par la violence, témoignent de la coexistence. Nombre de films le montre dont : Le chant des derniers Araméens (2016), Musulmans au Saint-Georges, Maison de Marie à Ephèse… (Manoêl Penicaud). Un recensement a été effectué au Liban et un pèlerinage commun a été organisé à Obey (Mont-Liban) avec la signature par les habitants d’un pacte de vie commune.

C’est aussi un panorama de la vie et l’œuvre de Goethe qui montre son orientalisme et son admiration de Mahomet, considérant que le Coran est aussi une œuvre poétique et chef-d’œuvre de l’art lyrique arabe. Goethe se met à pratiquer la calligraphie arabe et « se sent habité de familiarité avec les textes ». Dans sa tragédie, Mahomet, il dégage une figure positive à l’encontre des idées de son temps. Goethe « aspire à une foi libérée de la culpabilité et estime qu’il ne faut pas qu’il y ait une religion dominante » (Jacques Berchtold).

Pour confirmer le caractère non hégémonique dans l’essence même de la foi, on cite le verset du Coran, en traduction improvisée : « Nous vous avons créés d’une même âme et fait de vous des peuples et des tribus afin que vous vous connaissiez (sic). Certes le plus noble de vous face à Allah est le plus pieux parmi vous » (Sakhr Benhassine).

C’est à cause de la perte de la boussole que nombre de problèmes sont « dénués de leur dimension politique et réduits à des généralités en vogue alors que nous sommes dans une crise qui a sa cohérence avec des retours au colonialisme » (Jean-François Bayart). Emergence du religieux, nationalisme religieux, politologie de la religion…, autant de mutations qui ont été clarifiées et qui exigent la « transformation du regard » (Marie-Laure Sturm), sans doute en revenant à des fondamentaux qui répondent à la question : « Comment s’organisent les sociétés » (Mahmoud Ould Mohamedou). Comment « vivre, comme disait Bergson, dans un espace-temps qui s’étire, faire face aux risques de déshumanisation, face à la prise dans un tourbillon de vents contraires, l’écartèlement… Comment harmoniser l’interdépendance » (Mireille Delmas-Marty), sinon grâce à un socle valoriel ? Il y a certes un besoin de consolider l’internationalisation du droit et le rendre plus effectif, processus déjà entamé avec les grandes déclarations et conventions internationales des droits de l’homme, les jurisprudences constitutionnelles et le dialogue des juges, mais en considérant que le droit ne peut fonder seul une société, à moins de toujours le ressourcer à la manière de L’Esprit des lois de Montesquieu et pères fondateurs.

La faille réside-t-elle dans le fait que nous continuons à penser suivant des modèles anciens ? Faudra-t-il « une pensée en archipel, du tremblement, de la prévention, du risque (Mireille Delmas-Marty) ou revenir tout simplement et profondément au sens de mots usuels comme penser, réfléchir, savoir, comprendre… ? Penser au sens étymologie latin (pensare), c’est peser. Réfléchir, c’est se confronter à une réalité, comme la ré-flexion en optique. Comprendre (cum-prehendere), c’est embrasser dans un ensemble. On cite la pensée de Paul Valéry : « Il n’y a pas un art de penser, mais de repenser, de reprendre sa pensée. » C’est « l’émerveillement » (Charlotte Farhat), le « discernement, car il y a sur le chemin le juste et le mauvais, la libération du regard de ce qui l’encombre, l’immunité à l’encontre de toute autosuffisance » (Maroun Atallah). On cite la prière de Saint François : « Que je ne cherche pas à être compris, mais à comprendre » (Abbé Pierre-Yves Maillard).

3. La fécondation éducative : Toute action, tout programme, toute politique publique, pour son effectivité et sa durabilité, ont besoin de fécondation éducative. Les véhicules intergénérationnels et éducatifs de transmission des valeurs sont-ils bloqués en dépit des chances qu’ont les générations aujourd’hui de vivre des rapports entre trois ou quatre générations ? Le Printemps arabe, qualifié de « processus de longue haleine » (Jean-François Bayard), n’a de chance de fructifier que par un renouveau éducatif.

Des rencontres avec des étudiants au Collège de la Planta montrent l’exigence à l’avenir de cette fécondation, sous forme non pas de conférences et dialogues bilatéraux entre intervenants, mais dans une perspective pédagogique d’échange et de capacitation (empowerment). C’est ainsi que « l’action s’inscrit dans la durée » (Myra Prince).

Le retour à l’agriculture, préconisé par Edgar Morin, favorise « la cueillette qui est aussi recueillement et découverte de plantes pour se nourrir et d’autres pour se soigner » (Pasteur René Nyffler).

4. Comprendre enfin et gérer le pluralisme : Comment gérer la diversité religieuse ? On relève « qu’il y a de la religion partout » (Philippe Borgeaud), mais « on n’est pas dans un bocal » (Dionigi Albera). Un extrait du Discours sur la tolérance « Prière à Dieu », de Voltaire témoigne d’une spiritualité universelle (Leili Anvar). Au cours de la « Journée libanaise » de clôture, la prière est qualifiée « d’universelle, comme le bonheur est universel » (Maroun Atallah).

Au cours de nombre d’interventions sur la gestion du pluralisme dans l’Empire ottoman (Ahmed Insel, Mahmoud Ould Mohamadou…), on soulève la problématique du pluralisme juridique et du fédéralisme territorial ou personnel, aménagements qu’il ne s’agit nullement de généraliser, ni dans la France républicaine ni ailleurs.

On souligne que confessionnalisme, communautarisme, sectariasnisme… ne sont ni des notions, ni des concepts, ni des catégories juridiques. Des auteurs, depuis plus d’un demi-siècle, y fourrent tout ce qu’ils ne comprennent pas. On appelle ces aménagements aujourd’hui gestion du pluralisme religieux et culturel. Aménagements rétrogrades ? Oui rétrogrades, tout comme le Code pénal ou le Code de commerce même des années 2000, mais aménagements qui doivent être modernisés.

A-t-on suivi les travaux comparatifs internationaux depuis les années 1980 sur les perspectives de modernisation des processus de fédéralisme personnel, de discrimination positive et de participation, processus qui ne sont pas hors-la-loi, mais régis par des normes. On souligne que tout système, comme en médecine, comporte ses pathologies et ses thérapies et qu’on ne peut guérir un mal que par ses remèdes.

5. Quels axes de travail et de coopération libano-suisse ? Deux axes peuvent être dégagés en vue d’une coopération d’avenir entre les associations Reconstruire ensemble-Liban et Reconstruire ensemble-Suisse, dans une perspective citoyenne et de paix : la culture de la mémoire collective et partagée, et la promotion du début public local dans les municipalités, ce qui consolide le sens de l’intérêt général et transcende les allégeances primaires.

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A la clôture des Rencontres, une participante relève : « Je sens que je ne suis plus seule. Nous sommes la génération du flambeau du Liban phare culturel » (Jinane Milelli). La coordinatrice des Rencontres déclare : « Malgré tous les malheurs du monde, il y a de grands courants d’espoir » (Marie-Laure Sturm). L’enthousiasme (enthousiasmos, transport divin) qui déborde de la 7e année des Rencontres Orient-Occident (Abbé Pierre- Yves Maillard) est contagieux et porteur d’avenir. Toute l’entreprise des Rencontres et de coopération avec l’association « Reconstruire ensemble-Liban » a été entamée par une rencontre : « Tout commence par une rencontre » (Charlotte Farhat).


Antoine Messarra
Membre du Conseil constitutionnel, Liban
Titulaire de la Chaire Unesco d’étude comparée des religions, de la médiation et du dialogue, USJ

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Jinane Chaker-Sultani Milelli est une éditrice et auteur franco-libanaise. Née à Beyrouth, Jinane Chaker-Sultani Milelli a fait ses études supérieures en France. Sociologue de formation [pédagogie et sciences de l’éducation] et titulaire d’un doctorat PHD [janvier 1990], en Anthropologie, Ethnologie politique et Sciences des Religions, elle s’oriente vers le management stratégique des ressources humaines [diplôme d’ingénieur et doctorat 3e cycle en 1994] puis s’affirme dans la méthodologie de prise de décision en management par construction de projet [1998].