« Quand vous voyez un nuage monter au couchant, vous dites aussitôt qu’il va pleuvoir, et c’est ce qui arrive. Et quand vous voyez souffler le vent du sud, vous dites qu’il fera une chaleur torride, et cela arrive. Hypocrites ! Vous savez interpréter l’aspect de la terre et du ciel ; mais ce moment-ci, pourquoi ne savez-vous pas l’interpréter ?  (Luc 12, 54-59)

C’est dit-on dans les moments où on est le plus vulnérable que l’on est le plus vrai. Ainsi,  il aura fallu attendre de n’avoir plus rien pour se retrouver, pour fraterniser? La plupart des discours ambiants veulent laisser penser que ce n’est que maintenant que l’on découvre notre citoyenneté, notre humanité. Non, on ne la découvre pas maintenant. On a toujours su qu’on avait une société civile magnifique, que si ce n’était d’elle, il y a longtemps que les pauvres seraient plus pauvres, les malades plus malades, les laissés pour compte plus laissés pour compte ; mais que cela a lui seul ne suffisait pas, qu’il fallait un Etat de droit. Que rien ne peut remplacer une structure étatique quand il s’agit de gérer des questions d’une telle ampleur. On a toujours écrit sur la société civile, fait la lumière sur elle, mais certains regardaient ailleurs ; beaucoup. Pas tout le monde. Question de regard, de perspective. Où regardons-nous ? Que choisissions-nous de voir ?

Non, ce n’est pas la première fois que l’on se soulève ; non ce n’est pas la première fois qu’on est solidaire, que l’on se retrouve. En 2005, tout le monde se réveillait aussi ; la seule place des Martyrs contenait un million d’individus en une révolution qui renvoya l’occupant syrien chez lui. Et des têtes pensantes et bienveillantes s’étaient mises au service de cette cause. En  2006,  les portes des écoles, des couvents, se sont ouvertes et la société civile s’est mobilisée pour accueillir tous les déplacés internes. La communauté chiite était reçue  partout à Achrafieh, dans la montagne chrétienne, à Kesrwan, dans la Bekaa, etc. Il n’y avait pas non plus alors de discours discriminant : ma région, ta région, chrétien, musulman,etc. 

L’image – qui a circulé sur les réseaux sociaux – qui va droit à l’âme, de cet homme avec une seule jambe qui est descendu ramasser les ordures place des Martyrs aux débuts de la révolution actuelle, me ramène au souvenir de Nisr el Jounoub, en 2007.  J’étais alors en charge des Relations avec les Medias et de la Communication au bureau d’Aide Humanitaire de la Commission Européenne. Nisr el Jounoub devait alors avoir la quarantaine ou un peu plus. Bel homme, grand, fort. Musclé. Il sautillait sur une seule jambe. Je le rencontrai à l’ occasion d’une mission sur le terrain dans les villages du Sud victime de la guerre de 2006. Nous emmenions alors les médias européens pour communiquer sur l’après-guerre. «On m’appelait Nisr el Jounoub. Je courais à toute vitesse d’un village à un autre. J’ai perdu ma jambe en sautant sur une mine alors que je courais pour acheter un médicament à ma fille. J’étais maçon ; maintenant, je n’ai qu’une seule jambe ; je ne peux plus travailler dans le bâtiment» raconte-t-il devant la caméra de la journaliste italienne. Et il fond en larme du haut de son 1m80 et quelques ou de son 1m90. Il témoigne et il sanglote et il crie de douleur: «qu’est-ce que j’ai reçu de Hassan Nasrallah, moi ?! Je m’en fous de Hassan Nasrallah !». Et dans cette générosité typique de notre terre, il nous invite à prendre le thé chez lui… la photo du Sayyed est accrochée au mur au milieu du salon.  

Nisr el Jounoub aurait donc brisé dans un instant de vulnérabilité, devant des étrangers, le mur de la peur. Il s’adressait à une journaliste italienne – c’est plus facile devant un étranger.  Je ne sais pas si dans la révolution actuelle, Nisr El Jounoub a fini par briser le mur de la peur pour de bon, s’il a décroché la photo du Sayyed de son salon. Je sais que je n’ai pas oublié les larmes de douleur d’un père, d’un homme fort, qui nous faisait part de ses cauchemars la nuit, de la douleur qu’il ressentait dans sa jambe absente et de ses implorations pour que la Commission lui procure ou lui finance des antalgiques et de mon in. Peut-être que cette révolution, si elle porte ses fruits ou des fruits, lui permettra un jour, de bénéficier d’une Sécurité Sociale  digne de ce nom – si celle-ci voit le jour – plutôt que de devoir attendre l’aide d’un parti auquel il devrait faire allégeance ou d’un bailleur de fonds étranger avec des agendas et des politiques variables, pour se soigner. 

La disruption du quotidien et de ses automatismes, suffisamment longtemps, fait voir les choses autrement. Ces rencontres et cette fraternisation que tout le monde célèbre et auquel tout le monde goûte, comme une nouveauté, sont aussi la résultante de cette disruption. En se délestant des contraintes du quotidien et de ses automatismes un temps, on a redécouvert la vie dans une tente, la vie dans la rue, un brin de conversation avec monsieur tout le monde, la peur et l’espoir que l’on partage avec tous, ces émotions communes à tous, ces aspirations communes aussi, ce désir de vivre ; tout simplement. Il s’agira surtout de ne pas oublier cette fraternité, ces moments de rapprochement ou de vérité, s’ils en étaient. Très vite, nous les oublions, très vite nous retombons dans les vieux schémas. Les lendemains de la révolution en 2005, nous déchantions et replongions dans nos conditionnements d’avant. D’autant que les symboles vivants de cette révolution avaient été éradiqués, massacrés, pour la plupart d’entre eux. Et de ce moment fondateur, il ne resta plus que des commémorations de plus en plus chétives au fil des ans et quelques publications par ci par là, par  certains nostalgiques. Le challenge est dans la durée. Entre soi et non seulement dans l’opposition à un adversaire commun. Le challenge sera de savoir dialoguer entre soi, de vouloir s’asseoir et réfléchir à demain, de poser son regard au loin pour que le tag « blind leading the blind » dans l’Œuf du centre-ville réhabilité par les manifestants, ne soit plus qu’un souvenir affectueux d’une magnifique révolution. Parce qu’à ce moment- là, ce ne seront plus des aveugles qui dirigent des aveugles. Parce qu’à ce moment- là, nous pourrons courir légers, comme Nisr el Jounoub avant ; parce que les aigles sont aigles grâce à leur vision. 

Article paru dans l‘Agenda Culturel avec l’aimable autorisation de son auteur.

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